Mémoire matérielle d’Internet et Media Archeology

Camille Paloque-Berges

Cet article présente le courant interdisciplinaire de la Media Archeology, une archéologie des savoirs et savoir-faire techniques insistant sur l’expression, la logique et la logistique machiniques. D’ambition épistémologique et historiographique, il s’intéresse notamment aux multiples couches technologiques et médiatiques d’Internet pour redéfinir les notions de mémoire et d’archive à l’ère numérique. D’orientation matérialiste, il va explorer les zones d’ombre des productions et pratiques techno-culturelles des médias (les couches profondes du code, les dispositifs alternatifs de transmission d’information, les bidouillages et autres inventions illégitimes des technologies). Ce faisant, il s’applique à faire ressortir les anomalies de la matière numérique afin de la confronter aux surfaces lisses et aux récits linéaires de l’idéologie du progrès généralement associée à ces problématiques.

Docteure en Sciences de l’Information et de la Communication, consacrant ses recherches à l’histoire des usages de la communication en réseau, aux archives numériques (amateurs et professionnelles) et au folklore d’Internet, et enseignant actuellement à l’IUT de Belfort-Montbéliard, Université de Franche-Comté, Camille Paloque-Berges a publié Poétique des codes informatiques en 2009 chez Archives contemporaines et plusieurs articles dans des revues académiques.

Contact mail : camillepaloqueberges(at)gmail.com

Site Internet : http://camillepaloqueberges.free.fr

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Sciences de l’Information et de la Communication

La mémoire instable de la technologie numérique
Médiation et ordinateurs en réseau : collections versus archives
Trouver des matériaux « anomaux » : les recoins obscurs de la Media Archeology

La Media Archeology est moins une méthode formelle qu’un regard porté sur les matériaux de l’historiographie des médias. Héritière des courants anglo-saxons de la Media History (une sous-branche de la Media Theory), elle leur emprunte une orientation matérialiste et un intérêt scientifique pour l’ingénierie, les mathématiques et les technologies. Le regard de la Media Archeology considère les médias techniques comme le résultat d’inscriptions à la fois matérielles et conceptuelles. Ils sont des machines à remonter le temps qui fonctionnent moins sur une vision linéaire que sur une perception algorithmique du temps : le temps des médias ne se parcourt pas par le récit, il se calcule. Technophile, la Media Archeology est aussi critique des idéologies positivistes de la technologie fondées sur l’innovation et le progrès. Pour ses partisans, Siegfried Zielinsky, Erkki Huhtamo et Jussi Parikka entre autres, c’est une méthodologie qui réfléchit aux « accidents » de l’histoire des médias. Elle approche à la façon de la micro-histoire [1] les impensés de l’histoire des idées et des pratiques (dans le domaine des sciences et des techniques) et les artefacts techniques laissés-pour-compte [2].

L’archéologie traditionnelle consiste à fouiller le territoire de manière à la fois verticale et horizontale, excavant non seulement des objets mais aussi des couches matérielles qui permettent de retrouver la signification des usages passés de ces objets. Si la science archéologique refuse la spéculation, elle se fonde cependant sur une signification virtuelle recomposée à travers l’interprétation des objets en relation avec l’environnement matériel qui les a accueilli jusqu’à leur excavation. Mais cette préservation environnementale est accompagnée d’usure et de dégradation. Cette problématique est reformulée dans le contexte contemporain des médias technologiques en obsolescence : les technologies sont vite oubliées dans la superposition accélérée des utilisations et des usages, l’apparition d’objets nouveaux, et plus généralement la course au progrès technique. En termes de Media Archeology, aux formes et fonctions du passé reconstituées et réinterprétées par l’analyse archéologique, se substitue une attention donnée aux formats, standards et protocoles qui n’ont pas eu le temps d’être visibles, représentés à la surface des discours sur la technique (la technologie au sens positif du terme) mais qui pourtant informent et déforment de l’intérieur la pratique des médias. Ainsi, le geste archéologique de la Media Archeology n’est pas celui d’une excavation classique : les sondes qu’elle envoie sont à la recherche des anomalies de l’histoire des médias. Quel type d’historiographie des technologies de médiation est-il alors proposé ? En transformant le rapport à la mémoire des artefacts technologiques, la Media Archeology proposerait aussi de transformer l’environnement technologique contemporain en découvrant des médiations cachées. Ainsi, je montrerai que la Media Archeology redéfinit les concepts de mémoire, d’archive et de matérialité documentaire de l’histoire, quitte à se perdre parfois dans les recoins obscurs qu’elle cherche à éclairer.

