Le numérique et ses lieux incertains. Une cartographie à l'épreuve des imaginaires territoriaux

Olivier Zattoni

La cartographie numérique, planétaire, s’est peu à peu imposée comme une extension des espaces habités. Si elle prétend modéliser notre monde, le paysage qu'elle dessine, oscillant entre réel et virtuel, nous renvoie aux relations parfois contradictoires que la carte entretient vis-à-vis du territoire. À sa manière de s’hybrider avec le réel, l’écosystème numérique consacre également ce que l’anthropologue Marc Augé nomme les "non lieux", participant d’une lecture originale des espaces où le délaissé, l’indécis, apparaissent en marge des espaces tantôt abstraits, tantôt concrets, que l’on parcoure au quotidien. S’inspirant des écrits du paysagiste Gilles Clément, il s’agira de reconsidérer les oppositions réel/virtuel, monde/mappemonde, afin de mieux cerner le rôle que peut jouer le numérique dans notre approche des territoires. Car la spatialisation numérique, entre espace et non-espace, dessine plus largement, au seuil des écrans et des interfaces, une topographie mêlant sans cesse technologie et imaginaire.

Docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, Olivier Zattoni est également directeur artistique pour le moteur de recherche européen Qwant (www.qwant.com). Ses travaux portent sur les territoires apparentés au numérique et leur rapport aux espaces habités. À la croisée de diverses disciplines, il interroge les topographies virtuelles, la notion de non-lieu cybernétique ainsi que les stratégies d’appropriation de l’espace – et en particulier du continuum urbain – au travers des interfaces et des périphériques mobiles. Empruntant aussi bien aux champs de l’esthétique, de la pensée des techniques ou de la géographie, ses récentes contributions plaident pour une forme d’écologie du monde numérique, où les nouvelles technologies apparaissent intimement liées à la question du regard.

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Paysage numérique - Cartographie - Mappe-monde - Calque et empreinte - Simulation et représentation - Abstraction - milieu géotechnique - Technologie - Écran - Non-lieu et tiers - Grammaire numérique - Imaginaire territorial

Esthétique - Philosophie - Sciences de l’information et de la communication

Read and Write : la textualité numérique et ses imaginaires
Le réel, un horizon pour le numérique ?
Matière-carte, matière-monde
L’espace, une question épistémologique
Au seuil des lieux incertains
Le non-lieu et le tiers cybernétiques

Le monde aujourd’hui numérisé se définit par le voisinage, toujours plus étroit, de notre environnement géophysique avec son double virtuel. En marge du sensible, une spatialité nouvelle s’esquisse dans et hors de nos écrans. Elle inaugure également un imaginaire influencé par les vues satellites, applications mobiles, GPS et autres succédanés de cartes qui nous accompagnent désormais au quotidien ; un quotidien dont les nouvelles technologies se chargent d’ailleurs d’en traduire jusqu’aux moindres routines (rechercher un restaurant, planifier un trajet automobile ou une course à pied). Le réel ainsi cartographié, y compris dans ses séquences les plus banales, introduit de nouvelles topologies et signale, dans le même temps, un rapport toujours plus riche et fécond avec le milieu qui nous entoure. Par ailleurs, l’espace-monde perçu sous le prisme de la numérisation nous rappelle que la question des territoires est autant géographique que géotechnique, et cet interfaçage entre réel et virtuel constitue, plus que jamais, le principal enjeu de notre "être au monde" connecté.

Si le numérique se fait l’écho des prémisses de la cartographie, alors intimement liée à la navigation, au commerce et aux échanges (et dont le langage cyber a d’ailleurs conservé les métaphores nautiques), il semble manifestement privilégier les espaces fragmentés et incertains. Laissant derrière elles autant d’impressions et de vagues souvenirs, nos trajectoires cybernétiques revisitent la notion de non-lieu introduite par l’anthropologue Marc Augé [1]. Aussi dirons-nous que le numérique recèle en réalité une multitude d’imaginaires qui parfois se croisent, s’opposent ou se perdent dans les entrelacs de la Toile. Procédant à la fois du réel et du virtuel, ces nouvelles pratiques des lieux sont au cœur des enjeux de la cartographie numérique, qui plus est dans un contexte de virtualisation où notre perception des territoires est inlassablement mise en question.

Comment, dès lors, penser l’imaginaire lorsque la numérisation parachève la grande entreprise de connaissance du monde ? Quelles formes d’écriture de ce même monde le numérique esquisse-t-il au gré de ces pratiques de navigation qu’a introduites le Web ? Par ailleurs, de quelle manière se traduit l’ambivalence du cyberespace, lieu par définition parcellaire, atomisé, et dont la lecture, à l’image de l’hypertexte, prend la forme de ricochets permanents ? Par conséquent, existe-t-il, dans ces pratiques de constante réécriture, une place pour la marge, la bordure, tout ce qui relève d’un hors-champ ou plutôt d’un hors-écran ? Enfin, le numérique, en tant que cartographie, peut-il suggérer l’existence de non-lieux, hiatus nés de la traduction, par l’imaginaire, d’un réel désormais façonné par la technologie ? Toutes ces pistes de réflexion nous invitent à opter pour des angles de vue divers, empruntant à l’épistémologie, à l’historiographie de la carte ou à l’anthropologie des espaces, ceci afin d’apporter un éclairage sur cette écologie numérique, dont la tentation ubiquitaire et rationaliste gomme bien souvent la part – immense – dévolue à l’expression des imaginaires.

Read and Write : la textualité numérique et ses imaginaires

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Fig 1 : Le projet atNight représente la ville de Barcelone à partir d’interactions sociales et de données recueillies sur les dispositifs mobiles. Ici, la répartition des stations de vélos en libre-service côtoie les trajets effectués par les usagers.

