Doit-on redouter la fin de l’humain ?

Marie-Jean Sauret

Le présent article essaye de rendre pertinente, fût-ce, latéralement, la distinction entre les normes scientifiques dictées par le réel qui les impose, les normes sociales qui visent à prendre acte de et réguler l’impact en l’occurrence des découvertes et innovations sur la vie individuelle et collective (qui relève de la politique et concerne le citoyen), et l’éthique qui doit faire avec ce que le sujet a d’indéterminé - qui le constitue comme tel.

Marie-Jean Sauret, psychanalyste (co-créateur de l’Association de psychanalyse Jacques Lacan), professeur émérite de l’université Jean-Jaurès (Toulouse), chercheur au Pôle de Clinique psychanalytique du sujet et du lien social, auteur entre autres de De l’infantile à la structure (PUM), et d’une trilogie Psychanalyse et politique (Pum), L’effet révolutionnaire du symptôme (érès), Malaise dans le capitalisme (Pum) et avec Pierre Bruno, Du divin au divan (Érès, 2014). Il est également directeur de la collection Érès poche - Psychanalyse - APJL aux éditions Érès, avec Pierre Bruno.

1 – La tentation transhumaniste
2 – Un animal prothétique
3 – Une mutation du savoir
4 – Une mutation des sujets

Prenons acte de la contribution de la science au savoir, et de celle des nouvelles technologies (qui en découlent) à la vie ordinaire et aux moyens de recherches [1] : par exemple, voiture autonome, réduction de handicaps, victoire sur des maladies, accroissement des capacités cognitives, enrichissement des calculs, amélioration de notre quotidien, et, finalement, pour ceux qui en bénéficient, amélioration de leur vie collective. Les découvertes scientifiques, les nouvelles technologies, les nanosciences atteignent un très haut niveau de réalisation et de développement mais semblent promettre une progression infinie. Sauf que l’on se demande pourquoi tant d’énergie ne pourrait pas être mise également au service du sauvetage de la planète, la science ayant largement contribué d’abord à sa dégradation (à son corps défendant) par industrialisation interposée, ensuite au diagnostic et à l’identification des problèmes à résoudre dans l’urgence, enfin à la suggestion de moyens curatifs à mobiliser.

Le présent article essayera de rendre pertinente, fût-ce, latéralement, la distinction entre les normes scientifiques dictées par le réel qui les impose, les normes sociales qui visent à prendre acte de et réguler l’impact en l’occurrence des découvertes et innovations sur la vie individuelle et collective (qui relève de la politique et concerne le citoyen), et l’éthique qui doit faire avec ce que le sujet a d’indéterminé - qui le constitue comme tel.

Bien sûr, nous savons qu’il y a des limites aux développements technoscientifiques. Les unes tiennent au réel avec lequel la science se débat : par exemple, à supposer que l’analogie entre le cerveau et la machine intelligente ait quelque chance de se vérifier, le cerveau comporte 100 milliards de neurones et 300 milliards de cellules et il y a plus de 1000 synapses par neurone (entre 1000 et 10 000), ce qui fait que la machine qui égalerait le cerveau humain n’est pas prête d’être construite, etc. D’autres limites tiennent à l’usage : comme la surveillance généralisée (pratiquée par les USA et sans doute bien des pays, et nous savons, depuis les révélations d’Edward Snowden), l’infiltration des espaces privés, l’accaparement des données personnelles par des entreprises qui en font commerce soit directement ou indirectement [2], etc. Ne nous réfugions pas trop vite dans une réponse qui éviterait toute discussion du type : « Il n’y a pas de mauvaise science ni technique, tout dépend de l’usage que nous en faisons ».

Encore que, même à adopter cette position nous ne serions pas quitte sans nous expliquer justement sur l’éthique qui règlerait alors notre action. L’existence de juristes mobilisés sur les incidences des nouvelles technologies prouve de fait l’impact de ces dernières sur la vie collective. Un seul exemple, la menace d’attentats terroristes semble justifier aux yeux de certains de nos concitoyens la surveillance généralisée, et ils sont prêts à lui sacrifier les libertés individuelles au point que le gouvernement français fait passer dans la loi (juillet 2017) bien des aspects réservés jusque-là à l’état d’urgence : paradoxe, ce résultat amène à devoir mettre au compte des « succès » du terrorisme, cette réaction du législateur et des citoyens.

