Phanéroscopie du hors-écran

Julien Péquignot

Dans une perspective pragmaticiste héritée de C.S. Peirce, l’article entreprend d’effectuer une phanéroscopie du hors-écran via celle de l’écran, après avoir considéré les questions du réel et de la représentation. L’écran est ainsi défini comme le lieu d’incarnation de la possibilité et de réplication de la nécessité, tandis que le hors-écran apparaît comme un fait augmenté, à cheval entre « existence » et mentalisation.

Julien Péquignot est Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Franche-Comté (EA 4661 ELLIADD, pôle CCM). Il est spécialisé dans l’étude des objets de culture populaire audiovisuelle, avec une démarche socio-sémiotique.

Contact mail : julien.pequignot(at)gmail.com

Phanéroscopie - Catégories phanéroscopiques - Pragmaticisme - Écran - Hors-écran - Sémiose

Sciences de l’information et de la communication - Sémiotique - Sémio-pragmatique - Sociologie - Audiovisuel

Le pragmaticisme et le réel
Phanéroscopie de l’écran
L’écran et la secondéité
L’écran et la priméité
L’écran et la tiercéité
Phanéroscopie du hors-écran
Le hors-écran comme secondéité authentique
Le hors-écran comme secondéité accrétive
Le hors-écran comme priméité de la tiercéité

Introduction

Mon propos est d’aborder la question du hors-écran à partir de celle de l’expérience filmique [1] – comprenons pour l’instant l’expérience hic et nunc de la projection – autrement dit de l’expérience écranique (« écran » est entendu ici métonymiquement et renvoie à l’ensemble du dispositif technique et proxémique). L’analyse se situe à un niveau général et ne prétend pas concerner dans le détail telle ou telle situation (salle de cinéma, télévision, ordinateur, équipements mobiles). Sans contester a priori des différences d’un cas concret à un autre, l’argumentation théorique que je compte développer ici a pour but de produire des conclusions structurelles valant pour toute situation d’audio-visionnage (Chion, 2000), ce qui n’empêchera pas de mobiliser des exemples précis au fil du raisonnement. L’ancrage paradigmatique qui prévaut se revendique du pragmatisme, plus précisément du pragmaticisme, tel que fondé et théorisé par C.S. Peirce [2]. Ce dernier lui-même tenait à ce que distinction soit faite entre ses travaux et ceux se réclamant aussi du « pragmatisme » (qu’ils se plaçassent ou pas en continuité) [3], distinction aujourd’hui plus nécessaire que jamais, un siècle après la mort du scientifique américain. Dans cet ancrage, et afin de saisir l’expérience du hors-écran, va être spécifiquement mobilisée la phanéroscopie [4], établie également par Peirce, qui tient lieu chez lui de phénoménologie [5]. Pour « appliquer » la phanéroscopie à la question du hors-écran, celle-là ne suffit pas. Bien que Peirce ait été contemporain du cinéma, ce dernier ne lui a pas servi particulièrement à bâtir sa réflexion ; cela n’a pas empêché cependant les écrits de Peirce, en particulier sémiotiques, d’être fréquemment convoqués, des décennies plus tard, dans le cadre de travaux sur l’audiovisuel [6], quoique le plus souvent du domaine de l’esthétique (voir par exemple les nombreux travaux de Bernard Darras ou Dominique Chateau).

Dans cet article en revanche, le cadre théorico-pratique de saisissement de la question du hors-écran (et donc subsidiairement de l’écran) – cadre avec lequel j’essaierai de faire fonctionner la phanéroscopie de Peirce – est fabriqué à partir de l’articulation du modèle sémio-pragmatique de Roger Odin (Odin, 1990, 2000, 2011) et de la sociologie des œuvres telle que proposée par Jean-Pierre Esquenazi (Esquenazi, 2007), cette dernière étant le complément naturel pour produire des « […] analyses empiriques dans des espaces de communication précisément situés […] » (Odin, 2011 : 44 [7]), car « le modèle sémio-pragmatique en lui-même ne concerne pas les contenus, mais les processus » (ibid.) [8]. Le pragmaticisme et la phanéroscopie qui en découle procurent quant à eux le système de compréhension des phénomènes de perception et de conception dans lequel viennent s’insérer et fonctionner ces processus. C’est donc par une présentation synthétique de ce système que je commencerai, en me concentrant sur le saisissement pragmaticiste du réel et les rapports entre phanéroscopie et représentation pour examiner le cas de l’audiovisuel et en son sein la question spécifique de l’écran, afin de proposer, à partir de ces fondations, une phanéroscopie du hors-écran.

