Avant-propos sur le « Hors-écran »

Alexandre Saint-Jevin

Dans le précédent numéro, nous avions abordé l’imprévu des dispositifs numériques et proposé des conceptions non linéaires d’invention, à travers l’étude de démarches expérimentales qui exploitent divers types de bugs et de failles. Est alors apparu que la faille venait le plus souvent révéler une déhiscence entre ce qui est compris comme l’écran et le hors-écran. Le numérique étant généralement pensé depuis la fenêtre qu'est l’écran d’ordinateur, ce cinquième numéro de la revue Réel | Virtuel a ainsi proposé aux auteurs d’interroger la notion d’écran en questionnant ce qui pourrait sembler être son opposé : le « hors-écran ».

Directeur de la revue Réel-Virtuel : enjeux du numérique, Alexandre Saint-Jevin est docteur en psychanalyse, psychologue clinicien et professeur d’arts plastiques dans le secondaire et dans le supérieur. Chercheur en psychologie du numérique, ses travaux croisent psychanalyse, esthétique, arts plastiques et cultural studies.

Définition du hors-écran
L’écran et la vérité : d’un problème philosophique à la psychanalyse
Relation d’influence hors-écran/écran
Autonomie du hors-écran
Le réel et le corps du hors-écran
Invasion et transfiguration du monde par l’écran
Le hors-écran pré-existant à l’écran et autres mythes
La démultiplication des écrans : écran d’écran… ou hors-écran d’hors-écran… ?
Lorsque l’écran révèle le hors-écran

Définition du hors-écran

Dans son sens premier l’écran est un paravent, un obstacle, une barrière, un panneau devant le feu pour se protéger de l’ardeur d’un foyer. Avec l’avènement du cinéma, il devient ce qui arrête les photons de lumière pour permettre de voir l’image projetée. Le terme anglais off screen, dont il est une traduction, désigne aussi ce qui n’est plus à l’affiche, ce qui n’est plus ou pas montré. Comme on ne peut pas matériellement faire passer tous les films (pour des raisons de mode, de public, etc.), il doit y avoir un invu pour qu'on puisse voir, comme l’hypothèse sera travaillée par Thibault Philipette à travers l’interface des jeux vidéo de type MMORPG. Si ce qui est sur l’écran n’est visible que de façon éphémère, on pourrait donc définir le hors-écran comme ce qui serait sans obstacle, sans temporalité, ce dont on ne serait pas protégé, ce dont rien n’arrête la projection. Ce que Julien Péquignot propose d’analyser finement dans son article pramaticiste.

L’écran et la vérité : d’un problème philosophique à la psychanalyse

L’allégorie de la caverne de Platon dans La République [1] dénonçait les écrans que constituaient les surfaces sur lesquelles se projetaient les ombres des essences des choses. Ces écrans étaient pour lui du même acabit que les cloisons des marionnettistes :

« Représente toi la lumière d’un feu qui brûle sur une hauteur loin derrière eux et, entre le feu et les hommes enchaînés, un chemin sur la hauteur, le long duquel tu peux voir l’élévation d’un petit mur, du genre de ces cloisons qu’on trouve chez les montreurs de marionnettes et qu’ils érigent pour les séparer des gens. » [2]

Il serait, grâce à la philosophie dans ce cas mais cela peut se retrouver dans la pensée bouddhiste ou hindouiste sous la forme de la méditation, possible d’être confronté directement à la réalité, l’écran serait alors un ensemble d’illusions, nuisibles, empêchant la pleine conscience de la réalité que serait le hors-écran. L’écran éloignerait de la vérité, ce pendant il n’empêcherait pas totalement de voir car, comme l’explique Platon, le prisonnier de la caverne sera éblouie par la lumière trop intense à l’extérieur de la caverne et commencera par regarder les ombres ou les reflets sur l’eau, soit d’autres écrans mais plus proches de la vérité :

« Je crois bien qu’il aurait besoin de s’habituer, s’il doit en venir à voir les choses d’en-haut. Il distinguerait d’abord plus aisément les ombres, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et des autres êtres qui s’y reflètent, et plus tard encore ces êtres eux-mêmes. » [3]

Il y a donc dans la pensée platonicienne, bien qu’elle exhorte à l’émancipation des écrans, une certaine nécessité de l’écran vers le chemin du hors-écran. Ce hors-écran n’étant pas accessible de fait.