1. La tentation transhumaniste

Mon propos est cependant plus large. Il part du constat des oublis aussi bien par les chantres du transhumanisme, que par ses critiques modérés ou radicaux. Ce sont les humains qui font la science, ce sont eux qui produisent et interprètent ses résultats, ce sont encore eux qui construisent les machines (même si celles-ci contribuent à leur propre construction et prothèsent l’humain) et ce sont toujours eux qui s’émerveillent des performances de ces dernières ou sont angoissés de les voir s’émanciper, « prendre le dessus » sur l’homme (Bouée, 2017). La crainte est celle du moment où la machine asservirait définitivement l’humain. Vernor Vinge, dès 1993 postulait que cet événement aurait lieu entre 2030 et 2050. Et désormais on parle de singularité de Vernor Vinge pour le désigner [3]. Le terme se voudrait symétrique d’une singularité qui s’est produite il y a 13,5 milliards d’années [4] : le Big Bang avec lequel apparaissent la matière, l’énergie, le temps et l’espace – tout ce dont s’occupent notre physique. 300 000 ans plus tard apparurent les atomes et les molécules – dont s’occupe notre chimie cette fois, et il y a 3,8 milliards d’années que, sur la Terre, ces molécules s’associent en organismes – dont traitent la biologie. Mais aucune de ces sciences – physique, chimie, biologie – n’est capable de répondre à la question de ce qui a conditionné le Big Bang : c’est en quoi il est une singularité qui échappe à toute fonction logique. Dès lors, penser qu’en mettant dans un shaker les ingrédients issues des nouvelles technologies (nanotechnologies), tels que cellules, atomes, gènes, neurones et informatiques (cybernétiques) et qu’en agitant il en sortira la prochaine étape de l’évolution, celle qui verra la machine mettre fin à l’anthropocène, tient en effet plus de la science-fiction (au mauvais sens du terme) ou du merveilleux (cauchemardesque il est vrai) que de la science.

Ce n’est pourtant pas une crainte vaine : non pas que la machine puisse jamais être humaine au point de jouir du pouvoir (et non pas d’en exercer un), mais en raison de la pente des humains à abandonner à l’Autre la gestion de ses affaires. Ils sont nombreux les usagers qui abandonnent leurs données privées à des sites qui les exploitent, en échange de promesses d’amélioration de leur quotidien de plus en plus difficile [5]

Sans doute nombre d’individus se pensent comme étant des objets de la nature, finalement fabriqués de matière ainsi que les machines : les uns et les autres obéiraient donc aux mêmes lois physiques : ils voient dans cette identité de nature une raison objective non seulement de s’abandonner au développement des machines – et pourquoi pas – mais de leur accorder une place de partenaire, d’autant que les futures machines seront vraisemblablement construites à partir de virus ou de bactéries, en tous les cas de cellules biologiquement vivantes. Pour ceux-là, je rappellerai cet apologue de Roger Penrose [6], un collaborateur de Stephen Hawkins. Il imagine que nous sommes capables de scanner un organisme vivant et d’obtenir simultanément la formule mathématique de sa composition. Une planète avec laquelle nous serions en lien par Internet dispose, elle, de la technologie qui, grâce à une imprimante 3D, réalise le dit organisme à partir du scanner. Il faut que le lecteur s’imagine ainsi scanné et sache que son scan est envoyé aux extraterrestres . Ceux-ci, quelques instants plus tard, renvoient le message suivant : « Nous avons réalisé l’individu dont vous nous avez adressé la formule. Vous pouvez détruire votre exemplaire car l’univers n’a pas besoin de deux individus identiques ». Et Penrose questionne : la destruction constituera-t-elle un meurtre criminel [7] ?

Il me semble impossible de répondre positivement si l’on n’a pas une idée de ce qui fait le caractère exceptionnel de chaque « individu ». Le scientifique qui ne le saisirait pas renverra la réponse à la morale voire à la religion – à une supposé transcendance qu’il n’est pas obligé d’admettre. La singularité de chaque être humain n’est liée à la religion que parce que l’humain a choisi de le faire. Il a choisi de le faire parce qu’elle lui fournit un moyen de la loger dans le social et de la faire cohabiter avec d’autres. C’est faute de prendre au sérieux cette dimension que le savant, aussi laïque, profane et mécréant soit-il, renvoie lui-aussi la réponse à ce qui fait la singularité du sujet à la religion qu’il renforce ainsi, alors même qu’il pense parfois repousser l’obscurantisme : nous allons le montrer dans ce qui se présente comme un examen du rapport de l’homme à la machine.

Enfin, si les défenseurs des nouvelles technologies (nanotechnologies, Intelligence Artificielle, neurosciences) prennent la peine d’écrire articles sur articles pour nous expliquer ce qu’il en est, en quoi nos craintes sont vaines, voire quelles critiques méritent les idéologies qui s’en repaissent, ils le font en sortant de leur domaine, en recourant à un langage qui n’est pas le langage machine : ils parlent [8]Là est le sujet de la raison : celui qui s’enthousiasme ou s’angoisse pour la science qu’il fabrique ; la science ne s’angoisse pas, la machine ne s’angoisse pas : le savoir ne se sait pas lui-même. La science doit effacer toute trace de subjectivité de son savoir afin d’atteindre à l’objectivité et à la généralisation de ses résultats (et donc la machine en tant que savoir incarné est sans sujet de la parole), elle ne peut se passer du sujet qui la fabrique quand bien même une machine se verrait attribuer la responsabilité de certains calculs, du développement d’algorithmes, soit de tout ce qui consiste en une exploration de la logique, des alternatives à investiguer dans tel ou tel domaine, etc. En un sens, Gödel l’a démontré avec ses deux théorèmes d’incomplétude: pour faire des mathématiques, il faut sortir des mathématiques [9].

