Une lecture de l’imprévisibilité socio-technique

Julien Garnier

Après avoir considéré la notion d’imprévu comme intrinsèquement présente au cœur de la vie sociale, nous questionnerons cette dimension de la vie quotidienne à travers un ensemble de concepts ayant pour objet les dispositifs socio-techniques. C’est ainsi le rapport entre l’imprévisibilité sociale et les « paysages technologiques » contemporains propres à ces dispositifs, qui sera interrogé dans cet article.

Julien Garnier est doctorant en sociologie, en cotutelle entre l’université de Caen (groupe identité-subjectivité) et l’université du Québec à Montréal. Sa recherche porte sur le rapport entre innovations socio-techniques, identité et organisation du territoire. Publications : « Formes de la quotidienneté virtuelle contemporaine : une cause du sentiment de peur ? », Réel-virtuel, n°2, « Virtualité et quotidienneté », mars 2011 ; « Identité narrative et internet : Quel concept pour quelle réalité ? », Recherches en communication, n°36, « Médias et culture de soi », 2011, p. 149-164.

imprévisibilité - contingence - contexte - identité - contrôle - encastrement - découplage - dispositif socio-technique - préconfigurations des rapports - appartenances

Sociologie

L’imprévisible comme composante de la vie sociale
Le dispositif socio-technique et ses imprévisibilités

La vie sociale a un caractère imprévisible. Quiconque fait un détour par les aléas de sa vie quotidienne peut se rendre compte qu’un « parcours individuel » est fait de croisements, de surprises et d’inattendus : c’est-à-dire de « bifurcations » [1]. Pourtant, la sociologie ne s’est préoccupée de cette réalité que relativement récemment [2]. Soucieuse de se pencher sur ce qui faisait la régularité de la vie sociale, la sociologie est née en négligeant cette dimension contingente qui, dans un sens, ne peut se penser justement que dans un rapport dialectique avec ces régularités. Dans ce cadre, on peut se demander de quelle manière il est possible de rendre compte conceptuellement de cette dialectique pouvant caractériser la vie sociale. Nous suggérons en même temps qu’une sociologie de la vie quotidienne [3] doive nécessairement prendre en compte un type nouveau de pratiques et d’habitudes caractérisées par ce qu’on appelle les «dispositifs socio-techniques». Mais comment définir et catégoriser ce que recouvre ce terme ? Sans prétendre épuiser des questions aussi vastes dans le cadre de cet article, il peut être intéressant de proposer une manière de relier ces deux types de réalités. Comment les dispositifs socio-techniques participent-ils de la dialectique entre les régularités et les imprévisibilités propres à toute vie sociale ? Dans quelle mesure influent-ils sur cette réalité ?

Nous commencerons ainsi à nous intéresser à la dialectique fondamentale qui se joue entre régularité et imprévisibilité au sein de toute vie sociale. Pour ce faire, nous nous appuierons principalement sur les concepts d’« encastrement » et de « découplage » élaborés par Harisson White et Michel Grossetti. Ces concepts permettent de traduire le mouvement entre régularité et imprévisibilité propre à toute vie sociale. Puis dans un second temps, nous questionnerons le sens que les dispositifs socio-techniques peuvent prendre dans le cadre de cette conceptualisation d’une telle dynamique sociale. La prolifération de ces dispositifs semble supposer l’institutionnalisation d’un type de pratique qu’il peut être intéressant d’interroger à travers le prisme de l’imprévisibilité. Le dispositif socio- technique n’ouvre-t-il pas un champ d’interrogation relativement problématique au regard de l’imprévisibilité du social ?

L’imprévisible comme composante de la vie sociale

Frédéric Nef et Pierre Livet [4], en délimitant ontologiquement la pratique sociale à travers une dialectique entre actuel et virtuel, définissent la virtualité des pratiques comme une base de référence à leur actualité. Cette base de référence est en mouvement permanent du fait de sa non réalisation et de son ouverture sur l’indétermination de son actualisation. Ils appellent « trajets virtuels » les trajets de référence dans lesquels s’ancrent les pratiques. Un acteur, s’il se réfère au trajet virtuel de son action est ainsi dans un rapport dynamique avec celle-ci du fait de cette virtualité toujours ouverte. La régularité d’une pratique sociale s’accommode donc toujours de son imprévisibilité potentielle, caractérisée par le virtuel non advenu qui encadre cette pratique.