La mémoire instable de la technologie numérique

Retracer l’histoire d’un artefact, c’est chercher les points de stabilisation qui ont permis à une mémoire de se cristalliser, de se solidifier, d’être recueillie matériellement sur un support : on ne cherche pas les événements mais les états statiques et stationnaires des actions passées. On retient en général de cette stabilisation les processus de symbolisation qui ont inscrit l’artefact dans l’histoire : le contenu plutôt que le contenant, le texte plutôt que le contexte matériel. L’anthropologie a montré, notamment à travers les travaux de Jack Goody, l’incidence de la manipulation des matières et des formes, marquées visuellement et logiquement, sur le développement de la pensée abstraite [3]. La « mise en forme » des textes montre ainsi la dépendance de la vie des signes vis-à-vis de leur matérialité quand ils façonnent et donnent certaines directions à l’esprit.

L’archéologie est une de ces disciplines qui éclairent le rôle des matériaux dans leurs rapports aux savoirs et savoir-faire. La Media Archeology s’en inspire afin de retrouver les matières premières des technologies médiatiques, avec un intérêt prononcé pour le numérique. Par « matières premières », on entend ici moins les matériaux primitifs (les premiers matériaux des technologies numériques, par exemple), que ceux qui fondent le média technique en action : en tant qu’il s’exécute, entre en opération, voire produit des alternatives aux approches les plus fonctionnelles de la programmation. « L’archéologie des médias n’est pas simplement une forme alternative de reconstruction des origines des médias sur une échelle macro-historique ; elle décrit plutôt les ‘commencements’ (archai) de l’opérativité à l’échelle micro-technologique […] La Media Archeology est une relecture et une récriture épistémologique (plutôt que simplement temporelle) de variations [4] (momenta) » [5]. Logique et matérialité technique sont ainsi aux fondements de nouvelles pistes historiographiques pour une histoire des médias en rupture avec l’histoire des origines.

Dans le contexte numérique, c’est à partir de l’analyse de l’ordinateur que l’on pourrait retrouver l’archai opérationnel des médias informatisés. Or, l’ordinateur n’est pas a priori un média, mais un système mathématique implémenté dans une machine : il calcule avant d’imprimer ou d’afficher à l’écran, il propose des instructions avant de proposer des textes à lire. En ce sens, il est d’abord un processus qui internalise ses interfaces (de programmation, de connexion) bien avant que des interfaces externalisées (interfaces utilisateurs, textuelles et graphiques, périphériques) ne soient inventées. La logique de l’ordinateur est une série d’opérations sur des informations, qui sont ensuite stockées dans une mémoire. Mais cette mémoire n’est pas un stock stable et définitif : les informations y entrent et en sortent constamment, les données sont effacées et réinscrites, elles sont temporaires (mémoire vive). La mémoire matérielle de l’ordinateur est ainsi fondamentalement instable.

La question de la mémoire informatique est elle-même problématisée par la question, l’informatique en réseau. La numérisation croissante des TIC (technologies de l’information et de la communication) ainsi que la miniaturisation du matériel informatique accroissent les possibilités de stockage des données dans les mémoires de masse, et leur traitement de plus en plus rapide par la mémoire vive : le parc informatique pourrait donc être considéré comme une mémoire idéale dans la mesure où il permet non seulement d’avoir accès à des stocks potentiellement infinis, mais aussi parce que le traitement de ces stocks, pour la recherche et la récupération de l’information, devient de plus en plus efficace. Cependant, Wolfgang Ernst avance que la mise en réseau des machines produit des lieux de mémoire particuliers : « Le Cyberespace n’a pas de mémoire. Le Cyberespace n’est même pas un espace, mais plutôt une configuration topologique. C’est pourquoi l’application métaphorique de l’ars memoriae de la Renaissance à la mémoire d’Internet est un mésusage. Il n’y a pas de lieux de mémoire, mais des adresses » [6]. Ces lieux topologiques, en relation de voisinage, sont soumis à la réécriture permanente des données sur les serveurs, comme le rappelle Wendy Chun dans un article qui décrit l’idée paradoxale d’« éphémère qui dure » [7]. Internet n’a pas de mémoire stricto sensu parce que sa régénération est liée à la dégénération de ses données.