Cette introduction nous prépare à mieux situer progrès scientifiques et nouvelles technologies dans la logique qui régit le monde que nous habitons. Le savant n’est pas condamné à la seule relation qu’il entretient avec sa discipline, sa recherche et ses machines en l’occurrence : il est plongé dans le monde qui l’a permis et auquel il contribue bien au-delà de l’espace du laboratoire et pas seulement parce que ces idées finissent sur le marché. Comment en sommes-nous arrivés là ?

2. Un animal prothétique

Pour l’anthropologie, l’humain est d’abord un animal inachevé [10]. Il naît prématuré, néotène, d’où un temps long de maturation (cf. par exemple, pour le plus visible, myélinisation, soudure des fontanelles, croissance et calcification de l’omoplate autour de la 25e année !). Mais même adulte il est en retrait sur tous les autres animaux : pour le vol, il vaudrait mieux être oiseau ; pour la nage, poisson ; pour l’apnée, dauphin ; pour le plongeon, martin-pêcheur ; pour le saut, kangourou ; pour l’escalade, lézard ; pour grimper aux arbres, singe ; pour la course, guépard ; pour la force, éléphant, etc. Bref, l’animal humain pourrait bien être le dernier de la classe en tout ! Or, c’est ce retard qu’il a trouvé à compenser par la prothèse du langage, la machine symbolique, car c’est une machine. Grâce au pouvoir de symbolisation que cette dernière lui confère, il a largement pris les devants dans tous les domaines, tout en demeurant « naturellement » inachevé : fin de l’évolution, lui, il transforme l’environnement. Si l’on désire savoir à quoi ressemblerait un humain « achevé », il faudrait regarder du côté des grands singes : loin d’être nos ancêtres, ils sont littéralement de parfaits cousins sinon [11] !

Ce long temps de maturation nécessaire au petit humain est ce que l’on appelle l’enfance. Il explique l’adoption de la famille d’abord pour l’élevage et l’éducation, mais pas seulement. L’enfance est le temps de transmission par la famille des éléments nécessaires au sujet pour se réaliser : le langage vient à l’enfant parce que l’Autre parental lui parle [12]. Il ne suffit pas de parler à la machine : il faut la doter de capteurs pour qu’elle enregistre les informations. Ce ne sont pas seulement des informations qui viennent à l’enfant : d’abord le langage, soit le pouvoir de symbolisation (représenter quelque chose en son absence ou qui n’existe pas par un système signifiant et non imaginaire), ensuite la langue (l’institution sociale partagée par la famille : l’anglais n’est pas le français…). Et si l’enfant consent à se servir du langage (tous ne le font pas : cf. l’autisme ou les psychoses précoces), alors il prend parole, il parle : la parole est la mise en acte singulière du pouvoir de symbolisation dans une langue. Parler est la première manifestation du sujet : personne ne peut parler à la place de quelqu’un d’autre sans le faire taire…

Petit problème, la prothèse langagière est un parasite. Le langage oblige celui qui en use à se poser à lui-même la question de ce qu’il est et du sens de son existence. La psychanalyse appelle donc « sujet » ce qui parle dans l’humain. Et celui-ci se heurte au fait que le langage ne peut faire mieux que représenter : il ment. De la sorte, le langage dérobe au sujet le réel de ce qu’il est sous un « être de mot » (nom, prénom, identité, caractéristiques, particularités énoncées, etc.). Le sujet parle, il manque du « réel de son être » : le réel de ce qu’il est un trou dans le savoir permis par le langage. Ce savoir indisponible est ce que Sigmund Freud appelle inconscient [13]. Donc le sujet parle, manque, est affecté d’un inconscient (il est déterminé par le fait qu’un savoir lui manque, celui qui lui dirait ce qu’il est). Conséquence du manque, il désire : telle est la structure qu’il tient du langage. Le sujet est en un sens malade du langage. Et c’est ce désir qu’il met en œuvre dans la quête d’une réponse impossible sur ce qu’il est, dans la recherche d’un sens, et dans la transformation du monde qui l’entoure. C’est ce même désir qui pousse les uns à créer aujourd’hui dans le domaine qui nous rassemble, aussi bien sur les versants artistiques, scientifique, philosophiques, etc., et c’est le même désir qui nous pousse à contribuer à une revue, écouter une conférence, lire un article ou un ouvrage pour satisfaire notre curiosité. Le désir est à la vie du sujet ce que les échanges métaboliques sont à la vie biologique, et peut-être les algorithmes au fonctionnement de la machine (la machine mixte devra combiner métabolisme et algorithmes, mais foin du désir).