La dynamique propre à cette dialectique entre actuel et virtuel peut se comprendre également à travers la sociologie de Harrison White. Ce dernier, dans sa conceptualisation du monde social, envisage la contingence comme préexistante à l’ordre et à la régularité institutionnelle. D’une part, Harrison White conçoit un acteur social comme une construction d’identité, elle-même définie comme un mixte d’éléments humains et non humains :

« Je généraliserai la notion d’identité à toute source d’action à laquelle les observateurs peuvent attribuer du sens et qui n’est pas explicable par des régularités biophysiques. Ces régularités sont secondaires relativement au contexte en tant qu’environnement, et les personnes apparaîtront comme des paquets d’identités » [5].

D’autre part, ce qui caractérise fondamentalement ces identités, c’est qu’elles cherchent à contrôler leur environnement, à se stabiliser temporairement.

« Ainsi, les efforts de contrôle sont les réponses des identités à des contingences stochastiques sans fin, auxquelles s’ajoutent les efforts de contrôle des autres. Le contexte est crucial, mais il est expérimenté plutôt que désigné explicitement » [6].

Les tentatives de contrôle des identités sont ainsi directement produites par la contingence des contextes de leurs réalisations. C’est à travers ce que Harrison White appelle des « appuis » que peuvent se réaliser les tentatives de contrôle des identités. Les identités sont chez White en permanence en quête d’appuis par lesquels elles stabiliseront momentanément leurs rapports au contexte. C’est cette nécessaire recherche de survie des identités, fruit d’une contingence indépassable, qui forme dans ce cadre le caractère fluctuant, dynamique et imprévisible de la vie sociale.

De même, c’est ce dynamisme propre à toute recherche de contrôle qu’appréhende Michel Grossetti en reprenant les notions d’« encastrement » et de « découplage » élaborées par White. L’encastrement suppose l’intégration d’une identité dans une entité sociale extérieure. Elle délimite en même temps l’absorption normative d’une identité par une autre. Le découplage suppose l’autonomisation d’une entité sociale et donc en quelque sorte sa consolidation normative.

« L’encastrement est le processus d’accroissement des dépendances et le découplage le processus d’autonomisation, de renforcement de la spécificité. […] Le découplage d’une entité est donc toujours relatif. C’est un équilibre précaire entre des encastrements nécessaires et le maintien d’une autonomie par rapports aux autres entités » [7].

Michel Grossetti ajoute :

« En tant qu’acteurs sociaux, les humains ne sont pas des atomes isolés. Ils sont constitués de multiples ingrédients biologiques (corps, gènes...), symboliques (noms, éléments d’identité, diplômes, titres...), cognitifs (projets, valeurs, routine, affects, théories...). Ils sont liés à d’autres par des relations sociales qui leur confèrent des positions dans divers réseaux et ils sont affiliés à des groupes. Leur existence en tant qu’acteurs passe par un travail permanent de construction et de maintien dans le temps de cohérences entre les différents ingrédients, et par une résistance à la pression des groupes auxquels ils appartiennent et qui tendent à les réduire à des rôles » [8].

En suivant Grossetti, on peut établir deux niveaux de réalisation de ces recherches de contrôle au travers de cette tension permanente entre encastrement et découplage :

1) Un niveau individuel et relationnel intelligible à travers ce que Grossetti appelle des « ressources cognitives » (finalités, valeurs, affects, routines, théories) [9]. Cette variabilité des ressources cognitives suppose que l’acteur élaborera un contrôle en faisant de ses ressources virtuelles des appuis permis par la contingence du contexte. À partir de ces ressources l’acteur délimitera ainsi les conditions de son encastrement et de son découplage.

2) Un niveau collectif (à partir de trois personnes désignant un acteur collectif) qui suppose que ce que Grossetti appelle un « groupe » ancrera les tentatives de contrôle à partir de l’établissement d’une appartenance commune. C’est à travers l’établissement de ressources collectives (organisation, famille, groupe d’amis...), et donc à travers la désignation institutionnelle d’une appartenance et d’une frontière [10] ancrées dans un environnement, que l’on peut envisager l’encastrement et le découplage des acteurs collectifs.

