L’autoportrait numérique comme réminiscences archaïques

Delphine Colin

La fouille implique un bouleversement entre le haut et le bas, le dessus et le dessous – découverte, resurgissement des vestiges du passé –, elle fait remonter à la surface ce qui était caché dans les profondeurs. Est-ce un tel processus créateur qui est à l’œuvre dans les pratiques numériques ? Peut-on l’envisager, à l’inverse des idées préconçues, non comme rupture avec le passé mais comme plongée vers l’inconnu et l’immémorial ? La création numérique s’enracine-t-elle dans la profondeur des temps archaïques et mythiques ?

Delphine Colin est professeure agrégée et docteure en arts plastiques. Elle mène une réflexion sur l’autoportrait à travers sa pratique artistique et dans sa thèse intitulée L’autoportrait et la déchirure du réel à travers la photographie et la vidéo (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Mars 2010). Elle poursuit ses questionnements à travers différents articles sur l’intime, le monstrueux dans l’autoportrait, la représentation de la féminité dans l’art contemporain, et sur les rapports entre réel et image dans les pratiques numériques. Par ailleurs, active dans le champ artistique contemporain, elle a eu plusieurs vidéos projetées dans des galeries et des festivals en France et à l‘étranger, et ses photographies ont été exposées dans différents lieux parisiens.

Site Internet : http://delcolin.over-blog.com/

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Arts plastiques

Déconstruire/reconstruire la temporalité
Déployer l’invisible dans l’épaisseur visible du virtuel
Ouvrir les mythes à la fulgurance du nouveau

Penser l’archéologie des nouvelles technologies nous conduit à nous interroger sur un temps qui semble échapper à la linéarité pour se faire traversée verticale. Anton Ehrenzweig remarque que « le travail créateur nous ramène toujours à fouiller les niveaux les plus profonds de l’imagerie mentale » [1]. Cette notion de fouille implique un bouleversement entre le haut et le bas, le dessus et le dessous – découverte, resurgissement des vestiges du passé, mise à jour – elle fait remonter à la surface ce qui était caché dans les profondeurs de la terre « tout en indiquant les couches qu’il a fallu traverser auparavant » [2]. La fouille, comme la mémoire, est processus, traversée, travail à la fois matériel et psychique de mise à jour. C’est une même idée que l’on trouve chez Proust : le travail de l’artiste est « de chercher sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent […]. C’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu’il nous fera suivre. » [3]

Est-ce un tel processus créateur qui est à l’œuvre dans les pratiques numériques ? Peut-on l’envisager, à l’inverse des idées préconçues, non comme rupture avec le passé mais comme plongée vers l’inconnu et l’immémorial ? Dans l’image dialectique, « l’autrefois rencontre le maintenant dans un éclair » [4], télescopage fulgurant des temps où l’image est faite de réminiscences archaïques en même temps qu’elle les dépasse et les réactualise. La création numérique s’enracine-t-elle dans ces temps archaïques et mythiques qui travaillent l’image de l’intérieur, l’ouvrant au paradoxe temporel de l’anachronisme ? Nous pensons en effet que l’image numérique, qui possède dans sa structure même une profondeur à la surface de laquelle se jouent différentes strates temporelles, s’enracine dans les profondeurs de l’inconscient collectif et des temps mythiques dans un « mouvement toujours en acte de ce qui, dialectiquement, revient […] et se renouvelle, c’est-à-dire concerne le futur tout autant que le passé » [5]. Nous nous demanderons quel est cet autrefois qui resurgit dans l’image ? Une remontée des effrois primitifs depuis les profondeurs ? Un temps archaïque, mythologique, qui se conjugue avec la mémoire individuelle et intime de l’artiste, ou la dépasse ?

Nous allons nous intéresser plus particulièrement aux pratiques numériques de l’autoportrait dont la spécificité est d’être travaillé par un temps paradoxal qui mêle souvenirs, définition de soi au présent, désir d’immortalisation qui en même temps fait signe vers la propre mort du sujet, quête impossible de soi... Comme le souligne Michel Beaujour, l’autoportrait se construit lui-même comme une « archéologie parce que son invention consiste souvent à parcourir des lieux fournis par la mémoire » [6]. L’autoportrait prend alors « l’apparence du discontinu, de la juxtaposition anachronique » [7], renforçant encore ce questionnement sur le temps à l’œuvre dans l’image.

C’est dans cette perspective que nous étudierons les œuvres de Vibeke Tandberg, Keith Cottingham, Orlan ou encore Pipilotti Rist. C’est également en tant que plasticienne que je me positionne ici, ayant moi-même recours au numérique et au travail de l’image par Photoshop : c’est en effet dans cet espace virtuel, où je combine des images de mon visage et de mon corps prises dans des temps et des espaces différents, que je crée mon autoportrait. Procédant par assemblage et superposition de ces divers fragments, les images de moi-même, photographiques et vidéoraphiques, quittent leur statut familier, leur substance pour devenir structure de transformations. Nous confronterons alors ma propre pratique du numérique avec les œuvres d’autres artistes, pour en comprendre les diverses démarches, du procès créateur à l’image réalisée.