Le virtuel est sans doute un espace de l’indéfinition, et c’est cette ambivalence – à cheval sur le monde physique et son double mathématique – qui concourt à en faire le lieu privilégié des transformations. Dans la constellation numérique, les modalités spatiales traditionnelles (ici ou là, ouvert ou fermé, plein ou vide) apparaissent a priori caduques. De même, cette double perspective du tout et du rien – qui est à la base des combinaisons binaires – s’avère être, assez paradoxalement, un catalyseur de connaissance. Edmond Couchot écrit : « Ce désir d’ambiguïté ressurgit, amplifié, avec les jeux du réel et du virtuel. Il entretient la transe, il met le sens en suspens. Le refouler serait aussi nous égarer. » [2]

Cette suspension du sens nous renvoie à l’acte de lecture, indissociable du texte, au même titre qu’il apparaît central dans l’élaboration des cartes. Ainsi envisagé, le virtuel se définirait suivant un jeu constant d’allées et venues avec le réel. Plus encore, ces oscillations permanentes (cette transe dont parle Edmond Couchot), s’avèrent être le principal ressort de l’hypertexte, parangon des réseaux d’information : un parcours tout aussi fécond que chaotique, selon que l’on balaye nonchalamment l’écran de notre téléphone ou que l’on déplace le pointeur de la souris au gré de nos navigations sur Internet. Les images ainsi formées par cet exercice de lecture, souvent moins docte que purement récréatif, sont semblables à cet ailleurs que nous promettent sans cesse les cartes : une promesse par laquelle la cartographie se destine, avant toute chose, à celle ou celui qui la regarde.

Vu ainsi, le numérique se fait milieu, écosystème. Entendons par là qu’il stimule l’émergence d’espaces en dérivation, suspendus dans la trajectoire en apparence chaotique des parcours hypertextuels. En cela le cybertexte peut alors être perçu, à sa manière, comme une technique de l’imaginaire. Or, si ces trajectoires numériques ne semblent suivre aucun schéma précis, elles signalent néanmoins l’heureux hasard des connections et des connivences. Pierre Francastel évoque ces irruptions de l’imaginaire dans le texte, dont l’historien d’art nous suggère qu’elles « signifient par leur rapprochement et par leur groupement […] à mesure de la contemplation de l’œuvre » [3]. Il y a donc, dans cette arborescence numérique – traçant, d’un point à l’autre du réseau, autant de sillons pour l’imaginaire –, un « appel de la cartographie » tenant lieu, pour reprendre les termes employés par Teresa Castro dans son ouvrage La pensée cartographique des images, d’une « spatialisation de l’information [4]».

Le continuum numérique apparaît donc, quelque part, comme un acte cartographique au sens premier du terme : il se fait avant tout écriture, ou plutôt graphie. De même, il esquisse en creux un vaste territoire où les imaginaires, sans cesse, se répondent. Difficile aussi de ne pas voir, dans cette relation à la fois spatiale et textuelle qui nous lie au numérique, ce que Gérard Genette nomme plus généralement les pratiques de transformation, catalyseurs de l’ailleurs, de la rencontre et du possible : « si la lecture est un processus dynamique (s’apparentant à un voyage plutôt peut-être qu’à une contemplation), c’est que le texte lui-même est une structure dynamique. Et s’il est ainsi, c’est en raison de son hétérogénéité : hétérogénéité sémantique, coexistence du possible et de l’impossible, de la dénotation et de l’artefact figural, concordance discordante des voix et des points de vue... [5] ». Ces trajectoires cybernétiques, si elles procèdent avant tout d’allées et venues, de rebonds ou de ricochets, signalent également, dans cette logique à première vue absurde du tout et du rien, une dynamique binaire d’attraction et d’exclusion. Prenons exemple sur le World Wide Web qui, contrairement au territoire entropique que l’on s’imaginait jadis, voit aujourd’hui le trafic planétaire se concentrer autour d’une poignée de plateformes (Google, Facebook, Amazon et autres géants d’Internet). Perçu comme le repère de l’ouvert, du disséminé et de l’incertain, Internet ne cesse néanmoins de capter les navigations et d’ainsi minimiser les trajectoires inopportunes. En cela même, le numérique serait bien le lieu privilégié de l’ambivalence, tant il ne cesse d’être à la fois élastique et compact, semblable à ces fleuves qui finissent par faire de minuscules rivières, et inversement. Malgré ces jeux de polarisation qui traversent le réseau numérique, la cartographie digitale et ses maillages complexes ne peuvent toutefois se résoudre à un plan d’urbaniste, dont l’architecte en chef serait Google ou tout autre grand acteur du Web contemporain.

Le réel, un horizon pour le numérique ?

Indépendamment de cette matrice faite de plis et de replis, le numérique dessine un imaginaire traversé par la question de l’ambivalence, notion a priori opposée à une géographie supposant, à l’inverse, de « faire corps » avec le monde. Vu d’ici, le cyberespace n’aurait en effet que peu de chose à voir avec le sensible, tant il induit un rapport proche/lointain constamment redéfini par les nouvelles technologies et leur spatialité paradoxale [6]. Dans le même temps, l’image numérique parachève une quête de réalisme traduisant, implicitement, un retour au territoire. Seulement, cette volonté de reproduire le monde subit, là encore, ces jeux d’ambiguïté et d’opposition qui font du numérique un espace de l’indéfini, et dont la surenchère sémiotique dispute au réel sa complexité et ses infinies modulations. Cela dit, dans cette traduction parfois hasardeuse de notre espace-monde, le numérique fait émerger d’étranges similitudes, y compris lorsque l’on observe les détails rocailleux de Mars saisis par un robot explorateur en songeant aux espaces apocalyptiques régulièrement mis en scène par les jeux vidéo.

Paysages réels ou fantasmés, ces mises en fiction de l’espace planétaire servent de fondement dans la constitution d’un imaginaire numérique où le territoire est finalement omniprésent. Dans cette nouvelle cartographie du visible, le pouvoir de représentation de l’imagerie virtuelle multiplie les déjà-vus, impressions aussi familières qu’elles signalent, quelque part, un manque ou pour ainsi dire une "imperception". Jamais tout à fait réel, et jamais complètement virtuel, l’ambiguïté de la représentation mathématique du monde met toujours en doute l’authenticité de ce qui est perçu. Autrement dit, dans le continuum des images simulées, il y a toujours l’indice d’un réel qui finira par être mis en question. Mais cela n’est pas spécifique au réalisme de la représentation digitale, car il exprime en somme tout le tragique de l’image, sur lequel Georges Didi-Huberman nous invite à réfléchir : « […] en voyant quelque chose, nous avons en général l’impression de gagner quelque chose. Mais la modalité du visible devient inéluctable […] quand voir, c'est sentir que quelque chose inéluctablement nous échappe, autrement dit : quand voir, c'est perdre [7] ». Certes nous gagnons, grâce à l’imagerie digitale, à observer notamment les paysages plutoniens avec une définition inégalée, mais ces modalités de représentation, aussi accomplies soient-elles, sont toujours assujetties à une faculté de voir et de « conformer » les cartes. En d’autres termes, l’exercice de l’imaginaire doit quelque part alimenter cette pratique savante des lieux, une connaissance qui vient puiser, occasionnellement, dans les impressions et les souvenirs mêlés, indices d’une exploration passée et d’autant de visions passagères.