Dans un sens, penser l’imprévu revient à penser la contingence contextuelle de la vie sociale. White et Grossetti, en conceptualisant la notion d’identité dans sa dimension contextuelle, permettent ainsi de donner une forme à l’imprévisibilité de la vie sociale. Cette imprévisibilité se retrouve dans chaque moment de la vie quotidienne. Les identités s’agrippent aux appuis dans le mouvement du contexte produit par la lutte qu’elles se livrent dans la recherche de contrôle. En retour, les appuis du contexte se modifient et réalimenteront dans le mouvement de leurs transformations de nouvelles recherches de contrôle. Cette fluidité contextuelle ne peut-elle pas apparaître comme un « moteur » de la vie sociale ? La nécessité qu’ont les identités à se maintenir dans le flux continu du social à travers leur recherche de contrôle ne suppose-t-elle pas que la contingence contextuelle de la vie sociale soit productrice d’imprévisibilité permanente ?

Ainsi, les contextes sociaux présupposent l’existence d’une forme de normalité, toujours en contradiction avec les improvisations et les accrocs de notre expérience concrète. La normalité que l’on perçoit est un vernis masquant la turbulence des efforts de contrôle par les identités à la recherche d’appuis »
[11].

L’aboutissement de cette dimension imprévisible propre au processus d’encastrement et de découplage, aboutissant à ce que Grossetti appelle des « irréversibilités », peut être illustré par la notion de « rencontre destinale » développée par Cécile Duteille. La rencontre destinale est une temporalité englobante (ouvrant une nouvelle temporalité), un événement unique, irréversible et personnellement adressé [12]. En cela, elle implique une reconfiguration potentielle de la virtualité normative du sujet. Elle est, en tant que moment de la pratique sociale, une mise en tension entre l’actuel et le trajet virtuel. Elle sous-entend un découplage qui se réencastrera dans un nouveau contexte, elle suppose une identité qui s’agrippera à de nouveaux appuis. Elle n’est donc pas à considérer comme une vue de l’esprit ; au contraire, elle apparaît ancrée dans l’expérience de la vie sociale, elle apparaît au cœur de ce que White appelle « les flux stochastiques du social ». Car cette phénoménologie de la rencontre est saisie autant au travers d’une relation sujet-sujet que d’une relation sujet-objet (rencontre avec une œuvre d’art, voire même avec un objet qui sera virtuellement réapproprié par le sujet). C’est la rencontre en tant que rencontre que relate Cécile Duteille. La principale caractéristique que l’on retiendra ici est qu’elle « ne produit pas un monde, mais qu’elle ouvre un monde ».

À travers la sociologie de White et de Grossetti, cette dimension inédite et imprévue de la vie sociale apparaît ainsi comme une composante majeure de la vie sociale. Cécile Duteille explique :

« Envisagé comme surgissement du temps, comme événement, le phénomène de la rencontre se distingue ainsi du fait ordinaire des interactions. Il n’apparaît plus seulement comme le résultat d’habitudes mais surgit, jaillit au milieu de ces mêmes habitudes, créant une béance, un désordre qui donnera lieu à une tentative de réorganisation autour d’autre chose, un autre quotidien. Explosive, convulsive, flambante, alchimique, contre les «rencontres» ordinaires, la rencontre extra-ordinaire – que j’appelle plus volontiers rencontre destinale, car nous la vivons comme nous destinant à des horizons insoupçonnés – vient rompre la continuité du vécu quotidien, de la routine, en créant un déplacement de soi à soi par la médiation de l’autre » [13].

Si l’imprévisibilité de la vie sociale caractérisée par la rencontre peut se définir au regard de la nécessité pour les identités de contrôler leur environnement, constituant par là une tension permanente entre encastrement et découplage, on peut interroger le lien entre ces catégories à travers la pratique instituée par les dispositifs socio-techniques et tenter ainsi de délimiter la question de l’imprévisibilité sociale propre à ces dispositifs.