C’est avec la psychanalyse que la balance entre l’écran et le hors-écran va être renversée, en faisant du hors-écran un inaccessible, voire un lieu de l’horreur. Tout d’abord avec le pédo-psychiatre anglais Donald Wood Winnicott, que nous pouvons inscrire dans cette nécessité pour l’être humain d’une graduation des écrans vers le hors-écran, dans Jeu et réalité, il affirmera l’impossibilité d’une confrontation directe avec la réalité dans la psychogenèse de l’individu. Il conceptualisera un espace intermédiaire, ni subjectif ni objectif, nécessaire écran entre l’objectif et le subjectif qu’est l’objet transitionnel. L’espace intermédiaire est aussi un temps intermédiaire qui permet l’introjection symbolique d’un objet. Cette conception, Winnicott la construit à partir de la notion de « doudou » de l’enfant, qu'il appelle « objet transitionnel » et qui permettrait d’introjecter la mère en tant que symbolique.

« L’aire intermédiaire à laquelle je me réfère est une aire, allouée à l’enfant, qui se situe entre la créativité primaire et la perception objective basée sur l’épreuve de réalité. » [4]

Fort de cette différence, le psychanalyste Jacques Lacan conceptualisera, plus particulièrement dans le troisième séminaire sur Les psychoses [5], le réel comme l’inatteignable. Il développera ainsi dans son onzième séminaire [6] une conception de l’écran venant cacher le réel. « L’écran joue le rôle du lieu de la médiation. [7] » Dans les premières séances de ce séminaire, le fantasme cache le réel du trauma, puis analysant le rêve, l’écran est ce qui cache le réel de la pulsion, la Trieb. Le rapport entre hors-écran et écran ne s’entend plus dans un rapport entre vérité et illusion, mais entre névrose et psychose. Ainsi, avec la psychanalyse, les écrans s’ils éloignent du réel, pour autant, ils n’éloignent en rien de la vérité. Le hors-écran n’est plus le lieu du vrai mais du réel insoutenable, impensable. Ainsi, ce numéro propose d’étudier d’autres rapports, d’autres dialectiques entre l’écran et le hors-écran que celui de la vérité et de l’illusion. L’article de Michaël Hayat, pour n’en citer qu’un seul, reprendra ces présupposés dialectiques, pour les remettre en question et interroger la nécessité d’un écran au fondement de toute pensée et donc de toute pensée du hors-écran.

En outre le hors-écran, par son rapport à l’exclusion, engendre une dialectique du dedans/dehors. Mais, si on limite le dedans de l’écran à ce qui est à l’écran, qu’en est-il du dehors ? Peut-on réduire le hors-écran à ce qui n’est pas à l’écran ? Si l’écran est une opacité qui rend visible, alors dans le hors-écran ce visible redeviendrait-il invisible ou aurait-il une autre sorte de visibilité ? N’est-ce pas plutôt qu’il perdrait de sa lisibilité ? Certains artistes révèlent qu'à l’intérieur même de l’écran il y a un hors-écran (à la manière du hors-champ) qui ne se limite pas à de l’extériorité, comme les tentatives de regard hors-écran analysées par Alice Lenay qui révèlent l’altérité propre à tout écran.

Relation d’influence hors-écran/écran

Les rapports entre écran/hors-écran résident-ils dans une différence de nature, de forme, de support, ou bien se jouent-ils aussi en termes d’échelles de valeur ? Peut-on considérer le hors-écran comme un « à-coté », ayant moins de visibilité et d’importance que ce qui est montré, comme le sont par exemple les rushes de films non utilisés ? Ou bien peut-on le considérer comme une part du processus de travail et de création, tout aussi légitime que ce qui apparaît à l’écran, comme le sont par exemple, pour des oeuvres live, les scripts, notations, photographies et films qu’il est de plus en plus courant de montrer ?

Le hors-écran renvoie aussi à ce qui va être bouleversé par les écrans. Ne serait-il pas possible que l’écran vienne conditionner notre perception de ce qui lui est extérieur ? Certains auteurs parlent, comme J. Jouët et D. Pasquier, par exemple d’une véritable « culture de l’écran » disant à propos des adolescents :

« Ils vivent désormais dans un contexte où les écrans tiennent une place considérable dans leurs pratiques de loisir et dans leurs discussions. Inévitablement, ce changement affecte leur relation à l’écrit - et à l’école - et modifie la manière dont ils structurent leur sociabilité » [8]

Il s’agirait d’envisager que les modes d’apparition propres aux écrans puissent influencer directement ou indirectement la conception d’installations, d’objets, de supports imprimés, etc. La méthode comparative, par laquelle on cherchait à éclairer l’image numérique par le détour d’œuvres graphiques, picturales, littéraires, etc. pourrait alors se renverser. L’objet de cette recherche ne se réduirait pas à une hybridation effective des media, mais comprendrait la manière dynamique dont ils peuvent s’enchaîner, interagir, voire rétroagir les uns sur les autres dans un processus diversifié, que l’on peut repérer chez de nombreux artistes contemporains. Cela comme le lecteur pourra le lire dans les articles de Sophie Limare et Marie Riverdy.