Faute d’un « être de mot » satisfaisant, l’humain s’est doté d’un « être de lignage » (fille ou fils de) grâce auquel il peut loger sa petite histoire dans une grande histoire. Celle-ci estramée par les mythes et religions qui fournissent la première version du père et du social pour ceux qui les partagent. L’humain a abandonné aux dieux (un temps, pas tous…) le sens de son existence et le fondement de la politique. Etes-vous sensible au fait que les dieux sont les premières créatures symboliques des humains, posés aux limites de l’inhumain ou du surhumain, qui non seulement « s’émancipent » de leurs créateurs mais auxquels ces derniers se soumettent ? Par-là, ainsi que je l’ai indiqué en préambule, l’humain noue le réel qui fait sa singularité et qu’il ignore à la transcendance religieuse : le transcendant religieux est une réponse à l’impensable du sujet.

L’humain n’en continue pas moins à exploiter le pouvoir de symbolisation dans tous les domaines qui font la civilisation (et dont vous me pardonnerez les anachronismes) : art, technique, science, religion, philosophie, politique… Dans cet objectif, il travaille. Le travail n’est pas seulement la pratique symbolique de transformation du monde ni le moyen de s’assurer de quoi vivre, c’est également un processus par lequel le sujet se réalise en construisant son habitat langagier.

Est-ce assez pour saisir qu’il n’y a aucune chance qu’un monde de machine organise des journées d’études, publie une revue ou donne des séminaires destinés à un public de machines ? Dans un tel monde, sans désir, à terme, plus rien ne bougerait : il n’y aurait aucune nécessité. Cela n’a pas empêché Robert David Steele [14] d’affirmer récemment que des enfants étaient kidnappés et envoyés sur Mars où ils n’avaient d’autre choix que de devenir esclaves dans les colonies martiennes. C’est le démenti de la NASA dans le Daily Beast qui nous intéresse. En effet, Guy Webster, son porte-parole « révèle » qu’il n’y a pas d’humain sur Mars, mais « uniquement des robots actifs ». Voilà une planète habitée exclusivement de machine : ce qui n’est possible qu’en raison de la communication avec les humains qui, grâce à d’autres machines, dotent ainsi notre planète elle-même d’une prothèse martienne.

3. Une mutation du savoir

Situons ici un perfectionnement décisif en Occident, l’invention du christianisme et en particulier du mystère de l’incarnation : Dieu a pris une nature humaine, de sorte qu’il est possible de connaître Dieu en étudiant la nature. En prime, le christianisme fournit un sens à la souffrance : participer au salut à la suite du sacrifice du Christ tout en contribuant à l’amélioration de la création. Pierre Musso [15] a fait valoir comment le mot « industrie », qui signifie « projeter au dehors ce qui est au-dedans » permet de nommer la religion industrielle qui donne un tour nouveau à la religion : à la faveur des progrès techniques tels le moulin à foulon et la maîtrise de l’énergie hydraulique, le monastère devient le modèle de l’entreprise – gérant les temps de prière, de lecture et de travail manuel sur un mode qui en fait l’ancêtre de la Direction moderne des Ressources Humaines [16] !

Les progrès de la connaissance entraînent une mutation du savoir décisive avec l’invention de la science moderne : un mode de production du savoir comme certain, privilégiant la logique formelle et écrit en langage mathématique, un langage qui ne se parle pas et n’a pas de sens (pas de déclaration d’amour possible !) [17]. L’effet est une apparente division des savoirs existants entre ceux qui relèvent de la science, traitent de l’univers physique et promettent description, analyse, démonstration, explication, et ceux qui relèvent des ontologies et traitent des questions existentielles (« Pourquoi y-a-t-il un monde plutôt que rien ? », « Quel est le sens de ma présence au monde, voire de l’existence du monde lui-même ? »), incapables de rivaliser en certitude et en généralisation avec les premiers. D’où la prétention des Lumières de mettre un terme, par le « progrès », à l’obscurantisme. Or c’est le contraire qui se produit : guerres de religions, efflorescence de sectes et montée des obscurantismes accompagnent le développement scientifique.

En réaction à ces guerres pour des idées, ont été adoptés les libéralismes – philosophique (qui renvoie la croyance à la sphère privée, chacun adhérant à ce qu’il veut), politique (on se méfie de tous les autoritarismes jusque-là garanties justement par les dieux et la tradition), économique (on réduit les rapports entre les individus à leur valeur marchande). Le mariage de la technoscience et du marché accouche du capitalisme et du discours capitaliste, soit l’habitat qui permet aux sujets d’y vivre. Ces discours (de la technoscience, du marché et capitaliste) suscitent une idéologie, le scientisme, qui prétend répondre à toutes les questions par les moyens de la science (dont l’économie) : demain on expliquera tout, comprendra tout, fabriquera tout et jouira de tout. Ce quadruple mensonge suscite à son tour une anthropologie idéologique qui invite l’humain à se penser comme un organisme, une entreprise, une machine [18] utile, rentable, économique, flexible, complétable, etc. Il est notable que Thomas Hobbes (1588-1679), père du libéralisme, commence son Leviathan [19] par une description de l’homme machine et développe son rêve d’une société conçue et gouvernée comme une extension de la machine. En un sens, le Discours Capitaliste, le scientisme et cette anthropologie prennent la place des anciennes religions.