Le dispositif socio-technique et ses imprévisibilités

Pour délimiter la notion de dispositif, Giorgio Agamben [14] distingue deux grandes catégories : les êtres vivants (les substances) et les dispositifs à l’intérieur desquels ils ne cessent d’être saisis. Agamben pose le dispositif comme condition d’élaboration d’un sujet compris à travers l’ensemble de ses constituants biologiques et sociaux. Le sujet est ainsi le produit d’un dispositif compris comme :

« Tout ce qui a d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants » [15].

Cette délimitation de la notion de dispositif chez Agamben est ainsi intelligible, comme le contexte chez White, au travers de sa principale caractéristique qui est sa formation d’appuis indispensables aux recherches de contrôle des identités. À partir de ces appuis, se déploieront les processus d’encastrement et de découplage. Mais comment catégoriser ces appuis propres au dispositif contemporain que définit Agamben en tenant compte du fait que sa principale caractéristique est qu’il se caractérise par un «processus de désubjectivation » ?

« Ce qui définit les dispositifs auxquels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus par la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation. […] Qui se laisse prendre dans le dispositif du “téléphone portable” […] n’acquiert pas une nouvelle subjectivité, mais seulement un numéro au moyen duquel il pourra, éventuellement, être contrôlé ; le spectateur qui passe sa soirée devant la télévision ne reçoit en échange de sa désubjectivation que le masque frustrant du zappeur, ou son inclusion dans un indice d’audience » [16].

On peut clarifier le concept de « processus de désubjectivation » à partir de la constitution d’une réflexion théorique visant à saisir ce qu’il est possible d’appeler des « dispositifs socio-techniques ». Ainsi la notion de « non-lieu » développée par Marc Augé [17] peut illustrer cette prolifération de nouveaux dispositifs. Centres commerciaux, hôtels automatisés, parcs d’attractions mais aussi autoroutes et aéroports, magasins de restaurations rapides et quais de métro, tous ces espaces peuvent se définir par la médiation du texte, texte directement ancré dans un rapport avec leur fonctionnalité. Cette médiation du texte réduit ainsi l’imprévisibilité de la rencontre en se substituant au rapport à autrui.

« Ainsi sont mises en place les conditions de circulation dans des espaces où les individus sont censés n’interagir qu’avec des textes sans autre énonciateur que des personnes « morales » ou des institutions »
[18].

Ces espaces sont ainsi caractérisés par une forme inédite de solitude directement liée à leurs organisations.

« C’est avec une image de lui-même qu’il se trouve confronté en définitive, mais une bien étrange image en vérité. […] Le passager des non-lieux ne retrouve son identité qu’au contrôle de douane, au péage ou à la caisse enregistreuse. En attendant il obéit au même code que les autres, enregistre les mêmes messages, répond aux mêmes sollicitations. L’espace du non lieu ne crée ni identité singulière, ni relation, mais solitude et similitude »
[19].

Le lien entre les prérogatives de fonctionnement du non-lieu et le type de solitude qu’elles impliquent peut s’appréhender également à travers le concept de « toile institutionnelle » développé par Michalis Lianos.

« Pour l’usager, la synchronisation avec le rythme du flux auquel il ou elle appartient relève de mécanismes d’intégration sociale […]. En somme, elle ne normalise pas simplement le comportement ; elle l’assimile dans un environnement où ce dernier n’a pas de sens si ce n’est comme objet du processus »
[20].

L’environnement caractérisé par ces concepts suppose ainsi la prolifération d’un certain type de dispositifs qui peuvent se délimiter comme des « dispositifs socio-techniques ». Pour saisir ce que peut recouvrir cette notion, on peut se demander en quoi elle s’apparente à une réduction stricte de toute imprévisibilité.