Le pragmaticisme et le réel

Le pragmaticisme de Peirce se fonde autant sur une profonde maîtrise de la pensée de Kant, sur la scolastique médiévale, en particulier Duns Scot, que sur une vaste entreprise de refonte de la logique. Œuvre d’une vie, œuvre morcelé qui plus est [9], il est impossible d’en exposer ici tous les tenants et aboutissants. Je rappelle simplement la célèbre maxime pragmatique (à l’époque pas encore « kidnappée ») : « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception de l’objet » (Peirce, 1879, repris dans Tiercelin, 1993 : 29) [10]. C’est cette maxime qui me guide dans mon examen du hors-écran, en repartant de l’appel à articles pour ce numéro de Réel-Virtuel [11], qui s’interroge sur la définition de la notion (pour renseigner par rebond « […] ce qui pourrait sembler être son opposé […] », l’écran) : « […] on pourrait donc définir le hors-écran comme ce qui serait sans obstacle, sans temporalité, ce dont on ne serait pas protégé, ce dont rien n’arrête la projection ». En creux se dégage l’idée que le hors-écran se caractériserait par « l’invu », l’insaisissable, l’improjeté [12], l’immatériel ; et c’est des conséquences, des effets pratiques de cette conception du hors-écran que je pars dans cet article. Si la dichotomie écran/hors-écran devait se caractériser par matériel/immatériel, alors il n’y a qu’un pas, que le présent paratexte invite à franchir, vers le couple réel/virtuel, tant pour l’opposition doxique contemporaine physique/numérique (ou informatique, les deux étant synonyme de désincarné, fantasmatique), que pour un sens plus classique d’actuel (existant)/en puissance. Ici, une singularité majeure de la philosophie de Peirce va être très utile.

Une préoccupation constante de Peirce a été de construire une pensée qui s’affranchisse du nominalisme tout puissant à l’époque [13]. Cela passa entre autres par l’assise réaliste de l’élaboration de sa pensée. Ici encore, il ne peut s’agir que de résumer cavalièrement afin d’en tirer ce dont il est besoin immédiatement. Deux citations synthétisent le réalisme de Peirce. D’une part, peut-être la plus reprise : « [le réel est] ce dont les caractères ne dépendent pas de l’idée qu’on peut en avoir » (CP 5.405), d’autre part une deuxième, plus précise : « La réalité est ce mode d’être en vertu duquel la chose réelle est comme elle est, indépendamment de ce qu’un esprit ou une collection déterminée d’esprits peuvent se représenter qu’elle est » (CP 5.565). Par chose – Peirce a maintes fois insisté – il ne faut pas entendre de manière restrictive une chose existante au sens de physique, matérielle. Ainsi, « […] la possibilité est parfois d’un genre réel » (Peirce, 1905b, repris dans Peirce, 2003 : 61), de même que la nécessité, au sens logique (ibid. : 64), la pensée, l’idée, la proposition, le général (Peirce, 1905a, repris dans Peirce, 2003 : 40-42) – notions à conserver à l’esprit lors de l’élaboration d’une phanéroscopie du hors-écran.

Phanéroscopie et représentation

La phanéroscopie que construit Peirce à partir de 1885 (Deledalle, 1990 : 20) est déduite de son système logique (notamment le principe général et systématique de triadicité) et détermine sa théorie du signe. « La phanéroscopie est l’étude du phanéron ; et par phanéron j’entends la totalité de ce qui, de quelque manière que ce soit ou pour quelque raison, est présent à l’esprit, sans considération pour le fait que cela corresponde à une quelconque chose réelle ou non » (CP 1.284 repris dans Nesher, 2002 : 42, ma traduction). Les phanérons sont trichotomisables, c’est-à-dire qu’ils se laissent regrouper selon trois catégories hiérarchisées par implication : la priméité, la secondéité, la tiercéité [14]. La faculté de synthèse de Peirce tout au long de ses écrits permet de résumer par les citations ci-dessous ce que sont ces catégories sans tout de suite rentrer plus avant dans le détail [15] :

« Le premier est ce dont l’être est simplement en soi ; il ne renvoie à rien et n’est impliqué par rien. Le second est ce qui est ce qu’il est en vertu de quelque chose, par rapport à quoi il est second. Le troisième est ce qui est ce qu’il est par les choses entre lesquelles il établit un lien et qu’il met en relation » (CP 1.356 repris dans Peirce, 1978 : 72).

« Mon opinion est qu’il y a trois modes d’être. Je soutiens que nous pouvons les observer directement dans les éléments de tout ce qui est à n’importe quel moment présent à l’esprit d’une façon ou d’une autre. Ce sont l’être de la possibilité qualitative positive, l’être du fait actuel, et l’être de la loi qui gouverne les faits dans le futur » (Conférence Lowell de 1903, III a, CP 1.23, repris dans Peirce, 1978 : 69).

Pour aider le lecteur qui ne serait pas familier des catégories phanéroscopiques je reproduis ci-dessous (Figure 1.), en le modifiant [16], le tableau proposé par Gérard Deledalle (1979 : 64) :

tableau-1
* Le « . » vaut pour « qui est ». 1.2 se lit la priméité qui est secondéité ou seconde [CP 8.353 repris dans Deledalle 1978 : 55]

J’ajoute, de façon très succincte, qu’une manière de voir l’organisation de ces catégories est à mon sens que la secondéité, à savoir l’actuel, le hic et nunc, l’existant qui résiste [17] (présent à mon esprit en tant qu’existant justement en-dehors et indépendamment de mon esprit – à tort ou à raison, peu importe) est de la priméité (du possible, du vague, du virtuel) mise en forme, organisée, structurée, par la tiercéité. Cette organisation est aussi une incarnation de la tiercéité, ce que Peirce nomme dans sa sémiotique une réplique : le mot /Peirce/, que le lecteur voit ici et maintenant, est une incarnation ponctuelle, une réplique du nom « Peirce », qui est réel en tant que norme (telle personne à laquelle je me réfère, ayant vécu à tel moment en tel endroit et ayant écrit tels textes se nomme Peirce), mais existant (et ni plus ni moins réel) à chaque réplique. Dans cette réplique /Peirce/ il y a de la priméité qui s’incarne aussi (la « noiréité » de l’encrage, la qualité de sérieux incarnée dans la typographie choisie, l’étrangeté du couple morphologique/phonique de ce mot que, en tant que francophone, j’ai envie de lire /pirce/ mais dont je sais qu’il doit se prononcer /peurce/, la « savantéité » qui appert avec cette auto-reconnaissance de ma maîtrise de cette étrangeté, etc.).