Ainsi l’imagerie numérique en appelle-t-elle, toujours par le biais de détours et de rebonds, à cette familiarité avec le réel et à ce refus assez inconscient de la séparabilité du virtuel. Dès lors, la dimension existentielle inhérente à ce qui est vu, aussi bien qu'à ce qui est lu, redéfinit les enjeux d’une altérité radicale du numérique, pensée non plus sous l’angle de l’opposition réel/virtuel, mais suivant ces jeux d’hybridation entre la connaissance et l’imaginaire, problématiques qui sont au centre de toute cartographie. Parangon d’une rationalité et d’un pouvoir mimétique indiscutables, le numérique apparaît toutefois comme le vecteur de stratégies de lecture inédites du réel, conciliant l’immensité du monde avec les exigences de mobilité à la fois fonctionnelle et sémantique qui caractérisent l’usage courant des nouvelles technologies.

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Fig 2 et 3 : en haut, les paysages désolés du jeu vidéo Destiny, édité par la société Activision, 2014. En bas, la mosaïque d’images créée par NASA à l’occasion du survol de Pluton par la mission New Horizons. L’agence spatiale a invité les internautes à se synchroniser avec le court moment où l’astre est illuminé par le soleil et ce, en partageant au même instant des moments de leur vie quotidienne. Les photographies ont ensuite été superposées aux images récoltées par la sonde spatiale.

Matière-carte, matière-monde

La cartographie numérique régénère notre expérience du lieu – qu’il soit réel ou simulé – en jouant sur des polarités instinctives, comme le proche et le distant, l’ici et le là-bas. Nous retrouvons toujours, dans le sillage du récit numérique et de ses "hypernavigations", la possibilité d’un ailleurs. Renvois, déjà-vus et autres phénomènes propres à la représentation numérique plaident donc pour un retour de la mondialité au sens large : le monde présent à lui-même partout, tout le temps. En revanche, ce mouvement ne clôt pas le territoire et sa perception sur eux-mêmes. En effet, la capacité de définir un lieu (souvent en opposition à ce qui l’entoure), suppose dans le même temps une capacité de projection. Autrement dit, le lieu se regarde depuis l’extérieur, posture rendue bien plus commode par le biais de ces stratégies de contournement offertes par le numérique qui, dès lors, nous informe de la place essentielle qu’occupe le regard dans la constitution d’espaces partagés. Plus encore, il n’y aurait pas d’espace possible sans cette alternance de points de vue, expression d’un rapport indivisible entre le sujet et le monde. Ajoutons à cela que nous sommes manifestement entrés dans une ère du nomadisme, de ce que Stéphane Hugon interroge justement sous le terme de « circumnavigations [8] ». Navigant autour des lieux, souvent par voie de contingence, nous finissons par en être, quelque part, les promoteurs. Ainsi, ces trajectoires hypertextuelles que préfigurent le numérique permettent en effet de sauver des espaces de l’oubli, car là aussi, l’espace vaut avant tout pour celui qui le regarde. Nous oublions souvent que les paysages qui défilent traduisent en réalité le déplacement du regardeur. Celui-ci, devenu "circumnavigateur", est à l’affût de ces lieux qui s’effacent dans les métamorphoses de notre monde. Cette obsession documentaire, les premiers cartographes la vivaient intensément, si bien qu’ils s’escrimaient à vouloir consigner des lieux aussi bien connus que rêvés, pour élaborer patiemment une anatomie de notre monde.

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Fig 4 : Les peintures de Paula Scher montrent que la carte est avant tout affaire de signifiant. Ici les jeux de typographie épousent les contours et les reliefs de l’Inde, dont on parvient à discerner nettement la topographie.

Les cartes anciennes avaient en effet pour vocation à localiser des territoires supposés, à les conserver en vue d’une découverte future. En procédant par approximation, elles substituaient alors aux lacunes de la connaissance le pouvoir spéculatif de l’imagination [9]. Ce faisant, la carte opposait alors au réel et à ses mystères une cosmographie imaginaire formée de lieux virtuels, se nourrissant des signes comme de leur absence, à l’image de ces tropiques inconnus figurant en marge des planisphères. Cette démarche est semblable à l’exercice de l’empreinte, procédure aussi hasardeuse que féconde, que Georges Didi-Huberman décrit comme suit : « Faire une empreinte, c'est […] émettre une hypothèse technique, pour voir ce que cela donne... […] Le résultat n’est avare ni en surprises, ni en attentes dépassées, ni en horizons qui s’ouvrent d’un coup. [10] »

La démarche heuristique qui nourrit et traverse le geste cartographique fait ainsi émerger une pensée des espaces, relevant à son tour d’un imaginaire partagé, s’inscrivant lui-même dans une époque, un contexte ou une histoire. En d’autres termes, si la cartographie prétend faire l’exégèse du visible, elle n’en demeure pas moins liée à un paysage de connaissance qui ne cesse de s’interroger au travers des cartes. Cela dit, alors que le numérique consacre une vision fondée non plus sur la supposition mais sur la connaissance objective – au même titre qu’il participe d’un retour à la mondialité par l’immédiateté de l’accès aux ressources territoriales –, il devient d’autant plus difficile de distinguer carte et territoire. Anne Cauquelin écrit : « Vue ainsi, la carte est vraiment un territoire, le seul dont nous avons l’usage. Nous avons été bercés par une pensée de la différence entre le calque et la réalité. "La carte n’est pas le territoire", entendions-nous répéter de manière insistante. Il nous faudrait maintenant revenir à cette prétendue vérité, nous habituer à considérer le territoire comme un artefact, au même titre que la carte [11] ». À cette double lecture faisant de la carte un territoire, et inversement, il apparaît que le numérique nous renvoie là encore à un certain nombre d’ambiguïtés, notamment parce que l’enjeu de la cartographie n’est pas uniquement géographique : il répond également à un certain nombre de dispositions épistémologiques qui interrogent notre rapport au monde sous le prisme de la connaissance et du savoir.