Ceci suppose de comprendre de quelle manière peut s’envisager la virtualité des appuis propres à ces dispositifs et donc propres aux recherches de contrôle délimitant les processus d’encastrement et de découplage. Comment saisir cette fluctuation dynamique au travers de ces dispositifs spécifiques ? Antoine Picon, en parlant de « paysage technologique », remarque ainsi « qu’il est […] impossible de le contempler avec le désintéressement que Kant plaçait au principe de l’esthétique paysagère » [21]. De même, c’est cette institutionnalisation préconfigurée de la pratique qui rend problématique la nécessaire profanation des dispositifs contemporains que suggère Agamben.
Reprenons les deux niveaux d’encastrement et de découplage développés par Michel Grossetti :

1) Au niveau individuel et relationnel, il apparaît que l’acteur doit faire face à un ensemble de ressources cognitives préconfigurées et indépassables. La réalité produite par la multiplication de ces dispositifs, en prédisposant l’usager dans un rapport strict aux conditions de son acte institutionnalisé, prédéfinit une évaluation socio-cognitive de la participation sociale. On pourrait même considérer, avec Emmanuel Belin, ces pratiques à travers la nécessité de penser le dispositif comme une médiation constitutive d’un espace de l’expérience situé entre « le dedans et le dehors » [22]. Car si la médiation que représente le contact avec l’environnement suppose l’acceptation de son indécidabilité fondamentale, et donc simultanément son nécessaire aménagement en un espace rassurant (ce qui d’ailleurs peut faire partie du contrôle tel que White et Grossetti le définissent), on peut s’interroger sur la capacité de ces objets socio-techniques à stabiliser l’expérience, à la rendre rassurante. C’est ce que Belin appelle « une bienvaillance dispositive » :

« La bienvaillance est pour nous une expérience, l’impression d’être bien veillé. Elle n’est pas ce qui fait voir le monde sous un jour amical mais le fait de voir le monde sous un jour amical. […] celle-ci ne nous apparaît pas comme le résultat d’une conduite ou d’une posture humaine mais, au contraire, comme une caractéristique descriptive d’un environnement »
[23].

Cette expérience spécifique apparaît en partie par l’institutionnalisation de règles incontournables se substituant en quelque sorte à la virtualité des ressources cognitives des acteurs, puisque ces règles apparaissent intrinsèquement liées à l’acte même de reconnaissance avec les objets du dispositif socio-technique [24]. Par exemple, je dois passer le tourniquet du métro, et pour cela je dois m’adapter aux exigences propres à cette action que réclame l’organisation fonctionnelle du métro : conformer mon ticket au trajet que je veux faire, et donc m’encastrer dans les appuis exigés par cette action, c’est à dire ici le guichet automatique puis le tourniquet. Ainsi, un dispositif socio-technique, en annihilant la virtualité des imprévisibilités au cœur même des pratiques tend à délimiter un encastrement des identités dont on peut se demander dans quelle mesure il peut s’accompagner d’un découplage. De là survient une interrogation sur la nécessité de rendre compte conceptuellement des imprévus pouvant subsister dans des espaces qui sont justement conçus pour les limiter. Limitation qui, du fait d’objets étroitement pensés dans un rapport aux lieux qu’ils sont censés servir (le caddie automatique conçu pour programmer et indiquer les choix du consommateur en est l’exemple récent le plus frappant), prédispose les individus dans un rapport au territoire où l’encastrement est déjà réalisé.

2) Au niveau collectif, on peut également essayer de saisir dans quelle mesure ces dispositifs ne sont pas constitutifs d’une appartenance produisant une identité. Or, qu’est-ce que l’appartenance en tant qu’appui ? Si l’on suit Roberto Esposito [25], l’appartenance est une réaction au caractère incertain du commun. La communauté chez ce dernier assigne à l’imprévisibilité de la rencontre avec l’autre car justement, le commun ne s’appartient pas. Il est le contraire du propre. D’où la corrélation entre la notion de communauté comme imprévisibilité permanente et ce que ce dernier appelle l’immunisation comme réaction simultanée à cette incertitude du commun. La recherche de contrôle des identités, au niveau collectif, apparaît ainsi comme le nécessaire aménagement d’un monde commun qui pourtant échappe en permanence aux sujets, du fait de son extériorité indépassable. Dès lors, la prolifération de ces dispositifs socio-techniques semble également produire du commun. Ces dispositifs offrent du commun qui décharge de cette assignation à l’imprévisible, qui est contenu dans le sens même de la notion de communauté que développe Roberto Esposito.

La notion « d’habitèle augmentée », développée par Dominique Boulier à travers les particularités du téléphone portable comme habitation du monde, suppose par exemple une rupture avec toute expérience de présence. C’est la possibilité de basculer entre des appartenances distinctes, sans ancrage dans un lieu, qui caractérise ces pratiques qui prolifèrent.