Appliquons cela à l’audiovisuel, en prenant un exemple dans le modèle odinien. Pour Roger Odin, la figurativisation (Odin, 2000 : 18 sqq.) est une opération nécessaire à la diégétisation (construire mentalement un monde habitable par des personnages), processus indispensable à la lecture fictionnalisante. La figurativisation consiste à construire (mentalement) ce qui m’est donné à voir et à entendre (des zones lumineuses éventuellement mouvantes, certaines fréquences d’ondes) comme ayant « un correspondant au niveau de l’expression de la sémiotique naturelle » (ibid. : 18, cite Greimas et Courtès, 1979 : 146 sqq.). Cela nous renvoie au fameux « ceci n’est pas une pipe » de La trahison des images de René Magritte. Ceci est un certain ensemble de couleurs que je construis mentalement comme correspondant à une pipe (en fait certaines caractéristiques normées comme représentatives d’une pipe que j’ai intégrées comme telles sous la pression des innombrables faisceaux de détermination qui m’ont traversés et me traversent depuis mes premières perceptions). Qu’est-ce que figurativiser devant un écran ? Organiser du possible en existant à partir d’un tiers dont cet existant est l’incarnation (les normes, les codes, les habitudes pour prendre un terme éminemment peircien [18]).

Phanéroscopie de l’écran

L’écran et la secondéité

Le fait même d’être « devant un écran » est une organisation de la priméité par la tiercéité : la position corporelle, la position spatiale, chacune plus ou moins contrainte, le fait que je regarde vers l’écran et pas au plafond, que je garde les yeux ouverts, que je sache quand « ça » commence et quand « ça » finit, le toucher du velours du siège dans la salle de cinéma, de la banquette dans le métro, du cuir de mon canapé ou du tabouret dans ma cuisine avec celui de la pomme de terre et du manche de l’économe qui me sert à l’éplucher (et surtout le fait que tous ces touchers « soient » différents), le son de la respiration de mon voisin, etc. sont autant d’ex-virtualités (d’ex priméités) ici et maintenant incarnées, vécues, senties, voire ressenties (des secondéités), peut-être expériencées et même pensées (au sens de réfléchies, questionnées, analysées -[a] des tiercéités). Ce qui fait leur incarnation, ce qui les actualise est bien un tiers, une médiation, une nécessité organisatrice : moi, en tant qu’être-pensée, homme-signe [19], siège d’une sémiose [20] infinie, réceptacle de la sédimentation d’une infinité d’actualités (priméités incarnées) qui s’organisent ainsi infiniment et organisent à leur tour les prochaines actualités. C’est bien parce que nous sommes normés, depuis la plus petite enfance, à « voir » une voiture, un petit lapin, un tracteur, et pas « des représentations socio-esthétiquement particulières reproduites (répliquées) de manière particulière sur des supports particuliers » que nous « voyons » toute notre vie sans problème (et sans choix d’une certaine manière – la norme est bien là pour la stabilisation du social) des pipes, Bambi, Manhattan en ouverture du film de Woody Allen, Aragorn, David Pujadas ou la reine d’Angleterre (que cela soit la « vraie », Bette Davis ou Helen Mirren, peu importe). Autrement dit l’écran, pris comme ce qui arrête les photons, c’est-à-dire ce sur quoi je projette une priméité organisée par une tiercéité (la « rougéité » qui devient ce rouge à (ces) lèvres de telle femme fatale dans tel thriller, la « joyeuseté » qui devient la course effrénée de James Stewart à la fin de La vie est belle, l’avant-et-apréitude qui devient tout un récit, cet ajourage noir ou sombre d’une surface blanche ou claire qui devient ce texte que je suis présentement en train de lire) est une zone (spatio-temporalisée par mon temps vécu) de secondéité. Il est nécessaire à ce stade, pour approfondir ce qui précède, de préciser que je considère, à la suite de Peirce, qu’il n’y a pas de différence de nature entre ce qu’il est d’usage d’appeler, pour les différencier, les perceptions et les conceptions. Il s’agit dans les deux cas d’inférences et les perceptions ne sont pas en-dehors ou en-deçà de la sémiose. La particularité de la perception est que « […] les jugements perceptuels, doivent être considérés comme un cas extrême d’inférence abductive [21], dont ils diffèrent en ceci qu’ils sont absolument à l’abri de toute critique » (Peirce, 1903 repris dans Peirce 2002 : 418).