L’espace, une question épistémologique

Si la pratique de la cartographie semble être avant tout d’origine empirique, nous pourrions dire qu'à l’instar de tout geste graphique, elle vise à collecter et à inscrire, avec la minutie de l’aquarelle ou celle des pixels, la mémoire du monde. C'est également un monde qui « fait corps », avec ses reliefs, ses versants ; en bref, sa topologie. En préambule de son article sur les Imaginaires des corps dans la relation littéraire, Claude Fintz écrit justement : « Le corps n’est pas ce que l’on croit qu’il est : ouvert, labile, poreux, protéiforme, sujet à d’infinis avatars et métamorphoses, sa figuration et sa mise en scène dans l’espace littéraire en font moins un « objet » du réel, projeté à l’intérieur de l’œuvre, qu’un espace ouvert à l’imagination, un lieu en imagination, un champ utopique [12]. » En levant l’un après l’autre les mystères de la matière, les activités liées à l’intelligence s’exercent, notamment par le biais des sciences, à déréaliser cette utopie du corps-monde pour promouvoir ce qui semble être une énième tentative de séparation. D’autre part, la science, entendue à son tour comme une pratique sociale, doit questionner de l’intérieur les certitudes et les dogmatismes qui peuvent naître de cette franche domination sur le réel. Dans un article sur l’épistémologue Paul Feyerabend, John Krige reprend d’ailleurs le postulat suivant : « la science est […] une forme de connaissance parmi d’autres. Elle a ses méthodes, sa rationalité, ses critères de progrès, mais pour arriver à la "vérité", sa pratique n’est pas meilleure […] que d’autres pratiques, d’autres formes de connaissance normalement rejetées comme irrationnelles et non-scientifiques par les scientifiques. […] il faut créer et protéger des espaces où chaque mode de connaissance puisse respirer et, développer ses potentialités. D’où le fameux slogan de Feyerabend, "Anything goes", "Tout est bon" [13] ».

Créer des espaces, des potentiels ou, en d’autres termes, des virtualités, reviendrait donc à une faculté de mise en récit collective, faite à la fois de lectures et d’écritures, qui n’est pas uniquement, pourrait-on penser, du seul registre de l’imaginaire, mais traverse également les paradigmes scientifiques. Il y a en ce sens autant d’utopies que de pratiques, y compris dans les sciences de l’exact, si l’on s’en réfère au « Tout est bon » prôné par Feyerabend : posture libérale s’il en est, mettant le potentiel sur le même plan que l’actuel. En d’autres termes, tous les outillages théoriques seraient donc bons afin d’aborder les phénomènes dans leur diversité et leurs modulations, à supposer que seules les sciences sont capables de se saisir des lois de l’univers. Cette notion relativiste limiterait cependant le champ critique et l’exercice de la pensée sur elle-même, une pensée qui fait intimement corps avec le monde. Cependant, assumer une part d’indéterminisme apparaît comme une tendance liée à l’irruption de l’imaginaire et à la célébration de cette ambiguïté dont parlait Edmond Couchot. Car l’ambiguïté, ou plus précisément l’ambivalence, sont aussi bien ancrées dans les processus de mise en récit du numérique, qu'elles dessinent en quelque sorte une perspective critique à l’œuvre dans notre rapport au savoir et à la connaissance. [14]

Nous observons ici que la dimension existentielle inhérente à l’exploration des territoires technologiques réhabilite en quelque sorte la pluralité des points de vue sur le monde et ce, au même titre qu'elle signale les porosités toujours plus grandes entre la carte et le territoire. Parallèlement à cela, la sédimentation des formes de la rationalité dans l’imaginaire met en doute les définitions et les territoires de la pensée elle-même, du moins les cadres conventionnels de son expression qui, à l’image des paradigmes scientifiques, sont mouvants. Or, nous l’avons vu, le numérique prétend moins « modéliser la pensée » qu'il ne fait apparaître, au gré des détours et des circonvolutions de l’hypertexte, une multitude d’interprétations et de lectures possibles de la mondialité, faisant de notre paysage de pensée une série d’espaces en apparence fragmentés et parcellaires. Mais cette approche suggérerait que l’on serait incapables a priori de former une image du monde cohérente, or il en va de ce dernier comme du corps, à partir duquel la carte, en tant que modèle sémantique « convoque une véritable constellation mythique, connectée à une corporéité archaïque. L’œuvre réalise un "faire corps" avec la "communauté" qu’elle institue [15] ». La vision allégorique du monde d’autrefois signale en effet, et dans une certaine manière fait perdurer (trace d’une lointaine imago mundi), un rapport primitif mais néanmoins conscient au lieu.

Au seuil des lieux incertains

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Fig 5 : Au sein de leur collectif imaginaire, le duo d’artistes Clemente Pestelli et Gionatan Quintini propose une lecture singulière de Google Maps. Prétendant que les cartes se détachent peu à peu du réel, et ce dans le contexte contemporain de la représentation de soi - dont témoignent les réseaux sociaux, le recours quasi systématique aux selfies, etc. - les artistes voient dans le numérique une perte progressive de signifiant et ce, au profit de représentations culturelles toujours plus futiles voire décadentes.

Par conséquent, si nous sommes enclins à penser que le cyberespace produit du topos (y compris dans son rapport toujours ambivalent vis-à-vis de la spatialité), il révèle également une tendance plus générale faisant du numérique un vecteur d’espaces potentiels, de même qu’il apparaît comme le lieu de croisement privilégié des imaginaires. Dès lors, ce "partage du sensible", tel que l’opère le cyberespace avec son océan de données, nous conduit à une pratique ambiguë que Manola Antonioli, dans sa lecture de l’œuvre de l’architecte déconstructiviste Thom Mayne, nomme « l’isolément connecté [16] ». Contrairement à une vision atomiste qui voudrait que le cybermonde se conçoive toujours comme une périphérie – se résumant en cela à une pratique constante de déterritorialisation –, nous dirons qu'au contraire il rapproche, parfois, crée des connivences, des agrégats que le langage des nouvelles technologies nomme si bien partages.