4. Une mutation des sujets

Les Grecs distinguaient le mythe (le sens), le logos (le raisonnement) et la métis (la ruse). La science moderne privilégie le sujet de la raison. Ce privilège accentue la question qu’il se pose relativement au sens de ce qu’il est et de ce qu’il fait, et son angoisse objecte à la conception machinique qu’il se fabrique pourtant lui-même de lui-même. Une machine, répétons-le, n’est pas sujet, n’a pas de manque, ne désire pas, ne tire pas de satisfaction, n’est pas angoissée, etc. Elle a peut-être une mémoire mais pas d’histoire, un organisme mais pas de corps, une identité (un nom donné par le chercheur ou un matricule) mais pas de processus d’identification, elle communique éventuellement mais ne parle pas, elle obéit à des algorithmes, mais n’a pas de désir, elle calcule juste mais ignore la vérité, elle a des interactions avec l’environnement mais pas de sexualité, elle peut mimer et analyser les expressions de sentiments mais n’en a aucun éprouvé, etc. On devine ce qui fait difficulté chez le sujet qui fabrique la machine (ou qui en est contemporain) s’il finit par se penser à l’instar d’une machine.

C’est ce sujet ainsi en difficulté qu’accueille Freud : ce dernier invente la psychanalyse pour recevoir tout ce dont le Discours Capitaliste (et le scientisme) ne veut rien savoir [20]. Et il apprend des sujets comment ils substituent à la solution par la religion, désormais (tendanciellement) disqualifiée, l’autorité qu’ils ont sous la main, le père (complexe d’Œdipe), comment ils symbolisent le manque comme constitutif de leur désir (complexe de castration), comment ils se construisent une fiction pour soutenir ce même désir (le fantasme) et comment ils se dotent d’un bricolage (le symptôme) pour s’assurer qu’ils ne sont pas des êtres virtuels – ce dont rend compte la sorte de masochisme ordinaire qui fait que chacun s’accroche à ses ornières (sorte de Cogito du névrosé : “Je souffre, donc je suis”). Bref, Freud apprend d’eux la religion privée qu’est la névrose – substitut de ce que l’on peut après-coup repérer comme névrose obsessionnelle universelle.

Seulement le néolibéralisme perfectionne le travail et s’en prend à la solution névrotique en peaufinant l’idéologie machinique. Deux ruptures technologiques permettent des avancées décisives. D’une part la puissance de calcul de la génération actuelle d’ordinateurs permet d’analyser des masses énormes de données en un temps mesuré en secondes : et la perspective de l’ordinateur quantique, si elle aboutit, multipliera encore cette capacité. D’autre part les techniques dites « d’apprentissage profond » (deep learning) permettent à des réseaux de neurones artificiels l’effectuation des tâches par des mécanismes plus efficaces que ceux utilisés jusque-là (1990).

Le paradigme des risques non pas de la machine mais de l’anthropologie de ceux qui finissent par se penser comme une machine ou à envier la machine, est sans doute le transhumanisme. C’est parmi ces tenants que l’on trouve les plus déterminés à travailler à la nouvelle étape de l’évolution de notre espèce. Notons encore que cette étape, à la différence de celles obtenues par la sélection dite naturelle, serait le fait des humains eux-mêmes qui céderont la place à la machine qu’ils auront construite. La convergence des nanotechnologies à la faveur de la théorie de la communication et de la cybernétique accrédite ce projet. Et ce crédit est renforcé avec la présence de Ray Kurzweil à la tête de l’Institut pour la singularité de Google, les déclarations d’Elon Musk, PDG de Tesla et SpaceX, qui se propose de doubler le cerveau d’une couche d’intelligence artificielle devant permettre à terme le téléchargement de pensées sur un ordinateur, sans parler des investissements européens de plusieurs milliards en pleine campagne d’austérité pour un programme d’intelligence artificielle ou un ordinateur quantique…

Sans doute convient-il de distinguer ce qui est scientifiquement possible de ce qui demeure un fantasme. Hervé Chneiweiss, chercheur en neurobiologie et président du Comité d’Ethique de l’INSERM [21], dénonce la croyance en un téléchargement de la mémoire du fait de la nature même de la mémoire : une trace fonctionnelle dans un réseau de connexions entre les cellules, assez proche finalement de ce que Freud avait « intuité », mémoire répartie de façon diffuse dans différents circuits de mémoire des mots, des images, etc. Sans doute pourra-t-on télécharger une image de l’activité du cerveau : mais pour quoi faire ? Et même si l’on pouvait doter les malades Alzheimer d’un cerveau neuf, nous aurions affaire finalement à des « adultes enfants », devant désormais vivre en ayant perdu leur histoire – des « bébés vieillard » toujours, mais en bonne santé cérébrale. Enfin, il existe une véritable rupture conceptuelle avec les transhumanistes qui considèrent le cerveau comme une horloge à laquelle il suffirait de remplacer une pièce pour le réparer : le cerveau est tout, précise encore Hervé Chneiweiss, sauf de la mécanique et de la quantité, ses circuits sont complexes, plastiques, et dépendent des relations avec l’environnement. C’est ainsi que les autistes « voient », avec les années, fondre telle masse cérébrale qu’ils n’activent pas, et que la facilité avec laquelle les enfants se branchent sur des écrans et leur deviennent “addictés” se paient également de la perte de compétences (écriture manuelle, lecture de l’écriture cursive, etc.) limitant le processus de socialisation, avec, pour eux-aussi, une régression de matière grise sur certaines zones cérébrales non stimulées…