La mémoire informatique et en réseau se rapproche davantage qu’on ne pourrait le penser de la mémoire humaine : elle est transitoire, elle réécrit sans cesse les souvenirs qui s’effacent. La Media Archeology se nourrit ainsi directement des analogies cybernétiques qui introduisent la notion biologique de mémoire organique au vocabulaire naissant de l’informatique (via la définition de l’architecture logique des ordinateurs à programmes enregistrés par John Von Neuman). La différenciation majeure qu’introduit la Media Archeology dans l’héritage cybernétique est le refus de considérer la mémoire informatique comme une augmentation fonctionnelle et prothétique à l’esprit humain, considéré comme faillible par nature. La machine n’est pas un simple Memory Extender, selon le nom de la machine visionnaire de Vannevar Bush (le Memex), qui fixe voire inscrit les informations sur un support durable (le microfilm) et permet de reconstituer une mémoire relationnelle sur la base d’une indexation associative (associative indexing). Cette mémoire relationnelle, vivante, promue par l’histoire de l’informatique et des réseaux, est décrite par la Media Archeology comme un fantasme. La mémoire numérique serait plutôt faillible elle aussi. Selon Wendy Chun, il s’agirait davantage d’une mémoire « morte-vivante » : l’information n’est jamais vraiment ni inaccessible, ni obsolète, elle se vit sur le mode « zombie », constamment ressuscitée au fur et à mesure de l’accès aux dernières versions (puisque les anciennes versions sont effacées).

Médiation et ordinateurs en réseau : collections versus archives

Comment donne-t-on sens à ces données qui existent et n’existent pas à la fois selon l’opération numérique en cours ? C’est à travers la question de l’archive que l’interrogation sur la matérialité de la mémoire se concrétise dans des enjeux historiques et culturels. Cependant, l’archive numérique ne peut être réduite à son statut de document sauvegardé et classé. La Media Archeology suggère que les « véritables archives médias sont l’arché des codes sources – arché compris comme en Grec ancien, moins une question d’origines que de commandements » [8]. En cela, le code est un des fondements de la topologie de réseau, le lieu où l’acte trouve son inscription textuelle : « Dans l’archive multimédia, le code et la culture coïncident ». La question du support doit transformer l’archéologie en « archéo-logistique », au sens cybernétique de traitement et d’organisation des données [9], qui permettrait de retrouver dans l’ingénierie des techniques des points de contacts avec les medias, entre traitement, transmission et interprétation de l’information. En effet, la constitution des archives dans le numérique procède d’un système de traitement et de commande pré-symbolique : une opération d’inclusions et d’exclusions qui est gouvernée par des règles et programmée administrativement. La lecture des textes sur support informatique est précédée de ces opérations de pré-lecture, des lectures non pas littérales mais informationnelles : l’ordinateur s’attache moins à la lettre du texte qu’à des chaînes de caractères qu’il scanne. La mémoire de l’ordinateur est elle-même une opération technique de lecture/écriture conçue en termes de traitement de symboles en signaux et vice versa.

Ainsi, pour définir une archive numérique, il faut la définir comme telle, c’est-à-dire qu’il faut pouvoir la lire comme telle. Cette opération de lecture échappe donc largement à l’esprit humain : elle est déléguée en grande partie à des agents logiciels, qui vont chercher, indexer et classer les documents, comme le font les moteurs de recherche. Peut-on dire pour autant que ceux-ci font œuvre d’archivage ? La pratique de la recherche informatisée, couplée à celle qui rend un document trouvable (par exemple à travers le codage d’un document qui rend plus facile son référencement), crée-t-elle des archives ? Ce serait réinscrire les réseaux numériques dans une filiation bibliothécaire: la vision de la «bibliothèque universelle », imaginée et théorisée depuis le Mundaneum de Paul Otlet à la fin du XIXe siècle, trouve une belle réalisation dans le réseau planétaire qu’est le Web. Cette vision, même si elle est consensuelle au sein des penseurs du réseau, transforme cependant le rapport à l’archive. L’archive traditionnelle est fondée sur l’idée de stock ; or, un stock est nécessairement centralisé, et contrôlé dans une structure hiérarchique à la fois humaine et matérielle : une archive est constituée par tous les intermédiaires nécessaires pour se la procurer. L’archive globale ne serait pas simplement accessible de partout, elle implique de nouvelles pratiques de mémorisation de l’information, selon Ernst :