Pour prendre un exemple, ce sentiment vague qui rompt mon bien-être et va devenir une gêne puis l’inconfort d’un mauvais siège de salle de cinéma, voire le signe de l’ennui devant un film, en tant que perception au départ qui se mue en conception, n’en est pas moins une secondéité. Le parcours sémiotique ainsi décrit équivaut à un parcours dans les catégories phanéroscopiques trichotomisées [22] : le sentiment vague (priméité de la secondéité ou secondéité dégénérée, simple qualité relative d’effort-résistance) n’est possible que parce que j’ai en moi la pensée diffuse (tiercéité de la priméité ou second degré accrétif de la priméité) de la possibilité qualitative positive de la « dureté » (priméité authentique). Cette priméité s’incarne dans cette dureté-ci sous mon postérieur qui le déforme avec une pression x, une résistance y et un angle z (secondéité de la priméité ou premier degré accrétif de la priméité, la qualité est actualisée) via ma façon particulière de la percevoir-penser (priméité de la tiercéité ou second degré dégénéré de la tiercéité, la « mentalité ») et devient ainsi un fait individuel existant pour moi ici et maintenant – je suis mal assis (secondéité authentique) – par le biais de ce processus sémiotique (secondéité de la tiercéité ou premier degré dégénéré de la tiercéité, le processus triadique representamen-objet-interprétant de la sémiose). Ma prise en compte, ma prise de conscience, ma pensée de ce fait devient elle-même un fait – je suis mal installé (tiercéité de la secondéité ou accrétion de la secondéité, domaine de l’expérience, de l’information) qui peut devenir un argument ou une chaîne d’arguments (tiercéité authentique) : le siège est inconfortable, je m’en rends compte parce que je m’ennuie, je m’ennuie parce que le film est ennuyeux, etc.

L’écran et la priméité

Dans le cadre choisi ici de l’expérience filmique, l’écran, en tant que secondéité, est de la priméité incarnée en répliques de tiercéité. Cette priméité, on le comprend, est de la secondéité passée qui a été stabilisée par la sémiose [23]. La rougéité (la possibilité qualitative du rouge, de tout rouge), pour reprendre un exemple employé par Peirce, ne naît pas de nulle part : elle existe en tant que liant, soubassement possible de tous les rouges qu’il m’a été donné de voir et qu’il me sera donné de voir. Cette possibilité de rouge n’est autre que la somme des dénominateurs communs des actualités de rouge qui ont pu être présentes à mon esprit, en tant que secondéités unifiées et organisées par la médiation de mon esprit. La priméité qui s’incarne est donc une généralité vague qui se singularise et ce faisant, se précise et se spécifie.

L’écran et la tiercéité

À l’inverse, mais symétriquement, la tiercéité qui se réplique à l’écran est une généralité nécessaire, au sens logique du terme, à savoir le principe même de médiation, de mise en relation, en continuité, les normes et lois qui font, pour le sujet percevant (Worth, Adair, 1972), de la priméité un existant, voire une réalité au sens commun. Ce sont par exemple les compétences décrites par Roger Odin (2011 : 43 sqq.) : compétences discursive, sémio-linguistique, socioculturelle, référentielle. Ce sont aussi, en « zoomant », les déclarations, les directives, les interprétations des institutions (Esquenazi, 2007 : 93 sqq.), que l’on prenne institution au sens commun ou en l’élargissant (Odin parle aujourd’hui d’espace de communication) : la famille est une institution, le forum de gamers est une institution, ainsi que Télérama, mon libraire qui me conseille, etc. Ces institutions émanent autant qu’elles constituent, au niveau sémiotique, des communautés interprétatives (Fish, 1980) [24]. Il est à noter que tout ce qui précède est corroboré de longue date par l’empirisme : quand Paul Lazarsfeld conclut avec la two-step-flow theory (Lazarsfeld et ali, 1948 ; Katz, Lazarsfeld, [1955] 2005) que le « message » ne passe pas, d’une part s’il n’est pas relayé par un opinion leader, d’autre part si le « récepteur » n’est pas disposé au moins en partie à le recevoir, dit autrement, nous avons là le principe de l’institution (tiercéité déductive pourrait-on dire) et celui de la sédimentation des priméités actualisées (tiercéité inductive). En zoomant encore, ces normes et lois sont aussi les habitudes que chacun se constitue, mêlant contraintes et déterminations collectives et expériences personnelles et singulières. Un exemple parmi d’autres est la genration, « un processus sémiotique qui construit les objets en tant que films en leur assignant des qualités conçues comme intrinsèques » (Delaporte, 2015 : 120), processus à l’essence collective mais à l’existence singulière.

En tant que secondéité, l’écran est du présent, vécu comme de la présentation (voici une pipe, Gandalf, la prise de la Bastille, mes e-mails du jour) ; ce vécu est une conséquence de la réalité de ce qu’est l’écran (qui est ainsi quoiqu’on puisse en penser) : une représentation. Une représentation du sujet percevant (mais alors projetant serait plus juste), qui projette sur l’écran ses sédimentations de priméités organisées en faisceaux d’appropriées répliques singulières de tiercéités, produisant la secondéité existante et vécue comme telle [25]. La représentation est donc double : d’une part actualisation (représence) de priméités anciennement actualisées, d’autre part manifestations pliquées de la tiercéité (représentation au sens où une troupe représente chaque soir la « même » pièce écrite, la répliquant ainsi à chaque fois).