Autonomie du hors-écran

Les ordinateurs n’ont pas toujours eu d’écran, et des auteurs tels que Mathieu Triclot affirment et démontrent l’importance de ce changement technique dans la pensée, dans le rapport à la machine [9]. Se pose ainsi la question de ce qu’est une interface, terme venant de la chimie et désignant une surface à la frontière entre deux espaces ou deux matières. En ce sens, le hors-écran peut être compris comme le dépassement de la définition du numérique par son interface. Le hors-écran peut renvoyer à tout ce qui travaille avec le numérique ou avec les écrans, tout en n’étant pas dans l’écran. Nous pouvons penser ici au développement des laboratoires de fabrication numérique (fablabs), au domaine des objets dits « connectés », aux microcontrôleurs type Arduino, ou de façon plus large au design des objets fonctionnant avec des programmes mais sans écran (via la voix, le toucher, etc.).

Dans un autre registre, le hors-écran renvoie aussi aux réactions plus ou moins hostiles vis-à-vis de la technologie, accusée de déterminer ou de conditionner nos manières de penser, d’être, de percevoir, etc. Le hors-écran peut alors devenir une manière d’affirmer une identité personnelle par opposition à un écran qui pervertirait une nature. Nombre de dystopies sur la technologie dans la littérature cyberpunk et biopunk tentent ainsi de donner une place aux exclus de l’écran. L’avènement des technologies de l’information annonçant l’exclusion de ce qui n’est pas traduisible en langage machine [10], ici les exclus (au sens large que ce soit des personnes, des pensées, des façons d’être ou même des données numériques) font retour à la manière du symptôme. Ils deviennent lisibles.

Le réel et le corps du hors-écran

Nous retrouvons ici la notion d’écran telle qu'elle est développée dans le champ psychanalytique : le souvenir-écran. Le hors-écran est tout ce qui ne peut pas être à l’écran, voire ce qui est rejeté. Un hors-écran est-il seulement possible ? Peut-on être confronté directement au réel, ou doit-on nécessairement passer par des médiations ? Transposé dans le champ du numérique, c'est tout le numérique qui ne serait pas représenté, pas représentable.

La notion de médiation peut également s’appliquer aux pratiques artistiques. Comment interpréter les pratiques telles que le happening, qui se définissent dans l’ici-et-maintenant, c’est-à-dire résolument en dehors de l’enregistrement, de la documentation ? Que l’on pense par exemple aux contractions et déformations suscitées par un usage intensif des ordinateurs, mais aussi aux imbrications corps-écran suggérées dans l’usage de la vidéo par les artistes : quels sont les contacts, interactions et influences des corps et des écrans ? Le corps est-il redéfini par sa relation aux écrans, ou bien imprime-t-il sa marque dans ce qui n’en est qu’un supplément ? Ainsi, Marie Laure Cazin dans son article propose au lecteur d’embarquer dans son épopée poïétique de création du cinéma émotif. Dans la varia, elle retrace l’histoire d’un cinéma dans lequel le spectateur est connecté au film permettant que le corps du spectateur vienne modifier l’écran.

Dans ce champ de questionnements que nous avons souhaité ouvrir, les différents articles de nos auteurs ont révélé les constructions mythologiques à la conception du hors-écran dans sa dialectique à celle de l’écran. Pour cette raison, nous avons fait le choix de présenter les différents textes en partant du constat de la perméabilité des deux pour arriver progressivement à la déconstruction de ces notions et conclure sur une mythologie moderne.

Invasion et transfiguration du monde par l’écran

Le constat des différents auteurs est celui de l’invasion et de la transfiguration du monde par l’écran. L’analyse des jeux vidéo de type MMORPG, basée sur les jeux Dark Age of Camelot (2001, Electronics arts & Mythic entertainment) et Everquest 2 (2004, Daybreak Game Company), par Thibault Philippette, montre que l’interface de jeu va dépasser la notion d’écran proprement dite qui sera la possibilité de l’écran de former un hors-écran pris dans les rets du formatage de l’écran. Lorsque l’écran vient conditionner ou envahir le hors-écran. Et Julien Péquignot propose, par une démarche pragmaticiste, d’interroger la manière dont ce qui préexiste à l’écran va lui permettre d’être en tant que tel. Le hors-écran suppose, pour être, l’écran. Le hors-écran devient un fait persistant et étendu à travers le sujet qui vient relier les écrans.