«Dès lors, il devient difficile de savoir si réellement nous cohabitons avec nos congénères, car chacun peut être connecté à des mondes totalement différents tout en participant de la même situation écologique. Cependant nous partageons bien une chose commune, cette connexion à un dispositif, cette habitèle qui nous rassemble mais séparément »
[26].

C’est également le déchargement de ce rapport à l’imprévisible qui caractérise la multiplication de ce que Jérémy Rifkin appelle « les accès » [27] propre à ces dispositifs. Du centre commercial (portiques d’entrée, vigiles de sécurité...) aux autoroutes (péages, aires de repos) en passant par les parcs d’attractions (caisses d’entrées) jusqu’aux manières d’habiter (avec entre autre l’essor des gated communities et des résidences en copropriété, caractérisés par la prolifération de barrières d’entrée, de caméras de surveillance, de vigiles ou encore de fermeture automatisée des portes...), ces dispositifs semblent se caractériser par la virtualité d’une frontière constitutive d’un type d’appartenance puisque c’est une expérience commune qui est offerte une fois ces accès franchis. C’est à partir de ces ressources d’accès que ces dispositifs construisent du commun. Mais ce commun, du fait d’une participation qui se résume de plus en plus à ce que Michel Lussault appelle « la lutte des places » [28], peut-il encore se penser dans les termes de ce que Grossetti appelle un «acteur collectif» (c’est à dire en terme de groupe élaborant une frontière virtuelle à partir de ressources communes se modifiant au gré du mouvement du contexte produit par la tension entre encastrement et découplage) ? D’où le questionnement qui peut surgir : comment envisager le dynamisme de la tension entre encastrement et découplage au niveau collectif à partir du moment où celui-ci s’organise de plus en plus autour de frontières clairement établies marquant comme unique condition d’appartenance l’autorisation ou l’interdiction d’entrer ? L’appartenance collective apparaît ainsi échapper aux individus, qui n’ont dans ce cadre que la possibilité de s’encastrer dans ces acteurs collectifs préconfigurés à travers le filtre de leur acceptation éventuelle.

À la réduction de l’imprévisibilité de la rencontre individuelle semble ainsi répondre en écho l’organisation d’acteurs collectifs autour d’une homogénéité dont le dynamisme et l’imprévisibilité échappent en grande partie aux individus, ceux-ci n’ayant pour appuis dans cet environnement qu’une autorisation éventuelle de s’encastrer sans contrôle sur la réalité collective du découplage concomitant [29]. 
Au regard de la construction conceptuelle de l’imprévu élaborée par White et Grossetti, que peut bien signifier cet ensemble d’espaces qui se caractérise par une homogénéité préconfigurée? À partir du moment où l’on considère qu’une appartenance se manifeste territorialement et virtuellement, le fait d’assister à la prolifération d’espaces, où la gestion de cette territorialité n’est plus pensable par la virtualité des appartenances des acteurs (puisqu’elle est déjà réalisée par les dispositifs socio-techniques dans lesquels ils évoluent), suppose de s’interroger sur les interactions se réalisant au sein de ces espaces. C’est la dissolution de la gestion anthropologique du territoire, ou plus précisément la dissolution de l’imprévisibilité caractéristique de tout monde commun qui ressort de cette organisation socio- technique. Cette gestion anthropologique est dissoute aussi bien au niveau collectif (par l’institutionnalisation d’une appartenance à travers la multiplications d’espaces clos délimités par les conditions préconfigurées de leurs accès comme frontière collective) qu’au niveau individuel (il n’y a plus besoin de délimiter une territorialité de l’interaction puisque l’existence sociale au sein de ces dispositifs suppose une territorialité préconfigurée où le rapport à autrui passe au second plan). Cette double dissolution semble ainsi renvoyer à une gestion des appartenances des acteurs qui se réalise dans un rapport d’indépendance avec l’appropriation virtuelle des conditions de leurs interactions. On peut donc se demander si le fait de gérer une territorialité vidée de rapports d’interactions n’implique pas de gérer une évaluation des conditions de son isolement.