« Le World Wide Web [10] est-il simplement une technique de recherche et d’extraction à partir d’une archive globale, ou marque-t-il les débuts d’une relation littéralement inventive à la connaissance, une archéologie-média de la connaissance qui dissout la hiérarchie traditionnellement associée à l’archive ? En tant que réseau machinique d’automata limité, l’Internet n’a ni de mémoire organisée ni d’agence centrale, mais il se définit davantage par la circulation d’états discrets. S’il y a une mémoire, elle opère un constructivisme radical : toujours construite en situation, sans stockage permanent. » [11]

Les codes ne sont donc plus des supports (un classeur, une armoire, une étagère, une fiche...) qui facilitent et organisent l’accès aux documents mais viennent modifier les documents eux-mêmes en s’inscrivant dans leur matérialité. Comme expliqué précédemment, cette matérialité, qui caractérise la mémoire de réseau, est instable.

Pour fixer cette mémoire fuyante, dit Wendy Chun, on a besoin d’une intervention de sauvegarde, comme celle de la Internet Wayback Machine par exemple [12]. Ces intervenants sont aussi des médiateurs : ils transforment l’opération de réécriture permanente en des bases de données stables, stabilisées non parce qu’elles échappent à la matérialité numérique, mais parce qu’elles sont proposées au public sous la forme d’interfaces dédiées. L’archive, sur Internet, doit être un document public qui se nomme comme tel et qui existe dans une médiation. Si ce document reste dans des index mal ou non répertoriés, enfouis dans le Web profond (le Web inaccessible aux moteurs de recherche), il ne fait partie que d’une collection qui peut disparaître si son propriétaire décide que la prochaine réécriture de son serveur doive supprimer certaines données encombrantes. Internet devient le médium qui archive sa propre matière, dans une forme de récursivité génératrice du matériau culture de réseau, même si cette génération est toujours menacée de dégénérescence.

Considérer ainsi les moteurs de recherche comme des opérateurs d’archive fait courir le risque de voir les documents rester à l’état de collections individuelles, et pire encore, de les voir disparaître. Le travail d’archivage est d’abord un travail de médiation. Il rejoint ainsi le travail de Media Archeology, qui va fouiller les fonctions d’usage et les représentations sociales des objets de l’histoire des médias, dans une « logique de l’usage » inspirée par des penseurs de la communication et de l’informatique comme Jacques Perriault [13]. Erkki Huhtamo propose une « pratique critique qui excave les preuves média-culturelles afin de trouver des indices sur les aspects négligés, mal représentés voire même supprimés du passé des médias et de leur présent, et essaie de les réinsérer dans une conversation » [14]. Ici, la Media Archeology cherche à rendre compte de la transformation de la nature de l’ordinateur comme objet à collectionner des bits en une machine à communiquer des collections de données [15]. En poussant cette logique un peu plus loin, l’ordinateur, s’il veut assumer pleinement des qualités de médiation, doit se voir doté d’interfaces graphiques qui permettent de montrer ces collections non pas seulement comme des représentations mais comme des affects, des événements qui ne sont pas réductibles à la représentation, mais qui se manifestent dans les référents culturels des usages et conversations de réseaux [16].