Phanéroscopie du hors-écran

Nous avons maintenant tous les outils pour une phanéroscopie du hors-écran, qui par le fait, s’est déjà esquissée en creux de celle de l’écran. Ainsi, nous savons quelle question poser au hors-écran : comment le hors-écran est-il présent à l’esprit ? Quel phanéron est-il, autrement dit, de quelle catégorie phanéroscopique relève-t-il ? Nous savons également comment traiter la question : en s’appuyant sur la phanéroscopie de l’écran esquissée jusqu’ici, c’est-à-dire en considérant ce dernier respectivement comme un fait (1/), comme une priméité actualisée (2/), comme une tiercéité répliquée (3/).

1/Le hors-écran comme secondéité authentique (l’écran comme fait)

Que l’écran existe comme un fait, une singularité, implique une construction non monadique du réel par le sujet. Autrement dit, l’existence du fait-écran implique l’existence d’un fait non-écran [26]. Ce fait non-écran, qui comprend la collection de secondéités présentes à l’esprit différenciées du fait-écran, ne doit pas être conçu comme dépendant du fait-écran, doit en être dissocié (non-associé plus précisément), conçu comme existant en dehors de lui. Ainsi le hors-écran est en ce sens la somme totale de la secondéité présente à l’esprit du sujet diminuée de la secondéité écranique. Cela semble tout à fait logique si l’on envisage les cas où la sémiose a pour effet de faire disparaître l’écran. Dans la lecture fictionnalisante (Odin, 2000), pour que la mise en phase aux éléments racontés (ibid. : 33 sqq.) fonctionne, la diégétisation doit fonctionner à plein : le spectateur doit pouvoir construire un monde habitable dans lequel il doit s’immerger (pour s’identifier aux personnages qui le peuplent) et ainsi se transporter dans un ailleurs (47 sqq.). Une des opérations de la diégétisation est l’effacement du support (21) : voir un monde en lieu et place d’une toile tendue dans une salle. Pourquoi ? Parce qu’en termes phanéroscopiques, pour avoir à l’esprit la secondéité de l’univers fictionnalisé, celle de l’univers « réel » du sujet ne saurait rentrer en conflit. En d’autres termes, si la secondéité fictionnalisée nécessite la disparition de la secondéité écranique, c’est bien que celle-ci, quand elle existe, est en nécessaire situation de co-existence avec le hors-écran. Écran et hors-écran sont deux faits existants réels qui se supposent l’un l’autre pour la cohérence même de la secondéité dans laquelle ils apparaissent [27] tous les deux.

Subsidiairement, le sujet, en particulier en tant qu’intériorité, est englobé dans les faits hors-écran. Le fait-écran doit être vu (vu comme écran) pour exister en tant que tel. En construisant une secondéité existante réelle extérieure à lui-même, le sujet est en soi du fait-hors-écran, et se constitue d’ailleurs précisément en sujet percevant/destinataire/récepteur. Il me semble que Casetti ne parle pas d’autre chose à propos du tu cinématographique construit lors de la projection (Casetti, 1990). De même ici, et pour en revenir à Odin, c’est justement ce que la lecture fictionnalisante cherche à éviter en effaçant le support : si le sujet se construit comme un fait réel existant, donc comme un énonciataire réel, il cesse de s’adresser, dans un ailleurs, à un énonciateur fictif et fictivisant et construit alors les énoncés comme émanant d’un énonciateur réel. Il déphase et, soit interrompt la lecture, soit change de mode de lecture (pour le mode documentarisant par exemple – Odin, 2000 : 127 sqq.).

2/Le hors-écran comme secondéité accrétive (l’écran comme priméité actualisée)

Je l’ai dit, la priméité, pour vague et générale qu’elle soit, n’émerge pas sui generis des limbes. La possibilité, la pensée de la possibilité (tiercéité de la priméité ou second degré d’accrétion de la priméité), en tant que participant de la sémiose, se nourrit d’inférences, qu’elles soient perceptuelles ou conceptuelles (et ce à leurs degrés divers). En d’autres termes, il n’y a possibilité, virtualité, potentialité, que parce qu’il y a des existants (des possibilités actualisées), au moins une simple secondéité dégénérée. L’actualisation de la priméité se fait toujours par rapport à d’autres actualisations, en ce qu’elles constituent désormais des éléments mobilisables par la sémiose (des habitudes pour le dire vite). De même l’écran se constitue par rapport au hors-écran, dans lequel les écrans et leurs hors-écrans précédents jouent un rôle majeur puisque mobilisant potentiellement les mêmes éléments de priméité pour produire des actualisations similaires, faisant appel au même champ d’interprétants. Les affiches, les discours, l’avis de la caissière du cinéma (Ethis, 2005 : 91), la discussion entre amis qui a suivi le dernier film vu, le sentiment ressenti la dernière fois que l’on a vu le numéro de l’être aimé s’afficher sur son téléphone, la terreur de l’écran bleu sur les anciennes versions de Windows, etc. sont d’anciennes actualisations qui continuent d’exister, d’une part en possibilité de possibilité, d’autre part en possibilité expériencée, informée. En ce sens, le hors-écran est une secondéité accrétive (« accrétionnée » pour être exact). C’est ce qui permet d’individualiser le fait – l’écran – donc en le mettant en relation avec les autres existants. Le hors-écran est ainsi un méta-actuel : ce qui, sans être authentique secondéité, vaut pour la secondéité, grâce à sa secondéité. C’est un fait qui fonctionne comme médiation mais sans prétendre en être une. D’un certain point de vue, c’est une inférence conceptuelle acritique : la force des faits organise les faits suivants, d’autant plus efficacement que cette force ne peut être discutée, n’étant pas elle-même un argument (une authentique tiercéité), tout au plus la simple prémisse abductive d’un argument. Après tout, « les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ». Pour le formuler d’une autre manière, le hors-écran est le sujet en tant que somme et totalité de son expérience, accrétion d’actualités qui ne nécessite pas d’autre justification que sa simple existence individuelle, qui est un fait, si l’écran en est un (cf. 1/).