Si l’imprévisible est le propre de la vie sociale, le caractère spatial de toute interaction, accouplé à la multiplication d’habitudes [30] instituées par la prolifération de dispositifs socio-techniques, suppose néanmoins de s’interroger sur celui-ci au regard d’une gestion contextuelle préexistante aux rapports, décharnant par ce mouvement le sujet de la virtualité des conditions de son imprévisibilité sociale : sa tension entre encastrement et découplage par laquelle il contrôle, au moins temporairement, son environnement.

  1. [1] M. Bessin, C. Bidart, M. Grossetti (dir.), Bifurcations, Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La découverte, 2010.
  2. [2] M. Bessin, C. Bidart, M. Grossetti, « Les bifurcations, un état de la question en sociologie », in ibid., p. 23-35. L’article montre bien que, d’abord ignorée à la naissance de la sociologie (par Durkheim, Weber et Simmel dans une moindre mesure), la valeur épistémologique de l’imprévisibilité des parcours biographiques s’est progressivement affirmée dans la discipline.
  3. [3] M. De Certeau, L’invention du quotidien, Tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990.
  4. [4] P. Livet, F. Nef, Les Êtres sociaux, processus et virtualité, Paris, Hermann, 2009, p. 245. Voir également sur la complémentarité entre actuel et virtuel : G. Deleuze, C. Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 1996.
  5. [5] H. White, Identité et contrôle, Paris, Editions EHESS, 2011, p. 43.
  6. [6] Ibid., p. 50.
  7. [7] M. Grossetti, Sociologie de l’imprévisible, Paris, PUF, 2004, p. 134.
  8. [8] Ibid., p. 134.
  9. [9] Plus empiriquement, on retrouve ces ressources cognitives quand Patrick Pharo relie sa sociologie de l’éthique à la prédominance d’une virtualité normative intrinsèquement présente au cœur des rapports sociaux. La variabilité de cette virtualité normative apparaît chez Pharo comme le point d’ancrage à partir duquel toute la difficulté de donner une définition stricte à ce que l’on peut définir comme relevant du champ de l’éthique surgit. Voir : P. Pharo, Morale et sociologie, Paris, Gallimard, 2004.
  10. [10] Notion de « frontière » qui anthropologiquement se retrouve également par exemple chez Frédrik Barth. Chez ce dernier, l’élaboration d’une frontière en mouvement permanent renvoie à la manière dont les identités ethniques s’identifient et sont identifiées (donc s’encastrent et se découplent dans le même mouvement de leurs recherches de contrôle). Voir F. Barth, « Les groupes ethniques et leurs frontières », in P. Poutignat et J. Streiff-Feinard (dir.), Théorie de l’ethnicité, Paris, PUF, 1995, p. 203-249.
  11. [11] H. White, op. cit., p. 44.
  12. [12] C. Duteille, Anthropologie phénoménologique des rencontres destinales, thèse de sociologie, Montpellier, juin 2003. Précisons que ce qui est en jeu ici, c’est la compréhension de la reconfiguration de la virtualité normative du sujet induite par l’imprévisibilité de la rencontre destinale. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser la rencontre car celle-ci peut être douloureuse, voir tragique et reconfigurer la virtualité normative du sujet avec la même force qu’une rencontre dite « positive ».
  13. [13] C. Duteille, « L’événement de la rencontre comme expérience de rupture temporelle », Arobase, n° 6 (1-2), 2002, p. 81-88.
  14. [14] G. Agamben, Qu’est ce qu’un dispositif, Paris, Payot, 2007.
  15. [15] Ibid., p. 31.
  16. [16] Ibid., p. 44-45.
  17. [17] M. Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, 1992. Voir également : E. Pélegrin-Genel, Des souris dans un labyrinthe, La Découverte, Paris, 2010 ; X. Bonnaud, De la ville au technocosme, Nantes, L’Atalante, 2008.
  18. [18] M. Augé, op. cit., p. 121.
  19. [19] Ibid., p. 129-130.
  20. [20] M. Lianos, Le Nouveau contrôle social, Paris, L’harmattan, 2001, p. 78.
  21. [21] A. Picon, La ville, territoire des cyborgs, Besançon, Les éditions de l’imprimeur, 1998, p. 65.