Le travail de médiation selon la Media Archeology n’est pas un appareillage, un dispositif où l’ensemble de l’Internet serait soumis à l’homogénéisation des documents comme archives véhiculaires. La qualité instable de la mémoire d’Internet doit être appréciée en tant que telle, selon Ernst : « L’Internet n’est pas une archive, mais une collection […]. L’archive est un ensemble bien défini, donné ; l’Internet, au contraire, est une collection, non seulement de textes, mais d’images et de sons également, qui n’ont pas été anticipés par la recherche, une ‘anarchive’ de données capturées pour laquelle une culture archivistique n’a pas encore été développée en Occident » [17]. L’archive « anarchique », non institutionnelle, des médias en réseau viendrait ainsi jouer le rôle du « trauma » que Michel de Certeau, dans une perspective freudienne, assigne à toute écriture de l’histoire [18]. La mémoire d’Internet ne devrait pas selon la Media Archeology être encore envisagée de manière systématique : ni selon la linéarité d’une histoire idéale, ni selon l’exhaustivité d’un index. La Media Archeology remet en question les modèles de l’historiographie, celle en particulier du « livre d’histoire » hérité du XIXe siècle. Elle privilégie l’idée d’archive comme assemblage de « thèmes variés et de morceaux qui peuvent se prêter à des regroupements et des constellations » [19]. Dans cette perspective, la Media Archeology rejoint les perspectives historiographiques de Michel de Certeau qui, selon François Dosse,

« […] différencie deux usages du temps : une pratique, devenue aujourd’hui envahissante, qui consiste à temporaliser un lieu et à magnifier sa valeur dans une perspective hagiographique pour y asseoir une légitimité, une identité. […] Certeau lui oppose divers autres usages du temps, définis par leur caractère combinatoire. Il distingue en premier lieu celui du chasseur, forme de tricotage entre temps continu et surprises événementielles. Une autre forme de combinaison serait celle d’un temps tissé, à la manière du temps enchevêtré des conversations. En troisième lieu, il repère ce qu’il qualifie de temps troué ou temps reprisé, non maîtrisé, au cours duquel l’accident fait sens. Enfin, il y aurait le temps sans trace, simple temps de la perte, largement présent dans la mémoire orale à jamais perdue ». [20]

Cette distinction entre temps du lieu légitime et temps combinatoire se retrouve dans sa célèbre théorie des stratégies et des tactiques, dans L’Invention du quotidien, qui a été redécouverte par une partie de la recherche anglo-saxonne en théorie des médias ces dernières années [21]. La Media Archeology se propose alors de travailler avec ce matériau « troué » qui peut être complété par des documents micro-historiques, non pris en compte par les médiations institutionnelles.

Trouver des matériaux « anomaux » : les recoins obscurs de la Media Archeology

L’intérêt pour l’anomalie est un parti-pris de la Media Archeology, dans la mesure où elle se place au carrefour entre usages et représentations, au cœur du processus de transformation de pratiques de codage en pratiques politiques discursives, et en rapport avec la pratique artistique et son accent mis sur la découverte, la création et l’appropriation. La recherche de l’anomalie [22] est une façon d’aller chercher les trous dans l’histoire des médias, puisque cette histoire est matérielle avant tout.

Cette approche s’intéresse ainsi davantage à une logique socio-historique cyclique qu’à une logique chronologique, à la récurrence plutôt qu’à l’innovation unique, court-circuitant ainsi la doxa du progrès généralement associée à la techno-culture. Les analyses des médias peuvent donner lieu à une histoire des idées qui n’est pas celle, linéaire, du pouvoir et des grands hommes, mais celle des opinions et des erreurs.

« Enregistrer les faux départs, des phénomènes apparemment éphémères, des anecdotes sur les médias, peut parfois être plus révélateur que de retracer l’histoire des machines, de leur brevetage, de leur fabrication et de leur distribution industrielle dans la société, bien plus révélateur encore que de parler de la vie de leurs créateurs, si l’on se focalise sur les significations qui émergent à travers les pratiques sociales liées à l’usage des technologies » [23].

Une approche « anomale » de l’histoire peut se fonder sur le principe de sérendipité qui caractérise par bien des aspects l’usage des médias contemporains en réseau (au niveau des technologies de la recherche et de l’attention, notamment). Erkki Huhtamo parle ainsi de l’intérêt de la Media Archeology pour les « découvertes de hasard » (« chance discoveries ») [24] : des documents qui n’entrent pas dans la causalité postulée par l’historiographie classique, et qui n’ont a priori pas d’intérêt. Postuler, au contraire, l’intérêt de découvertes de hasard permet de déconstruire le mythe d’une histoire totalisante. Plus spécifiquement, dans le contexte des médias numériques, cela permet d’élaborer une méthodologie réflexive. Il existe des myriades de collections de documents en plaintext témoignant de la vie de réseaux à l’époque pré-Web [25] ou autres formats rassemblés par des individus amateurs d’Internet, c’est-à-dire « aimant » le médium qui leur permet de communiquer et de transmettre des informations. La question qui consiste à se demander quel type de document doit être conserver pose un problème dans les recherches toutes récentes consacrées à l’archivage et l’histoire d’Internet ; ce n’est que depuis une dizaine d’années que des documents complexes comme ceux constitués par les conversations en réseau sont proposés à l’archivage systématique [26].