Mais le premier problème – sur lequel je veux insister – est le perfectionnement de cette idéologie avec laquelle nous finissons par nous penser. Nous nous pensons à l’instar d’un ordinateur numérique alors même que l’ordinateur a été inventé pour répondre aux questions de la même façon qu’un humain, mais par des voies qui lui sont propres. Et Alan Turing [22] avait distingué ce qui de l’humain relève de l’algorithme, et ce qui n’en relève pas (création, intuition, sentiments, etc.). La machine de Turing fonctionne sur une fraction de ce qui définit l’humain. Or, l’idéologie nous conduit à nous identifier à cette partie mutilée. Et bien sûr, les disciplines dites sciences humaines en sont modifiées : il n’y a plus de symptôme, par exemple, mais des dysfonctionnements, accidents, pannes, baisses de régime ou surrégimes, dépression, burn out extinction », « épuisement »), etc. Le sujet voit la solution adoptée pour soutenir ce qui fait sa singularité dans le monde être désactivée.

La clinique est riche de la contamination par l’anthropologie machinique et des protestations des sujets. Ainsi, tel homme victime d’un « burn out » qu’il attribuait au fait de devoir réaliser 200 colis à l’heure, concluait dans un souffle : « On n’est pas des machines ». Une autre personne employée comme DRH se voyait donner carte blanche pour obtenir le maximum des salariés dont on lui suggérait qu’ils n’étaient que de « la chair à canon ». À dire vrai, il suffit de faire un footing pour croiser des joggers harnachés, casqués, ceinturés d’appareils de mesures, écouteurs sur les oreilles, qui courent quasiment tous tout seul, et qui ne voient ni n’entendent le salut que vous leur lancez. Il m’est arrivé de compter dans le métro plus d’un passager sur deux braché sur un écran, et sur un kilomètre de trottoirs, la même proportion de piétons parlant à leur mobile ou écoutant une musique par haut-parleur. Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur (est-ce bien ou est-ce mal ?), ni même sur ce que l’on peut faire avec un écran (de la lecture à divers apprentissages, de l’écoute musicale aux séries, de la pornographie à la création, des sites de rencontre aux moyens de mobilisation, etc.) Il s’agit seulement de constater que nombreux sont ceux qui, sortis de leurs fréquentations habituelles, n’ont jamais de silence, de solitude, de mouvement vers l’inconnu, et passent le plus clair de leur temps dans le virtuel - ce qui en soit constitue une mutation. Nombre d’analysants confirment leur difficulté à se débrancher d’un Autre qui les rassure, et à entrer en relation avec leurs voisins du moment en chair et en os. Suggérons que la machine assure la présence de l’Autre en tout lieu et en toutes circonstances et évite la confrontation aux corps : si cette hypothèse se vérifie, la machine occupe bien, alors, subrepticement, la place dévolue à dieu par la religion…

Pour Hervé Chneirweiss, ce qui fait l’intérêt et la difficulté d’être un humain est qu’on ne sait pas ce qui se passera dans cinq minutes. Telle est la raison de l’appel à une solution religieuse qui prend aujourd’hui l’allure du scientisme : soit que l’on promette à l’humain de le réduire à une somme de déterminations bio-psycho-sociales qui annulent tout acte, soit que la prophétie transhumaniste d’une vie « optimale » et éternelle se réalise. Voit-on que l’abolition de la mort est permise par l’échange du corps biologique avec la machine ? Ce serait donc la fin de la mort et la fin de la vie, et avec, à supposer que le monde machinique perdure, la disparition des enfants et des transmissions générationnelle, bref, la fin de l’humain [23]. Cela ne constituerait pas la fin de l’anthropocène mais au contraire une ultime étape en effet dans les conséquences délétères de celle-ci si elle s’avérait possible : celle qui verrait l’humain victime de ses propres inventions. Sigmund Freud en parlait comme une sorte de triomphe de la sublimation (faire tout passer au symbolique ici incarné dans la machine), soit le triomphe de la pulsion de mort [24]. Sans parler du fait que l’échéance de ce « triomphe » pourrait être avancée du fait même des conséquences de l’activité humaine sur le climat : déjà la revue Proceedings of National Academy of Science parle « d’anéantissement biologique » au constat de la disparition massive d’individus de chaque espèce de vertébrés voire d’espèces, Nature donne la date de 2020 après quoi les objectifs de la COP 21 deviendront inaccessibles, et nombreuses sont les études qui convergent vers le constat selon lequel la planète pourrait devenir inhabitable avant même la fin de ce siècle [25] !