Le hors-écran pré-existant à l’écran et autres mythes

Cette perméabilité entre l’écran et le hors-écran va construire, dans une sorte de mythologie moderne, un hors-écran comme pré-existant à l’écran, en une sorte de terre originelle. Il s’agit d’après nos auteurs de déconstruire ce mythe et d’en révéler les enjeux économiques, mais aussi artistiques et de pouvoir. L’analyse esthétique du film Transformers : the Premake de Lee (Kevin B. Lee, 2014) par Chloé Galibert-Laîné va montrer la manière dont la vidéo amateur va remettre en question les limites entre écran et hors-écran, cela en révélant la puissance du monde de l’industrie cinématographique pour imposer ce qu’est l’écran du hors-écran. C’est une première remise en question du mythe de la primauté du hors-écran sur l’écran, dans ce cinéma, où l’écran va venir déterminer ce qui n’est pas accepté par l’industrie cinématographique comme un hors-écran. Toujours à travers une analyse du rapport artistique à cette dialectique du hors-écran et de l’écran, le travail d’Antoine Moreau propose de reprendre les problématiques soulevées par l’opposition entre ces deux termes, en montrant que le hors-écran poursuit la fonction de l’écran mais dans l’excès, c’est-à-dire en l’excédant.

La démultiplication des écrans : écran d’écran… ou hors-écran d’hors-écran…?

Cet excédant se retrouve s’exprimant dans la démultiplication des écrans, ainsi, face à l’écran, l’enjeu des artistes, quelque soit leur médium, sera la remise en question de l’ontologie de cette origine de l’écran dans le hors-écran, cela en jouant sur les limites entre représentation et écran. C’est l’enflement, qui semble sans fin, des écrans d’écrans, la démultiplication des écrans qui ouvre à deux séries sans fin : celle de l’écran d’écran…, et celle du hors-écran d’hors-écran… Les écrans viennent à se démultiplier, on peut définir alors un écran comme le hors-écran d’un autre dans une progression ou une régression à l’infini sur des séries d’écran ou de hors-écran. Ce phénomène travaillé par différents artistes, comme le montre le texte de Sophie Limare pour les arts plastiques et celui de Marie Réverdy pour le théâtre, va interroger la primauté du hors-écran et révéler la facticité d’un ordre du hors-écran et de l’écran. Cela en questionnant ce qu’est l’écran et le hors-écran d’une représentation.

Lorsque l’écran révèle le hors-écran

Ainsi, les travaux de nos auteurs ne vont pas seulement montrer que cet ordre peut-être remis en question mais ils vont totalement inverser la primauté du hors-écran sur l’écran, notamment en révélant la nécessité d’un écran comme révélateur, comme permettant de penser l’ailleurs, l’au-delà, l’autre, etc., rassemblés comme hors-écran. Dans cette perspective, le travail d’Alice Lenay revient sur les origines du hors-écran numérique dans le hors-écran cinématographique, à traver le regard-caméra comme tension vers le hors-écran immanente à l’espace filmique. Il s’agit alors d’un écran se constituant comme ouverture vers ce qui le dépasse, vers un autre. La réponse philosophique de Michaël Hayat ira un peu plus loin encore en faisant de l’écran une condition de possibilité de la pensée, du psychisme.



Tous mes remerciements à Anthony Masure, Anaïs Lelièvre et Clélia Barbut pour leur participation à l’écriture de ce texte.

Toutes mes pensées vont vers Anaïs Lelièvre et Clélia Barbut sans qui notre revue n’aurait sans doute jamais vu le jour et qui ont offert au comité éditorial, et je l’espère à tous nos lecteurs, un questionnement sensible et une ouverture sur des problématiques actuelles herméneutiquement riches. L’orientation intellectuelle de la revue gardera indéniablement la trace de tous leurs efforts et de leurs pensées.

Alexandre Saint-Jevin
Directeur de la revue

  1. [1] Platon, La République, Livre VII, 514a-518b, trad. (grec ancien) G. Leroux, Paris, Flammarion, 2002, pp. 358-363.
  2. [2] Ibid., 514b, p.358.
  3. [3] Ibid., 515b, p.360.
  4. [4] Winnicott Donald Woods, Jeu et réalité. L’espace potentiel, trad. (anglais) C. Monod, J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1975, p. 44.
  5. [5] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses (1955-1956), Paris, Seuil, 1981.
  6. [6] Lacan Jacques, Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973.
  7. [7] Ibid., p.122.
  8. [8] Jouët J., Pasquier D. (1999), “Les jeunes et la culture de l’écran. Enquête nationale auprès des 6-17 ans”, Réseaux, 17/92-93 : (25-102).
  9. [9] Triclot Mathieu, Philosophie des jeux vidéo, Paris, La découverte, 2011, pp.103-107.
  10. [10] Lyotard Jean-François, La condition postmoderne, Paris, Les éditions de minuit, 1979.
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