Qu’en est-il, dès lors, de ces lieux incertains apparaissant au gré de nos navigations numériques ? Nous pourrions d’ores et déjà avancer qu’ils résultent du besoin insatiable d’explorer et de connaître. Aussi, dans le sillage de la connaissance coexistent les impressions hasardeuses, les hypothèses tronquées qui en appellent à une constellation imaginaire, dont les contours se réactualisent à mesure que le monde se réalise par le biais des technologies… Un nouveau monde en marche qui pourtant multiplie les délaissés, fragments d’espaces, de souvenirs sédimentés nourrissant un besoin avide de savoir, utopie constitutive de l’atlas géographique et que réalise aujourd’hui sans complexe le numérique. Cette quête de spatialisation signifiante [17] fait ainsi émerger, à mesure qu’elle accomplit ce désir de réel qui anime le numérique comme jadis les cartographes, un monde fait de lieux incertains. Il suffit de constater par exemple comment certaines zones rurales, voire notamment des pans entiers du territoire africain, demeurent absents de la base de données Google Maps [18]. Google encore, dont le service de cartographie urbaine Google Street View laisse parfois apparaître, maladroitement, une rue inachevée, convulsée. Images pliées, dépliées sur elles-mêmes qui révèlent ainsi les coutures du programme. Mais ces exemples pourraient rester anecdotiques s’ils n’étaient pas matières à réinterprétation. En définitive, si la carte esquisse autant de lieux pour la pensée, l’imaginaire, résistant à ces tentations rectilignes, lui oppose quant à lui une série de non-lieux. Aussi le cyberespace, avec sa logique de tout et de rien, est le vecteur privilégié de ces territoires insolites. De prime abord, le non-lieu ne résulterait pas nécessairement d’une mésinterprétation de la carte-monde. Il serait plutôt à considérer, de manière plus large, comme une modalité de l’exercice collectif d’un imaginaire fait d’espaces disparates, morcelés, hybrides. Il est d’ailleurs notable que les non-lieux se forment dans l’inertie des rapports entre le savoir et l’imaginaire. Au même titre que la carte et le territoire se mêlent allègrement, et résistent donc à leur séparabilité, les non-lieux achoppent toujours, trop imparfaits ou pas assez. Dans les processus de cristallisation des images-mondes, ils apparaissent puis disparaissent, rarement de façon explicite ou du moins évidente. En d’autres termes, les non-lieux essaiment, tels des stigmates, une série d’avatars discrets, de « petits périls ».

Pour mieux comprendre les enjeux liés aux non-lieux, nous souhaiterons évoquer la notion de pli introduite par Gilles Deleuze : l’occasion pour le philosophe – à qui l’on doit, en compagnie de Félix Guattari, la notion de rhizome (terme aussi remarquable qu’il est emprunté à la flore et au lexique des jardins) [19] –, de tisser un réseau de similitudes entre l’art et la pensée, en analysant notamment le mouvement baroque et sa capacité à produire du pli à l’infini. Manola Antonioli nous éclaire sur cette « énième variante d’une pensée du multiple, où la multiplicité n’est pas ce qui a beaucoup de parties, mais "ce qui est plié de beaucoup de façons"  [20]». La figure baroque repose ainsi sur la réalisation de la substance-monde dans l’exercice du pli. Ce dernier, à l’image des nervures du marbre, exprime l’ambivalence des corps, leur élasticité, leur manière de se métamorphoser en présence de forces contraires. Si les circonvolutions du pli renferment notre relation intime au monde, elles expriment dans le même temps les modalités de sa propre réalisation [21]. Ainsi au cosmos succède, nous l’indique justement Deleuze, le mundus, une unité de l’être dans et pour le monde symbolisée par la forme baroque. La complexité de l’espace-monde, aujourd’hui envisagé sous la forme d’un écosystème, d’une écologie ou d’un milieu, pourrait bien hériter de cette pensée de la forme ambivalente, qui permet de dépasser l’apparent antagonisme réel/virtuel, matériel/immatériel, pour réconcilier en quelque sorte la matière-carte avec la matière-monde.

Le non-lieu et le tiers cybernétiques

Nous n’avons finalement cessé de nous rapporter à cette notion d’ambivalence qui affleure constamment dans notre perception de ce phénomène en marche, diffus et complexe, qu’est la numérisation du monde. Qu'il s’agisse de carte, de territoire, les opinions qui composent l’espace psychologique et les multiples interprétations du texte-monde ne peuvent jamais être dogmatiques, qui plus est dans l’espace critique qui est celui des sciences dites "exactes". L’exercice têtu et la recherche d’une troisième voie tiendraient plutôt lieu, à la manière du pli de Deleuze, d’une démarche esthétique, à même de pouvoir capter ces sonorités souvent discordantes et donner lieu à de nouvelles émulations ; c'est en tout cas l’objectif du paysagiste Gilles Clément dans son Manifeste du Tiers Paysage [22]. En effet, si le tiers questionne la manière dont les phénomènes sont généralement perçus comme opposables [23], il nous éclaire sur les interactions qui animent notre rapport au langage et qui, par voie de conséquence, structurent notre relation vis-à-vis du monde-milieu. Plus largement, il prend part à la configuration des pliages qui coordonnent notre vision du lieu et des territoires. Dans cette perspective du tiers et du non-lieu, le recours au pli deleuzien permet quant à lui de comprendre la formation non pas complètement arbitraire, mais jamais déterminée, d’un ensemble de connaissances appréhendées par le sujet. Par ailleurs, le tiers nous renvoie à ces pratiques de transformation qui sont également, à l’heure d’Internet, des pratiques de dérivation. Dans l’espace-temps des nouvelles technologies, qui est celui de l’immédiateté, la tentation du tiers est par conséquent devenue, en quelque sorte, un trait commun. Déjouer les dynamiques polarisées qui produisent du lieu et du non-lieu, comprendre que l’un ne va pas sans l’autre, voici donc toute l’utilité du tiers pris lui-même dans le continuum de l’espace-monde sémiotisé du numérique. Le tiers, c'est également le tiers exclu, autre notion introduite par Gilles Clément. Finalement, nous pourrions regrouper sous cette vaste appellation toutes les stratégies qui tentent de déplier les consensus qui, si l’on se rapporte aux écrits de Feyerabend, mettent parfois le savoir en péril. Questionner l’altérité et les débats qui prennent forme dans un espace de connaissance partagé requiert donc, dans une perspective de réhabilitation du tiers exclu, d’interroger encore et toujours cette notion de non-lieu et d’entreprendre, par là même, une interrogation sur l’incertitude comme forme inattendue d’interprétation du territoire.

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Fig 6 : L’artiste Jon Rafman, dans ses Nine Eyes of Google Street View, débusque une série de phénomènes et d’événements incongrus apparaissant parfois sur la célèbre plate-forme de Google. Ici, la répétition énigmatique d’un passant nous renvoie à cette notion de déjà-vu.