Afin de trouver de tels dérangements dans la culture de réseau, il s’agit non plus de chercher des valeurs « anormales » mais des objets et des processus « anomaux », qui s’écartent de la règle avant même de s’y opposer, qui sont aberrants du point de vue de la catégorisation systématique et qui relèvent d’une certaine indétermination [27]. Ainsi la Media Archeology assume sa dimension de « science-fiction », en faisant l’investigation d’objets non-identifiés dont les formes et les fonctions ne correspondent pas forcément à notre appréhension du monde telle que définie par les grandes théories, les prétendus paradigmes de l’ère de l’information.

La publication récente en 2009 du Spam Book par des chercheurs imprégnés de Media Archeology, Jussi Parikka et Tony Spamson, fait figure de manifeste pour la recherche de « l’anomalité », et cela dès le sous-titre : Des virus, du porno et autres anomalies du côté obscur de la culture numérique [28]. Les accidents médiatiques provoquent non seulement des ruptures dans la continuité technologique, mais créent aussi des topologies, c’est-à-dire des lieux qui établissent de nouvelles relations à l’environnement et donc le reconfigurent, sur le mode de la contagion [29]. La discipline « Evil Media Studies » (Études des mauvais médias), proposée par provocation par Matthew Fuller dans The Spam Book, systématise cette perspective en orientant son regard vers les pratiques médiatiques de tromperie et de manipulation généralement perçues comme des non-sens à éliminer. Mais ces anomalies culturelles trouvent leur contrepartie, dit-il, dans les techniques même de programmation des médias numériques :

« Si les glitchs, bugs et autres erreurs sont inévitables (parce que même les systèmes formels sont incomplets), alors les normes technologiques, l’injonction permanente de l’optimisation et l’exactitude déraisonnable de la logique formelle nécessaire à la programmation logicielle, génèrent elles-mêmes des mouvements aberrants qui exploitent les idiosyncrasies d’un langage à la fois formel et naturel ». [30]

L’attention aux « mauvais objets » (« bad objects ») des technologies permet de débusquer les anomalies telles que le spam et les virus qui témoignent de l’environnement de réseau comme d’un organisme imparfait, selon une « condition semblable à une horro autotoxicus du réseau numérique : la capacité du réseau à propager ses propres imperfections, excédant la métaphore d’une unité naturelle » [31]. La technologie est encore pensée par le positivisme sur le mode naturaliste, comme une création « parfaite », microcosme stable et complet [32] ; pourtant, penser la médiation technologique en termes d’archéologie permet d’envisager l’environnement technologique comme un milieu relationnel et affectif dans lequel des forces contradictoires agissent. On peut alors reconstituer des histoires alternatives, comme par exemple retrouver des formes prototypiques de spam dans des jeux et expériences de la communication en réseau bien avant qu’ils ne deviennent une forme d’intrusion publicitaire [33].

En définitive, la Media Archeology est proposée moins comme une méthode formelle que comme une « alternative épistémologique » [34] et une série de concepts spéculatifs (et assumés comme tels [35]) qui se penche sur la matérialité de la mémoire des technologies aussi bien que sur les règles discursives (dans la lignée de l’archéologie du savoir foucaldienne), mais aussi logiques, logistiques et machiniques qui lui donnent forme. Les médias ne sont plus considérés seulement comme des objets, mais aussi comme des sujets, ou des auteurs, ainsi que le précise Ernst, de l’archéologie elle-même : leur inscription historique et aussi une écriture qui dépasse les textes écrits « à la main » par les humains, ainsi qu’une expression. On pourra parfois regretter que, dans l’aversion de la Media Archeology pour les méthodes de l’historiographie classique, les sources de cette écriture machinique soient très souvent laissées dans l’obscurité qui les caractérise épistémologiquement. Si cette posture fait partie intégrante de cette non-méthode, d’un refus du recours systématique aux origines et à l’autorité des sources, elle peut déranger le lecteur qui ne comprend pas comment trouver ces indices anomaux sans preuves ni guide dans la matérialité complexe et touffue du numérique et des réseaux.