À supposer que l’on accepte de faire un peu de « science-fiction » et de se transposer après le virage de l’immortalité : le temps cesserait d’exister, et il n’y aurait aucune motivation à réaliser aujourd’hui ce que l’on pourrait toujours reporter à demain. Et pourquoi s’intéresserait-on à l’avenir ? Ce que masque ce fantasme, c’est qu’il se met au service du marché, dont l’humain devient lui-même un objet, et qu’il fait vendre tout ce qui permettrait de demeurer jeune, au cœur du système mercantile, quitte à ce que nous en mourrions [26].

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  1. [1] Ce texte reprend une intervention au Centre d’échanges culturels d’Auvillar (82) à l’occasion d’une exposition d’artistes mobilisant « l’intelligence artificielle » et réunissant, outre les artistes, des scientifiques du domaine et quelques autres (9 juillet 2017). Cette origine peut expliquer l’aspect parfois oral. L’énoncé scientifique suppose que l’on en efface toute trace de la subjectivité, abandonnée au savant qui le fabrique. La psychanalyse s’intéresse au sujet et en réintroduit la considération dans le discours scientifique, y compris la subjectivité de celui qui l’énonce : d’où sans doute le caractère étrange parfois de cet article dans cette revue. Mais en ne cédant pas sur la logique, l’auteur fait le pari d’une confrontation possible et fructueuse.
  2. [2] L’affaire Cambridge-Analytica, exploitant les données recueillies par Facebook sur les contes privés pour influencer les électeurs états uniens en faveur de Trump, anglais en faveur du Brexit, et d’autres encore, en faveur de tel ou tel émirat, est suffisamment dans les esprits pour accréditer cette crainte.
  3. [3] Vinge Vernon, 1994 et 1996.
  4. [4] Uhal Noah Harari, 2015, p. 13 (les chiffres suivant sont extraits de cet ouvrage).
  5. [5] Je ne partage donc pas l’inquiétude affichée par Bill Gate, Stephen Hawking et Elon Musk à l’idée que l’Intelligence Artificielle pourrait prendre le dessus sur l’homme. Mais ce n’est pas pour cela qu’il n’y a pas d’autres dangers comme l’anthropologie idéologique qui se construit à partir de l’IA et avec laquelle nous sommes amenés à nous penser ainsi que la soumission volontaire d’une humanité prête à s’abandonner à un Autre qui penserait à sa place ! (Raphaëlle Karayan, « Intelligence artificielle, attention, danger : même Bill Gate a peur », 2 février 2015, [En ligne], http://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/intelligence-artificielle-attention-danger-meme-bill-gates-a-peur_1647411.html
  6. [6] Cf. Roger Penrose, 1992 et 1998.
  7. [7] Si dès le Moyen-Âge on pouvait concevoir qu’un relevé de bâtiment équivalait au bâtiment qui pouvait alors être détruit, il s’agit cette fois de considérer que l’humain n’a aucune spécificité qui le distinguerait d’une chose.
  8. [8] N’importe quel article de la bibliographie le montre : Alexandre, Andler, Chneiweiss, Ganascia… C’est en soi une validation des théorèmes d’incomplétude de Gödel (voir note suivante).
  9. [9] Selon Wikipédia, les théorèmes d’incomplétude de Gödel sont deux théorèmes célèbres de logique mathématique, publiés par Kurt Gödel en 1931 dans son article « Über formal unentscheidbare Sätze der Principia Mathematica und verwandter Systeme » (« Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés »). Ils ont marqué un tournant dans l’histoire de la logique en apportant une réponse formelle et négative à la question de la cohérence des mathématiques posée plus de 20 ans auparavant par le programme de Hilbert. Le premier théorème établit qu’une théorie suffisante pour y démontrer les théorèmes de base de l’arithmétique est nécessairement incomplète, au sens où il existe des énoncés qui n’y sont ni démontrables, ni réfutables (un énoncé est démontrable si on peut le déduire des axiomes de la théorie, il est réfutable si on peut déduire sa négation). On parle alors d’énoncés indécidables dans la théorie. Le second théorème traite le problème des preuves de cohérence d’une théorie : une théorie est cohérente s’il existe des énoncés qui n’y sont pas démontrables (ou, ce qui revient au même, si on ne peut y démontrer A et non A) ; par exemple on exprime souvent la cohérence de l’arithmétique par le fait que l’énoncé 0 = 1 n’y est pas démontrable. Sous des hypothèses à peine plus fortes que celles du premier théorème on peut construire un énoncé exprimant la cohérence d’une théorie dans le langage de celle-ci. Le second théorème affirme alors que si la théorie est cohérente cet énoncé ne peut pas en être conséquence, ce que l’on peut résumer par : « une théorie cohérente ne démontre pas sa propre cohérence ».
  10. [10] Cf. la néoténie introduite par Bolk (1926), reprise par Roheim (1969), Gould (1978), Dufour (2005). Voir la synthèse produite in synthèse sur la néoténie dans : Lynn Margulis et Dorion Sagan, 2002, p. 231 à 236.