Quels contours pourraient donc prendre les non-lieux du numérique, si ce n’est ceux du déjà-vu et des détours qu'opèrent inlassablement les trajectoires et les modes de représentation numériques ? Seraient-ils semblables aux contrées inconnues esquissées par les cartes antiques ? Apparaissent-ils enfin comme des signifiants tronqués, des déficits d’interprétation nés du hiatus entre carte et territoire ? Les non-lieux pourraient en effet être envisagés, en leur qualité de délaissés, à la manière dont ils ont échoué à produire un lieu précis ; à défaut de topique – c'est-à-dire, en linguistique notamment, une situation précise où le projet narratif se métamorphose pour marquer une nouvelle étape dans le récit –, le non-lieu contribue à générer de l’utopique – sorte de stigmate d’un programme laissé à l’abandon. En cela il achoppe dans le dépliage régulier du texte et se retrouve incidemment en marge. À l’opposé, le non-lieu marginalisé fait resurgir un questionnement sur les territoires, questionnement dans lequel, par sa subtile présence, il réintroduit le tiers. Cela dit le non-lieu n’est pas nécessairement passif, et il ne se contente pas d’être le réceptacle des topiques avortés. Il ne cesse en effet de dire, d’interroger et de faire apparaître de nouvelles figures pouvant à leur tour être mises en récit. Cette perception du non-lieu est à vrai dire plus conforme à celle qu'esquisse Marc Augé, d’autant qu’elle nous paraît capitale dans la compréhension des imaginaires numériques. Chez l’anthropologue, les non-lieux apparaissent notamment sous la forme de bâtiments administratifs, de centres d’affaires, d’hypermarchés qui, une fois la nuit tombée, se métamorphosent en zones indécises, à la lueur vacillante des néons. À l’image du tiers exclu, ils illustrent moins l’opposition du plein et du vide que l’exercice de « dynamiques polarisées », en l’occurrence, cette manière qu’a le lieu de produire de l’autre (où un musée peut très bien être un espace tout à fait différent, qu’il soit fréquenté le jour ou bien lors de nocturnes exceptionnelles) pour générer en retour des espaces délaissés, dont Gilles Clément nous dit qu’ils « …résultent de l’abandon d’une activité […et…] évoluent naturellement vers un paysage secondaire  [24] ».

Produire de l’altérité, de l’ailleurs ou du possible, voici l’un des aspects du non-lieu, lequel nous revoie à nos premières observations sur les dynamiques oscillatoires qui façonnent nos trajectoires numériques. Mais le non-lieu est également le symptôme plus ou moins persistant d’un retour du sensible (en l’occurrence la matière-monde) et qui, telle une bouteille à la mer, refait surface de manière inopinée. À l’image d’un pli réfractaire que l’on ne parviendrait pas à effacer, son aspérité permet à l’imaginaire d’y apposer sa carte, préférant ainsi l’ambivalence d’une topographie accidentée à l’horizon planaire d’une étendue se perdant au lointain. Signe, sans doute, d’un espace-monde humanisé, où l’on habite plaines, collines, buildings, haut et bas, reliefs combinés et échelles fragmentées. À l’habitat contemporain, qui se pense en deux dimensions opposées (la verticale des tours et l’horizontale des rues), le lexique du non-lieu paysagé de Gilles Clément répond quant à lui avec ses talus, chiendent et autres terres en friche.

Le non-lieu signerait donc l’échec de la dynamique territoriale telle qu’elle apparaît sous la forme du plan d’urbaniste, du système et de l’organisation des signes qui, bien souvent, finissent par produire de l’excédent, négligeant les voisinages pour promouvoir un autre corps que celui du monde. Dès lors, le lieu est comme entraîné dans cette altérité perpétuelle des espaces, celle qui produit, inlassablement, des doublons. Marc Augé ne manque pas de constater que les espaces fortement sémiotisés finissent par dévier le regard et suscitent, malgré eux, les trajectoires oublieuses. Il mentionne à ce titre le réseau routier, qui selon lui : « […] évite, par nécessité fonctionnelle, tous les hauts lieux dont il nous rapproche ; mais il les commente ; les stations-service ajoutent à cette information et se donnent de plus en plus l’allure de maisons de la culture régionale, […] proposant quelques cartes et quelques guides qui pourraient être utiles à celui qui s’arrêterait. Mais la plupart de ceux qui passent ne s’arrêtent pas, justement... [25] ».Consécutif de la tentation cartographique visant à produire, inlassablement, de nouvelles topologies, le non-lieu peut également résulter d’une infortune du lieu qui, à force d’être commenté, finit par être comme étranger à lui-même. Nous revenons ici à ces espaces incertains que produit le numérique, lui qui ne cesse de contourner ou de rebondir, non pas pour mieux y voir, mais pour promouvoir sans cesse de nouveaux lieux. Actualisant en permanence sa propre cartographie, le cyberespace génère non pas des topos au sens propre mais des topiques, avatars insolites d’un réel donnant l’impression de s’être échoué sur les bords de la matrice. Néanmoins, le numérique peut être également perçu comme un outil de réhabilitation de ces lieux oubliés, notamment par sa capacité à garder, présente et vivace, cette mémoire indissoluble du pli, lequel peut à tout moment réapparaître au gré de navigations téméraires.

En définitive, le non-lieu est constitutif du corps-monde où l’exil de la pensée n’est qu'apparent, car in fine tout renvoie au milieu humanisé et à l’écosystème évoqué par Michel Serres dans son ouvrage Atlas [26]. C'est également, en filigrane, le constat de Jean-François Lyotard, qui écrivait : « Le corps humain, comme ensemble matériel, gêne la séparabilité de cette intelligence, son exil, et donc sa survie. Mais le corps, phénoménologique, mortel, percevant, est en même temps le seul analogon disponible pour penser une certaine complexité de la pensée [27] ». Nous remarquons également que la survie de la pensée se joue justement dans la prise de conscience de l’ambivalence et du tiers, dont les non-lieux sont en quelque sorte les indices féconds. En tant que modalités virtuelles de réalisation de l’espace-monde, le non-lieu – qui est, en l’espèce, l’expression d’une métamorphose –, tend à former de nouveaux plis dans l’espace-temps à la fois immédiat et saccadé du monde cyber. Continuum fait de ruptures, de renvois, d’isolations temporaires et, selon la célèbre expression de Nietzsche, d’éternels retours.