  1. [1] Les Média archéologues ne revendiquent pas l’héritage de la microstoria et son analyse des individus, mais l’idée d’observer les niveaux micro-structurels des systèmes biologiques, techniques, sociaux et politiques est récurrente. Voir par exemple S. Zielinsky, Deep Time of the Media. Toward an Archaeology of Hearing and Seeing by Technical Means, Cambridge (Mass.), The MIT Press, 2006.
  2. [2] Les dead media, par exemple, – un projet pour lequel l’écrivain de science-fiction Bruce Sterling s’est passionné – sont souvent cités comme une illustration précoce de Media Archeology.
  3. [3] J. Goody, La raison graphique, Paris, éd. de Minuit, 1979.
  4. [4] La question de la variation est au cœur des travaux de Siegfried Zielinski, inspirateur de la Media Archeology et théoricien de la Variantology, fondée de manière similaire sur l’archéologie et la généalogie foucaldiennes, et qui promeut l’investigation de discours non dominants afin de critiquer les catégories assumées de la culture et le pouvoir des médias occidentaux. Cf. S. Zielinski et S. M. Wagnermaier (dir.), Variantology – On Deep Time Relations Of Arts, Sciences and Technologies, Cologne, Verlag der Buchhandlung König, 2005. Il faut cependant préciser que Zielinski et Ernst s’opposent sur des points cruciaux, notamment sur l’importance accordée aux codes et logiques informatiques qu’Ernst place au centre des préoccupations de la Media Archeology.