3/Le hors-écran comme priméité de la tiercéité (l’écran comme tiercéité répliquée)

Pris au sens du 1/, comme la totalité des faits diminuée du fait-écran, on voit sans difficulté que le hors-écran, lorsqu’il s’agit de considérer l’écran comme une réplique de tiercéité, serait alors du domaine de la tiercéité : les règles, normes, liens et médiations, habitus et compétences, systèmes de sémiotisations et de jugements (Esquenazi, 2007 : 70 sqq.), conscients (forme authentique de la tiercéité) ou inconscients – « simples » cadres processuels sémiotiques (tiercéité dégénérée au premier degré). Si le hors-écran est du domaine de l’individualité expérientielle (cf. 2/), il est ici dans la dimension nécessairement collective de la pensée. Mais alors il perd de sa spécificité de hors-écran pour rejoindre tout ce qui, dans la pensée, organise le fait en dehors de celui-ci.

En revanche, en tant qu’accrétion de la secondéité – inférence conceptuelle acritique (cf. 2/) – le hors-écran a une conséquence particulière dans le domaine de la tiercéité. Le hors-écran, en se projetant « hors du sujet » sur l’écran, de telle manière que celui-ci semble projeter sur celui-là, aboutit à la production d’inférences conceptuelles qui, passant pour perceptuelles (les fameux photons qui se réfléchissent et se diffusent), sont acritiques : on a beau dire et répéter que ceci n’est pas une pipe, rien n’y fait, on a pourtant bien « vu » Stromae dans son dernier clip, Zinedine Zidane donner un coup de tête ou les rebelles détruire l’Étoile Noire. La conséquence alors, est que la substance même de notre pensée en est affectée, à notre insu, à notre invu. En injectant notre système de médiation dans ce « fait » extérieur que nous constituons écran, tout en lui attribuant son propre système de médiation (puisqu’indépendant de nous), nous « assistons » en fait à l’expérimentation actuelle (à chaque fois actualisée) de notre pensée ; expérimentation dont nous nous mettons en position de ne pas maîtriser les résultats. L’écran est ainsi le tiers « de paille » qui nous permet d’externaliser le fil sémiotique ininterrompu de notre esprit (ce que Peirce appelle le musement [28]). Le hors-écran devient alors le résultat de l’expérimentation : « l’effet » de l’écran sur la partie que nous ne maîtrisons pas de notre pensée. C’est de la forme la plus dégénérée de la tiercéité qu’il s’agit (au second degré ou priméité de la tiercéité), ce que Peirce nomme la « mentalité » : le ton, la nuance particulière de la médiation (CP 1.533). Le hors-écran constitue donc la priméité de notre tiercéité, sous-couche mentale qui colore l’écran de ce que nous sommes, qui n’est ni tout à fait ce que nous étions, ni tout à fait ce que nous serons. Cela explique pourquoi tel film, qui autrefois faisait tant rire, fait maintenant à peine sourire, pourquoi un statut Facebook alors incompréhensible semble tout d’un coup d’une clarté évidente, pourquoi l’on évite de revoir des films d’enfance qui nous ont marqué par peur de les « perdre », pourquoi ce soir on est plutôt comédie ou plutôt fantastique, pourquoi, en fin de compte, « ce qui se passe à l’écran » dépend surtout de « ce qui s’y est passé », c’est-à-dire en hors-écran, hors de cet écran-là que je regarde.

Conclusion

Il possible maintenant de visualiser la zone phanéroscopique occupée par le hors-écran à partir de la figure 1.

tableau-2

Ce que la figure 2 « montre », c’est bien la situation médiane du hors-écran, qui se situe « à cheval » entre secondéité et tiercéité. Le hors-écran est tout à la fois un fait (2.2), un fait mentalisé (2.3) et la mentalisation d’un fait (3.1). Il y a certainement beaucoup à tirer de ce résultat. Dans le cadre de cet article, je vais, pour finir, m’arrêter rapidement sur une corrélation qui me paraît potentiellement fertile avec la question de ce que j’appelerai l’augmentation médiatique.

Pour dire autrement ce qui précède, le hors-écran est un fait augmenté, à la fois étendu (ses conséquences se répercutent et s’accumulent d’actualisations en actualisations, de faits en faits) et persistant (à travers la sémiose du sujet et plus largement l’humanité-signe comme complexe sémiotique réticulaire ad infinitum). Il est alors très tentant de faire le rapprochement avec des problématiques (sinon des objets [29]) contemporaines étroitement liées à la question des écrans : l’augmentation médiatique via les trans-, cross-, multi- ou hypermédias. Le principe de l’enrichissement d’un récit ou plus largement d’un univers par la multiplication des supports, des occurrences et des variations débouche sur l’extension et la persistance de cet univers, en termes avant tout mentaux (mentalisés serait plus correct) – phénomène bien visible et étudié chez les fans notamment [30] (ou cela est d’autant plus visible que cela est intense). Et c’est bien du hors-écran qui agit, que l’on parle de transmédia ou autre forme. Ce qui agit, ce n’est pas chaque occurrence, chaque spécificité de support, chaque embranchement du récit. Ce qui agit, c’est ce qui met en lien, qui médiate (ici aussi au sens de se tient au milieu de) ces occurrences, ces supports, ces récits. Ce qui agit, c’est le sujet percevant-projetant, en tant qu’il est bel et bien hors-écran(s) et à ce titre augmente phanéroscopiquement le fait-écran, le transcendant et s’y incarnant à la fois.