Pour conclure, nous dirons que cette réflexion sur les notions d’ambivalence, de non-lieu et de tiers plaident globalement pour une reconsidération des rapports souvent élémentaires entre carte et territoire. Le cybermonde, à sa manière, permet aussi la convergence de grammaires partagées, parfois antagonistes, mais qui grâce aux pliages innombrables de l’hypertexte redynamisent les pratiques de lecture et d’interprétation des territoires. En témoignent le recours abondant aux cartes afin de suggérer des géographies hybrides tissant, de manière évolutive et élastique, des liens entre l’imaginaire et la connaissance. Le non-lieu, ou l’incertain, reconsidèrent à leur tour la perception d’un territoire clos sur lui-même, au même titre qu'ils célèbrent ce que Gilles Clément appelle le « jardin planétaire ». Gilles Clément, encore, qui écrit : « Ménager les sites frappés de croyance comme indispensable territoire d’errement de l’esprit [28] ». La faculté heuristique de débusquer, au sein de l’ouvert, des présences minimes – ou dans le cas des non-lieux, des configurations spatiales alternatives – revient à interroger notre point de vue sur le monde. En cela le numérique rend possible ces stratégies cognitives procédant du dépliage consciencieux mais non moins systématique du monde-milieu. Un paysage de pensée que Pascal Luccioni qualifie d’artialisé [29], c'est-à-dire traversé par la question du programme technique et des délaissés qui en résultent : projets échoués, écritures en friche qui peuplent un Internet que nous touchons à peine du doigt, explorateurs têtus qui multiplions les empreintes au gré de nos errements numériques. Par le truchement de ces pratiques « isolément connectées », c'est en réalité un agrégat de modèles qui se rebouclent et finissent par constituer des lieux au sens propre, dont l’illustration la plus manifeste réside sans doute dans ces hauts lieux du numérique que sont aujourd’hui les géants d’Internet.

Par-delà cet éventuel retour du lieu, la cartographie numérique promeut l’émergence d’espaces incertains, questionnant sans cesse notre rapport à la matière-monde, et la façon dont les technologies en exploitent à leur tour le substrat. Dans le continuum cyber, l’espace vaut moins comme horizon de sens qu’il n’existe finalement par les pliages incessants qui produisent, encore et toujours, de nouveaux lieux. Quelles perspectives dégager, dès lors, en vue de réflexions futures ? Se pencher, peut-être, sur la propension des non-lieux à générer de l’autre, qui plus est dans le contexte d’une économie numérique fondée en grande partie sur le partage. Revenir également au pli deleuzien pour entrevoir la manière dont le numérique préfigure, par touches discrètes, une matérialité spécifique aux mondes digitaux et dont l’empreinte, l’indice et la marque demeurent, à ce titre, d’utiles recours. Enfin, interroger cette ambivalence inhérente au numérique et qui ne cesse non pas de mettre en échec une pensée du corps-monde à laquelle les nouvelles technologies se tiendraient à bonne distance, mais de concilier au contraire la carte et le territoire sous la forme d’une hybridation féconde entre connaissance et imaginaire.