  11. [11] Marie-Claude Bomsel, 1986 et 2006 ; Cyril Ruoso et Emmanuelle Grundmann, 2009 et 2010 ; Emmanuelle Grundmann, Cyril Ruoso et Dominique Fontenat (préf. Tetsuro Matsuzawa), 2008 ; Emmanuelle Grundmann, 2008 ; Cyril Ruoso et Emmanuelle Grundmann, 2008.
  12. [12] Sauret, 1996.
  13. [13] Freud (1971) conclut 520 pages consacrés à l’interprétation des rêves : « Il y a donc deux sortes d’inconscients [souligné par lui], que les psychologues n’avaient pas encore distinguées. Tous deux sont inconscients, au sens que donne à ce mot la psychologie. Pour nous, l’un des deux, celui que nous appelons inconscient, ne peut en aucun cas parvenir à la conscience [souligné par lui] ; l’autre, que pour cette raison nous nommons préconscient, peut y parvenir après que ses excitations se soient conformées à certaines règles, peut-être seulement après le contrôle d’une nouvelle censure, mais cela sans avoir égard au système inconscient » (p. 421-422). Les neurosciences appellent « inconscient » le non-conscient ou le préconscient, témoignant le plus souvent de leur incompréhension devant le fait que Freud n’y réduise pas sa découverte (Dehaene 2010 ; Naccache 2006). En d’autres termes, nombre de cognitivistes et neuroscientifiques n’admettent la psychanalyse qu’à la condition qu’elle renonce à l’inconscient qui leur est, littéralement, impensable. Cet article s’efforce de montrer la pertinence qu’il y a à le prendre en considération.
  14. [14] Activiste, adepte de la théorie du complot. Cf. « Mars, planète de la rumeur », L’Humanité, lundi 3 juillet 2017, p. 20.
  15. [15] Philosophe, docteur en sciences politiques, Pierre Musso est enseignant en Sciences de l’information et de la communication (Télécom) et chercheur dans un laboratoire d’anthropologie et de sociologie (LAS de l’Université de Rennes 2).
  16. [16] Pierre Musso, 2017 ; cf. aussi « Et l’industrie naquit dans les monastères », Le Monde diplomatique, no 760, juillet 2017, p. 3.
  17. [17] Descartes (1637), et Galilée (1980) qui écrit : « La philosophie est écrite dans cet immense livre qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’univers, mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et à connaître les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langue mathématique, et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre un mot. » (p. 14).
  18. [18] De fait, toute une tradition philosophique a préparé l’avènement de ce qui deviendra le transhumanisme : Nicolas de Condorcet (1743-1796), Mary Shelley (Frankenstein, 1818), Carlo Collodi (Pinocchio, 1881), Auguste de Villers de L’Isle Adam (L’Eve future, 1886), Robert Louis Stevenson (Hyde et Jekyll, 1886), etc.
  19. [19] Thomas Hobbes, Léviathan, 2009.
  20. [20] Sauret et al, 2015.
  21. [21] Hervé Chneiweiss, 2017 et 2006.
  22. [22] Cf. Jean-Pierre Dupuy, 1994 ; Daniel Andler, 2004.
  23. [23] Cette précision n’est là que pour ceux qui n’opposent pas spontanément l’humain nécessairement vivant (qui sait son débat avec la mort), et la machine (pourtant œuvre de l’humain).
  24. [24] Sigmund Freud, 2010.
  25. [25] Cité par Thoma Cluzel, 2017. Bien sûr on ne peut négliger l’instrumentation de ces « informations » susceptibles de faire passer pour dérisoire au regard de l’avenir qui nous menace, la dérive totalitaire de bien des gouvernements pourtant dits démocratiques (de Trump à Erdogan, sans oublier un certains nombre de dirigeants dans le monde et en Europe en particulier, ni la « gouvernance » par ordonnance).
  26. [26] Véronique Havelange (1995, p. 261) à propos de l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy, Aux origines des sciences rêve d’un monde sans sujet attribue à ce dernier d’opposer le formalisme en science et l’élimination du sujet telle que la porterait le structuralisme. Chacune de ces deux voies prises séparément conduirait au nihilisme et au désespoir. Il y a ici une ignorance sur ce que Lacan appelle sujet (et identifié ici à son article sur la cybernétique) : le sujet n’est que représenté, il fait fonction de manque dans le symbolique, un peu à l’image de la case vide qui permet de composer des mots dans le jeu de puce-pouce. Le sujet se réalise en parlant, en composant les phrases qui enregistrent sa trace. Une autre version de ce jeu est le taquin : selon Wikipedia, un jeu solitaire en forme de damier créé vers 1870 aux États-Unis. Sa théorie mathématique a été publiée par l’American Journal of mathematics pure and applied en 1879. Son invention est revendiquée par Sam Loyd en 1891. Il est composé de 15 petits carreaux numérotés de 1 à 15 qui glissent dans un cadre prévu pour 16. Il consiste à remettre dans l’ordre les 15 carreaux à partir d’une configuration initiale quelconque.
Réel-Virtuel