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  1. [1] Je rejoins Chloé Delaporte dans l’utilisation générique du terme film : « Faisant l’hypothèse que des phénomènes similaires seront observables dans des champs connexes (comme l’audiovisuel et les nouveaux médias), j’élargis le périmètre d’analyse à tous les « objets filmiques », autrement dit à tous les objets qui sont possiblement construits, à un moment ou à un autre, par un spectateur ou un autre, comme entretenant une proximité avec les films » […] » (Delaporte, 2015 : 15)
  2. [2] La notion de pragmatisme est aujourd’hui si galvaudée qu’elle ne signifie plus grand-chose par elle-même. On pourra se référer dans un premier temps aux textes considérés comme fondateurs (à commencer par Peirce lui-même) que sont les versions américaines et françaises de Comment se fixe la croyance et Comment rendre nos idées claires (Peirce, 1877, 1878a, 1878b, 1879), ainsi que certains de leurs commentaires (Tiercelin, 1993), comparaisons (Deledalle, 1980) et rééditions (Peirce, 2002).
  3. [3] « C’est pourquoi, voyant le “pragmatisme”, son rejeton, promu de cette façon, l’auteur pense qu’il est temps de dire adieu à son enfant et de l’abandonner à son plus illustre sort ; tandis qu’il revendique l’honneur d’annoncer, dans le but précis d’exprimer la définition originelle, la naissance du mot “pragmaticisme”, qui est assez laid pour être à l’abri des kidnappeurs » (Peirce, 1905a : 165-166 ; repris dans Peirce, 2003 : 26).
  4. [4] Les écrits de Peirce sur la question, rassemblés, traduits et commentés par Gérard Deledalle, en constituent une bonne introduction (Peirce, 1978 : 67 sqq.) et peuvent être complétés par Peirce, 1953 et Deledalle, 1979, Bruzy et ali, 1980.
  5. [5] « C’est vers 1904 que Peirce substituera phanéroscopie à phénoménologie. Il n’en continuera pas moins à parler indistinctement du phanéron et du phénomène » (Peirce [Deledalle – l’auteur souligne], 1978 : 67 [note 1])
  6. [6] Pour des raisons d’économie d’écriture, mais aussi politico-théoriques, le terme audiovisuel désigne dans cet article le couple traditionnel cinéma et audiovisuel, ainsi que tout « objet écranique » – le dénominateur commun étant les images animées et/ou sonorisées – et peut s’entendre, à peu de choses près, comme Michel Chion entend l’audio-logo-vision (Chion, 2000 pp. 143 sqq.)
  7. [7] Sauf mention contraire, toutes les mises en reliefs dans les citations sont de leurs auteurs.
  8. [8] Pour plus de développement, voir Péquignot, 2016. Pour compléter cette combinaison, la sémiotique peircéenne peut être mobilisée pour analyser les « contenus » en question (Péquignot, 2015b).
  9. [9] Pour des raisons essentiellement mondaines, Peirce ne put pratiquement rien publier de son immense travail. Si des éditions sont en cours en anglais (Peirce, 1857-1892) et en français (Peirce, 1995, 2002, 2003, 2006), la plupart des chercheurs se réfèrent encore à la première tentative de réunion de ses écrits, les Collected Papers (Peirce, 1931-35, 1958) auquel il est d’usage de faire référence ainsi : CP 1.385 – comprendre le 385e paragraphe du 1er volume des Collected Papers.
  10. [10] Concernant cette fameuse maxime pragmatique, les éditeurs français de Peirce lui préfèrent leur traduction de la version anglaise du même article (Peirce, 1878b) : « Considérer les effets, pouvant être conçus comme ayant des incidences (bearings) pratiques, que nous concevons qu’à l’objet de notre conception. Alors, notre conception de ces effets constitue la totalité de notre conception de l’objet » (Peirce, 2002 : 248).
  11. [11] Consultable sur le site de la revue. Accès : http://reelvirtuel.univ-paris1.fr/index.php?/ongoing/hors-ecran/ [consulté le 17/12/2015].
  12. [12] Je me réfère ici aussi au texte de l’appel : « Avec l’avènement du cinéma, [l’écran] devient ce qui arrête les photons de lumière pour permettre de voir l’image projetée ».
  13. [13] Jusqu’à ses plus proches amis, comme William James, auquel Peirce justement reprocha, pas tellement de s’être emparé de son pragmatisme, mais de l’avoir fait en vue de le réconcilier, voire de le fondre dans le nominalisme, lui faisant perdre par là-même son caractère précisément pragmatique. À ce sujet voir le travail d’édition de Stéphane Madelrieux du texte fondateur du pragmatisme de William James (James, 2007).
  14. [14] Ces termes sont les termes usuels dans les traductions francophones de Peirce depuis les travaux de Gérard Deledalle. Ils sont débattus, certains leur préférant premièreté, deuxièmeté et troisièmeté (Lefebvre, 2007 : note 5 de la page 149, pp. 189-190 ; l’auteur s’appuie sur un article de François Latraverse à paraître dans Semiotica) pour des raisons morphologiques auxquelles j’ai pu souscrire un temps (Péquignot, 2015b), mais qui me semblent aujourd’hui moins fortes que certains arguments logiques (Charest, 2005 : 104).