Références bibliographiques

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  1. [1] Cf. Augé, Marc. Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité. Paris, Seuil, 1992.
  2. [2] Couchot, Edmond. La technologie dans l’art. De la photographie à la réalité virtuelle. Nîmes, Jacqueline Chambon, 1998, p. 259.
  3. [3] Francastel, Pierre. L’image, la vision, et l’imagination. Paris : Denoël-Gonthier, 1983, p. 57. Got, Delphine (cité par). « La pulsion iconique chez Nerval ». in : À l’œil. Des interférences textes/images en littérature. Montier, Jean-Pierre (dir.), Presses Universitaires de Rennes, 2007, p. 202.
  4. [4] « On considère que l’objet de la carte est l’espace : le plus souvent l’espace terrestre, voire réel et empirique, dans ses différentes dimensions. […] Mais l’espace représenté peut aussi être non-terrestre, extra - terrestre ou simplement imaginaire. […] C’est pourquoi tenter de définir la carte en fonction de son objet, aussi vague soit-il, s’avère impossible. Mieux vaut se concentrer sur le processus fondamental qui préside à la fabrication de n’importe quelle carte – la spatialisation de l’information – que sur ses présumés objets. » Castro, Teresa. La pensée cartographique des images. Cinéma et culture visuelle. Lyon, Aléas, 2011, pp. 18-19.
  5. [5] Voisin, Bérengère. Fiction et vues imageantes : typologie et fonctionnalités Coll. Studia Romanica Tartuensia, VII. Estonie : Université de Tartu, novembre 2008. Disponible à l’adresse suivante : http://www.flgr.ut.ee/ sites/default/files/gr/srt_vii_-_vues_imageantes.pdf (consulté le 12 décembre 2015), p. 51. Concernant ces parcours erratiques et l’ambivalence qui nourrit les trajectoires hypertextuelles, citons ici l’écrivain Jean-Pierre Balpe : « ...ce que l’œuvre numérique apporte ainsi de fondamentalement novateur au domaine de la création artistique, c'est l’instabilité. » Rochefort, Jean-Claude. Présentation Imaginaires du numérique in : Spirale. L’Hérault, Pierre (dir.), n° 188, janvier-février 2003, p. 13. Disponible à l’adresse suivante : http://id.erudit.org/ iderudit/18084ac. (consulté le 12 décembre 2015)
  6. [6] Notons que le rapprochement du lointain et du proche est symptomatique de la vision postmoderne d’un monde intégralement conquis par l’homme. Marc Augé écrit : « De l’excès d’espace nous pourrons dire d’abord, là encore un peu paradoxalement, qu’il est corrélatif du rétrécissement de la planète : de cette mise à distance de nous-mêmes correspondent les performances de cosmonautes et la ronde de nos satellites. » Augé, Marc., op. cit., p. 44.
  7. [7] Georges Didi-Huberman Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Paris, Minuit, 1992. Bernard, Olivier (cité par). « Le jeu des 7 familles, le tourniquet des cartes postales ». in À l’œil. Des interférences textes/images en littérature, op. cit., p. 120.
  8. [8] L’auteur signale notamment l’émergence de ces nouveaux espaces de sociabilité, concomitants au développement d’Internet, et qui s’opposent aux catégories traditionnelles de l’identité et la discipline hérités de l’ère moderne : « La sédentarisation fonctionnelle et identitaire […] constituent pour nous la toile de fond de la modernité finissante dans laquelle prennent forme, de manière douce, et au fil du quotidien, les petits comportements échappatoires qui mèneront aux usages d’Internet. » Hugon, Stéphane. Circumnavigations. L’imaginaire du voyage dans l’expérience Internet. Paris, CNRS, 2010, p. 54.
  9. [9] Anne Cauquelin écrit : « L’allégorie, en effet, suggère en illustrant ; elle ne constitue pas une réplique, faite d’images/copies d’une réalité par ailleurs consultable, mais elle indexe les éléments d’un ensemble dont on suppose l’existence. Elle esquisse une réalité non (encore) perceptible ou peu assurée, à qui elle prête son charme. » Cauquelin, Anne, op. cit., p. 95. Nous soulignons.
  10. [10] Didi-Huberman, Georges, La ressemblance par contact. Paris, Minuit, 2008, p. 31.
  11. [11] Cauquelin, Anne, op. cit., p. 187.
  12. [12] Fintz, Claude. « Les imaginaires des corps dans la relation littéraire. Approche socio-imaginaire d’une corporéité partagée ». in Revue Littérature. Paris, Armand Colin, n° 153, mai 2009, p. 114-131. Disponible en ligne à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-litterature-2009-1-page-114.htm (consulté le 05 décembre 2015).
  13. [13] Krige, John. « Le phénomène Feyerabend », Alliage, Paris, Seuil, n° 28, automne 1996, p. 11.
  14. [14] Citons les écrits de Michaël La Chance sur ce qu’il appelle justement le "tiers numérique" : « Aujourd’hui, avec l’aide de l’ensemble des médias, des équipements et des pouvoirs, la collectivité humaine a entrepris de se cadrer de nouveaux territoires existentiels. La pratique artistique, lorsqu'elle renoue avec la pratique de soi et la célébration de l’ambivalence, nous propose de percuter les grands agencements économiques, sociaux et culturels qui contribuent à façonner l’expérience que nous faisons de nous-mêmes comme sujets – et produisent des sujets en série, chacun à sa place. » La Chance, Michaël. « Le tiers numérique », Inter : art actuel, n° 84, 2003, p. 37. Document disponible en ligne : http://id.erudit.org/iderudit/45954ac
  15. [15] Fintz, Claude, op. cit.
  16. [16] Cf. Antonioli, Manola. « Les plis de l’architecture », Le Portique, n° 25, document 11, 2010. Document disponible en ligne : http://leportique.revues.org/2491 (consulté le 13 décembre 2015).
  17. [17] Nous nous référons ici à l’essai d’Alain Mons, Paysage d’images. Mons, Alain, Paysage d’images. Essai sur les formes diffuses du contemporain. Paris, L’Harmattan, 2006, p. 152.
  18. [18] Voir à ce sujet : Meyerfeld, Bruno. « L’Afrique, une « terre inconnue » pour Google Maps », Le Monde, Édition Afrique. Disponible à l’adresse suivante : http://www.lemonde.fr/ afrique/article/2015/07/03/l-afrique-une-terre-inconnue-pour-google-maps_4669129_3212.html# bY1z7wgtKbcy8B52.99 (consulté le 05 juillet 2015).
  19. [19] Nous ne pourrions qu'esquisser ici la pensée systématique née des travaux de Deleuze et Guattari, notamment en ce qui concerne l’organisation des réseaux et des systèmes informatisés. Cf. Deleuze, Gilles et Guattari, Félix. Mille plateaux. Paris, Minuit, 1980.
  20. [20] Antonioli, Manola, op. cit.
  21. [21] Manola Antonioli écrit : « Tout ce qui constitue un principe de permanence […] n’a pas une nature transcendante, ou une essence éternelle, mais résulte toujours d’un processus d’actualisation ou de réalisation, n’a de permanence que dans les limites des flux qui le réalisent. L’univers est donc fait de virtualités qui s’actualisent et de possibilités qui se réalisent dans une matière, sans que l’actualisation ou la réalisation soient jamais définitives et immuables. ». Ibid., nous soulignons.
  22. [22] Cf. Clément, Gilles. Le tiers paysage. 2004. Document disponible sous licence Art libre à l’adresse suivante : http://www.gillesclement.com/ fichiers/_tierspaypublications_92045_ manifeste_du_tiers_paysage.pdf (consulté le 13 décembre 2015).
  23. [23] Michaël La Chance écrit : « Il semble que nous ne puissions percevoir — et éprouver — les phénomènes sans les objectiver comme réalités séparées. Comment jouir d’une expérience qui maintienne l’ambivalence et ne provoque pas ces objectivations ? […] Nous croyons que toute logique exige ce découpage binaire et l’exclusion du tiers. Hormis les logiques du tiers exclu, il n’y aurait pas de pensée rigoureuse. Pourtant, l’ambivalence invite toujours le tiers, nous rappelle qu'il était toujours là, que c'est en fonction de ce tiers que nous opérons nos partages. » La Chance, Michaël, op. cit.
  24. [24] Clément, Gilles Clément, op. cit., p. 6.
  25. [25] Augé, Marc, op. cit., p. 123.
  26. [26] Cf. Serres, Michel. Atlas. Paris : Flammarion, 1996. Le philosophe, constatant alors les métamorphoses provoquées par les nouvelles technologies et les réseaux d’information, en appelait de ses vœux à une "écologie de l’esprit".
  27. [27] Lyotard, Jean-François. L’inhumain. Causeries sur le temps. Paris : Éditions Gallilée, 1988. Lacasse, Germain (cité par). « La postmodernité: fragmentation des corps et synthèse des images. » in Cinémas : revue d’études cinématographiques/Cinémas : Journal of Film Studies, vol. 7, n° 1-2, 1996, p. 167-184. Document accessible en ligne à l’adresse suivante : http://www.erudit.org/revue/cine/1996/v7/n1-2/1000938ar.pdf (consulté le 12 décembre 2015).
  28. [28] Clément, Gilles, op. cit., p. 25.
  29. [29] Cf. Luccioni, Pascal. « Idées antiques sur le paysage, "à la surface de la terre, d’une main légère". ». in Paysage modes d’emploi : pour une histoire des cultures de l’aménagement. Odile Marcel (dir.). Seyssel : Champ Vallon, 2006.
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