  5. [5] W. Ernst, « Media Archeology. Method and Machine versus History and Narrative of Media », in E. Huthamo et J. Parikka (dir.), Media Archeology. Approaches, Applications, Implications, Berkeley, University of California Press, 2011, p. 240. (Trad. de l’auteur.)
  6. [6] Ibid., p. 119. (Trad. de l’auteur.)
  7. [7] W. H. K. Chun, « The Enduring Ephemeral, or the Future is a Memory », in E. Huthamo et J. Parikka, ibid., p. 184- 205.
  8. [8] Ernst, op. cit., p. 240. (Trad. de l’auteur.)
  9. [9] « Without a fundamental, material support, however, it is no longer archeo-logy in the classical sense, but rather cybernetic archaeologistics. […] In the multimedia archive, code and culture coincide. » W. Ernst, « Dis/continuities. Does the Archive Become Metaphorical in Multi-Media Space ? », in W. H. K. Chun et T. Keenan (dir.), New Media, Old Media : A History and Theory Reader, London, Routledge, 2006, p. 114.
  10. [10] Ernst devrait ici parler de l’Internet plus généralement dans la mesure où les processus qu’il évoque dépassent le strict cadre du protocole de réseau Web, et commencent d’ailleurs bien avant sa mise en place. Cependant, il est vrai que les techniques d’affichage des contenus multimédia permises par l’arrivée du Web rendent davantage explicites et visibles ces processus.
  11. [11] W. Ernst, « Dis/continuities. Does the Archive Become Metaphorical in Multi-Media Space ? », op. cit., p. 115. (Trad. de l’auteur.)
  12. [12] L’Internet Archive (archive.org), une initiative privée et amateure de Brewster Kahle depuis 1996, précède et influence même des initiatives plus institutionnelles telles que celle de l’INA, qui archive le Web français depuis 2006.
  13. [13] Considéré comme un des précurseurs de la Media Archeology. E. Huthamo et J. Parikka, ibid., p. 3.
  14. [14] E. Huhtamo, « Dismantling the fairy engine. Media Archeology as topos study », in E. Huthamo et J. Parikka, ibid., p. 27. (Trad. de l’auteur.)
  15. [15] J. Perriault, « Le rôle de l’informatique dans la pensée en information et en communication », Hermès, n° 48, 2007, p. 127-129. Voir aussi J. Perriault, La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion, 1989.
  16. [16] C. Alt, « Objects of our Affection. How Object Orientation made Computers as a Medium », in E. Huhtamo et J. Parikka, ibid., p. 278.
  17. [17] W. Ernst, « Dis/continuities. Does the Archive Become Metaphorical in Multi-Media Space ? », op. cit., p. 140. (Trad. de l’auteur.)
  18. [18] F. Dosse, « Michel de Certeau et l’écriture de l’histoire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 78, 2/2003, p. 145-156.
  19. [19] G. Hertz et J. Parikka, « Ctheory Interview. Archeologies of Media Art », ctheory.net, « Resetting Theory », 2010, http://www.ctheory.net/ articles.aspx?id=631. (Trad. de l’auteur.)
  20. [20] F. Dosse, ibid., p. 256.
  21. [21] Exemple parmi tant d’autres choisis pour son statut de célébrité de la recherche en théorie des nouveaux médias : L. Manovich, en particulier son dernier ouvrage Software Takes Command, paru en 2008 (version PDF).
  22. [22] Une autre piste sur l’anomalie, non explorée par l’auteure de cet article, est le travail de Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige », 11e éd., 13 mai 2009.
  23. [23] E. Huhtamo, « From Kaleidoscomaniac to Cybernerd. Towards an Archeology of the Media », ISEA, 1994, http://www.isea.qc.ca/ symposium/archives/isea94/pr501.html.
  24. [24] Ibid.
  25. [25] Cf. http://www.textfiles.com : une collection de documents en format brut de texte compilée par l’historien d’Internet amateur Jason Scott et témoignant de la vie sur les BBS ou Usenet, territoires privilégiés de la culture de réseau avant le Web.
  26. [26] C. Paloque-Berges, « Comparer ou prévoir dans les recherches sur Internet : repenser la médiation technique de réseau à l’aune du comparatisme », in Actes de colloque en ligne du 17e Congrès de la Société Française en Information et Communication, http://www.sfsic.org/17eme-congres ; « Un patrimoine composite : le public Internet face à l’archivage de sa matière culturelle », in Culture et Musées (à paraître en 2012).
  27. [27] L’article « anomal » du Trésor de la langue française informatisé (TLFi) propose ainsi plusieurs définitions intéressantes pour notre propos, en ce qu’elles problématisent le rapport des éléments au système : en langue scientifique, « Qui s’écarte de la règle ; inhabituel » ; en botanique, « De forme irrégulière, indéterminée » ; en linguistique, « Qui a un caractère aberrant par rapport à un type, à un système, à une règle qui régit une catégorie » ; en sciences des pathologies, enfin, « Celles qui n’ont aucun caractère particulier, qu'on ne peut rapporter à aucune espèce connue ; ou bien celles dont les périodes ne suivent pas la marche ordinaire ». http://www.cnrtl.fr/definition/anomal.
  28. [28] J. Parikka et T. Sampson (dir.), The Spam Book: On Viruses, Porn, and Other Anomalies from the Dark Side of Digital Culture, Cresskill, Hampton Press, 2009.
  29. [29] J. Parikka, Digital Contagions, New York, Peter Lang, 2007.
  30. [30] M. Fuller, « Towards Evil Media Studies », in J. Parikka et T. Sampson, ibid. (Trad. de l’auteur.)
  31. [31] « Introduction », in J. Parikka et T. Sampson, ibid. (Trad. de l’auteur.)
  32. [32] J. Parikka, Insect Media, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2010.
  33. [33] C. Paloque-Berges, « Proto-spam: Early Forms of Spam as Vernacular Performance on Usenet », in ISEA 2010 Rurh Conference Catalog.
  34. [34] W. Ernst, « Media Archeology. Method and Machine versus History and Narrative of Media », ibid., p. 239.
  35. [35] Cf. le récent panel « Search for a Method » à la conférence Transmediale 2012, qui a réuni d’importants acteurs de la Media Archeology tels que Siegfried Zielinksy, Wolfgang Ernst et Jussi Parikka. Ce dernier a présenté ses derniers travaux sur « l’exhumation en tant que méthode artistique » comme un exemple de concept de matérialisme spéculatif.
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