  22. [22] E. Belin, Une sociologie des espaces potentiels, Bruxelles, De Boeck éditions, 2002. En s’appuyant sur la notion d’« espace potentiel » développée par Winnicot, Emmanuel Belin fait du dispositif la constitution sereine d’un espace préalable à une confrontation avec l’environnement. En ce sens, l’usage de la notion d’espace potentiel lui permet de conceptualiser un espace de l’expérience « à mi chemin » de l’expérience intérieure et de l’expérience du contexte, une nécessité psychique et anthropologique à saisir et aménager les appuis de celui-ci. En outre, la thèse de Belin, en faisant de l’espace potentiel un ressort du social, offre des pistes pour sortir d’un catastrophisme facile puisqu’elle suggère une permanence anthropologique de ce processus, ancrée dans une contingence historique spécifique. Mais cette contingence spécifique, comprise ici au travers de la prolifération des dispositifs socio-techniques, n’en offre pas moins pour le sujet la possibilité de stabiliser son expérience à travers la médiation de ces objets dans un rapport à la virtualité de son action, à la fois préconfiguré et rassurant. Cette médiation semble toutefois devoir être interrogée dans un cadre évidemment beaucoup plus large que celui de cet article. Voir également : A. Berten, « Dispositif, Médiation, Créativité », Hermès, n° 25, 1999, Paris, p. 33-47 ; S. Tisseron, « Nos objets quotidiens », ibid., p. 57-66.
  23. [23] E. Belin, Ibid., p. 181.
  24. [24] Pour approfondir ce rapport entre reconnaissance et choix préconfiguré, voir H. Rosa, Aliénation et accélération, Paris, La découverte, 2012.
  25. [25] R. Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Paris, Les prairies ordinaires, 2010. Là aussi, il s’agit de tenter de comprendre ce qui fait le contrôle dans sa dimension collective contemporaine. Il ne s’agit donc pas d’affirmer que l’immunisation chez Esposito serait quelque chose de nouveau puisque chez ce dernier le politique (au travers entres autres de la constitution des démocraties occidentales et de la biopolitique Foucaldienne) est immunisation. C’est ainsi la continuité et la particularité contemporaine de ce processus d’immunisation qu’il s’agit de tenter d’interroger à travers l’organisation du commun qui est induite par ces dispositifs socio-techniques. Cela en gardant à l’esprit le risque permanent de voir ces systèmes d’immunisation se retourner contre les populations qu’ils étaient censés protéger de cette incertitude originaire du commun.
  26. [26] D. Boulier, « Habitèle virtuelle », Urbanisme, n° 376, janvier-février 2011, p. 42-44.
  27. [27] J. Rifkin, L’âge de l’accès, Montréal, Editions du boréal, 2000.
  28. [28] M. Lussault, De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.
  29. [29] Bien évidemment, nous plaçons ici le regard au niveau de ce qui fait l’expérience quotidienne de ces dispositifs. Il ne s’agit pas de nier que ces frontières préconfigurées proviennent d’acteurs collectifs et de processus d’encastrement et de découplage. Mais ce processus semble en quelque sorte échapper à cette expérience quotidienne. D’où d’ailleurs parallèlement la nécessité de procéder à une investigation socio-historique afin de comprendre comment se sont élaborées ses frontières préconfigurées (À partir de quels acteurs ? Au travers de quelles tentatives de contrôle ? Et à quelle intelligibilité de la tension entre encastrement et découplage ces frontières nouvelles renvoient-elles ?). Plus globalement, il s’agirait de voir en quoi ces frontières préconfigurées sont une réponse liée à la nécessité de contrôler une imprévisibilité spécifique qu’il s’agirait justement de comprendre.
  30. [30] Voir pour le rapport entre habitude et régularités : B. Bégout, La découverte du quotidien, Paris, Allia, 2010. Cette multiplication d’habitudes se comprend également au travers de ce que Michalis Lianos entend par la notion d’« anthropomoments » désignant par ce terme : « L’ensemble de ces modules de conformité thématiquement différents mais qualitativement identiques ». Voir M. Lianos, op. cit., p. 186-187.
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