  15. [15] Pour des présentations plus fournies on peut se référer à Bruzy et ali, 1980 ; Savan, 1980 ; Everaert-Desmedt, 2011.
  16. [16] Je « triche » en faisant apparaître sur un seul tableau différentes façons de le lire : la division des catégories, la division numérique des catégories, la division hiérarchique des catégories et la division conceptuelle des catégories.
  17. [17] Par exemple ce qui est là, que je vois, qui me parle, pour paraphraser Eliséo Veron (Veron, 1986).
  18. [18] « Les habitudes diffèrent des dispositions en ce qu’elles sont les conséquences d’un principe, en fait bien connu même de ceux dont les pouvoirs réflexifs sont insuffisants pour en assurer la formulation, et qui est le suivant : un comportement du même genre, qui se répète à de multiples reprises, dans des combinaisons semblables de percepts et d’imaginations, produit une tendance – l’habitude – à se comporter réellement d’une manière semblable dans des circonstances semblables. En outre – et c’est là le point important –, chaque homme exerce plus ou moins un contrôle sur lui-même du fait qu’il modifie ses propres habitudes ; et la manière dont il s’y prend pour produire cet effet dans les cas où les circonstances ne lui permettront pas de répéter dans le monde extérieur le genre de conduite désirée montre que lui est, de fait, familier ce principe important : à savoir que des réitérations dans le monde intérieur – des réitérations imaginées – qui voient leur intensité accrue par un effort direct, produisent des habitudes, exactement comme le font des réitérations dans le monde extérieur ; et ces habitudes auront le pouvoir d’influencer le comportement réel dans le monde extérieur ; et ce, notamment, si chaque réitération s’accompagne d’un puissant effort bien particulier, que l’on compare habituellement au commandement que l’on adresse à son soi futur » (Peirce, v. 1907, repris dans Peirce, 2003 : 87-88).
  19. [19] « […] il n’y a pas le moindre élément de la conscience humaine qui n’ait quelque chose qui lui corresponde dans le mot ; et la raison en est évidente. C’est que le mot ou le signe que l’homme emploie *est* l’homme lui-même. Car, de même que le fait que toute pensée est un signe, conjointement au fait que la vie est un fil de pensées, prouve que l’homme est un signe ; de même le fait que toute pensée est un signe externe prouve que l’homme est un signe extern*. Autrement dit, l’homme et le signe externe sont identiques, au sens où les mots homo et homme sont identiques. Ainsi mon langage est la somme totale de moi-même ; car l’homme est la pensée. » (Peirce, 1868, repris dans Peirce, 2002 : 71)
  20. [20] « Action ou processus qui implique la coopération de trois éléments tel qu’un signe au sens de representamen, son objet et son interprétant, cette interaction “tri-relative” ne pouvant en aucune manière se résoudre en actions entre pairs » (Peirce, 5.484 ; Deledalle, 1979 : 24).
  21. [21] L’abduction est un type d’inférence dont Peirce démontre qu’il est nécessairement complémentaire de la déduction et de l’induction. Voir à ce sujet les Conférences de Harvard de 1903, reprises dans Peirce, 2002 : 263-441)
  22. [22] Pour une présentation synthétique, voire Deledalle, 1979 : 54 sqq.
  23. [23] Sur la stabilisation de la sémiose, voir Bruzy et ali, 1980 : 37 sqq.
  24. [24] Ou communautés d’interprétation (Esquenazi, 2007).
  25. [25] J’ai proposé ailleurs une définition de la représentation qui permet de préciser ce point : « Production auto-médiate par le sujet percevant d’un signe complexe destiné à lui-même, signe doté de paramètres construits en cohérence/compréhension avec le système référentiel du sujet, de sorte à pouvoir être considéré comme fonctionnant indépendamment du sujet et plus largement de tout individu le contemplant ou considéré comme l’ayant produit » (Péquignot, 2015a : 124).
  26. [26] Et pas d’un non-fait-écran, qui serait une manière de revenir à la priméité de l’écran comme décomposable en qualités ou à sa tiercéité comme synthétisable en possibilité, en virtualité.
  27. [27] N’oublions pas la construction du mot phanéroscopie par Peirce, très soucieux de terminologie, à partir de la racine grecque phainein : paraître, apparaître.
  28. [28] Voir Peirce, v. 1908 repris dans Peirce, Deledalle, 1981 ; Balat, 1991 et l’approche originale de Caruana, 2009.
  29. [29] Voir à ce sujet Cailler, Denis, Sapiega, 2014.
  30. [30] Voir par exemple David Peyron sur la culture geek (Peyron, 2012), pour ne pas mentionner les productions très connues de Henry Jenkins et des nombreux travaux qui s’en inspirent.
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