Déconstruire/reconstruire la temporalité

Les procédés numériques permettent la superposition d’images, leur entrelacement par des effets de filtres ou leurs glissements les unes sur les autres par des fondus enchaînés dans les vidéos. L’image se stratifie dans les photographies, se feuillète dans l’écran, dans une texture numérique propre qui combine des temps hétérogènes. Cela conduit à un déploiement en épaisseur de l’image qui se fait palimpseste dans un rapport étroit avec la mémoire et l’appareil psychique. La photographie est souvent considérée comme « traversée de mémoire, elle-même véhicule de mémoire » [8]. Utilisée pour fixer un événement, un moment précis d’existence, elle prend vite le relai de ces instants vécus, devenant non seulement le témoignage de ce « ça-a-été » [9] mais allant parfois même jusqu’à s’y substituer. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que des artistes comme Christian Boltanski, Vibeke Tandberg ou Gillian Wearing, partant de ce constat, ont retravaillé, transformé, détourné les albums de famille, mettant à mal leur propre fonction de mémoire.

Dans ce type de pratique, le numérique a pris le relai de l’argentique, apportant sans doute un supplément de vraisemblance par des effets de collage/photomontage imperceptibles. Dans le cas de Vibeke Tandberg et sa série Living together [10], c’est par la fusion numérique de deux images prises dans un bref intervalle de temps que ses photographies sont créées, permettant le surgissement du double de l’artiste. Elle se représente alors dans diverses situations du quotidien, accompagnée de sa « jumelle » virtuelle, sœur et complice qui n’a jamais existée. En effet, jouant une première pose face à l’objectif photographique avant de rapidement se transformer en son autre, Vibeke Tandberg instaure un processus créateur qui repose en quelque sorte lui-même sur un dédoublement physique et temporel. Au moment de la prise de vue, c’est face à un double précisément absent qu’elle se positionne. L’image et son double ne prendront consistance que dans un second temps, dans la fusion des deux prises de vue qui crée l’illusion d’une scène unique alors même qu’elle conjugue des temps et des réalités disjointes.

Ce qui advient à l’image n’existe alors que dans l’image et c’est la réalité présente et passée de l’artiste qui est prise dans le vertige du simulacre. Vibeke Tandberg nous met face à un temps entièrement recréé, dans l’image elle-même et dans ce à quoi elle renvoie – c’est-à-dire une enfance [11] et des événements qui n’ont pas existé : la vie de ces deux sœurs n’est qu’une histoire, une invention, une recréation virtuelle où elle n’hésite pas à se mettre en scène dans différentes pièces de la maison d’enfance (chambre, salle de bain, cuisine) jouant de cette ambiguïté entre fiction et réalité pour nous interroger sur la fonction même de mémoire de l’album de famille. L’artiste confronte, par cette fusion d’images, temps autobiographique et temps de l’autoportrait dans une quête identitaire qui passe par une déconstruction du sujet, autant au niveau de l’apparence et de la subjectivité, que de l’histoire personnelle. Dans cette série d’autoportraits numériques, le temps, déconstruit et reconstruit, précipite passé, présent et futur dans une image qui en réinvente les liens et les modes d’apparition.

Déployer l’invisible dans l’épaisseur visible du virtuel

La photographie, avant même son utilisation numérique, peut se rapprocher, au niveau de son procès créateur, de l’appareil psychique, comme le montre Philippe Dubois dans L’acte photographique [12]. Appareil photographique argentique et appareil psychique fonctionnent tous deux selon un double mouvement, à la fois « diurne » et « nocturne ». L’appareil photographique procède ainsi par une entrée (captation) et une traversée vers la surface d’inscription (le film photographique). De même, l’appareil psychique se caractérise par le passage des choses perçues par la conscience à leur inscription au fond de l’inconscient. Le second mouvement, contraire et « nocturne », se fait « résurgences à partir du fond où tout est inscrit et demeure virtuellement […] vers des manifestations extérieures, actualisées, visibles, représentables » [13]. Ce retour du refoulé et ce resurgissement des images latentes à la surface se font de manière progressive, sélective, par bribes plus ou moins incomplètes et déformées. Cela rappelle une nouvelle fois la photographie et son procédé de développement argentique où l’image d’abord découpe le réel puis se révèle progressivement dans l’obscurité rougeoyante du laboratoire avant d’accéder à la pleine lumière.

Avec le numérique, cette apparition lente des images en latence est remplacée par la quasi immédiateté de sa saisie et de sa visibilité à l’écran et bouleverse en quelque sorte ce rapprochement avec l’appareil psychique. Cependant, dans leur transférabilité, dans leur capacité à être à la fois partout et nulle part, les images numériques rejoignent sans doute ces « traces mnésiques enfouies dans notre inconscient » que Philippe Dubois dit être « toujours toutes là » [14] : multiples images réduites à des fichiers, elles peuvent être à tout moment transportées, déplacées, projetées, diffusées sur divers supports, pour peu qu’on leur donne cette possibilité d’accéder à la visibilité. Tels les souvenirs, les expériences passées, ou les rêves nocturnes qui « continueront de travailler - d’infléchir, de transformer, de ‘‘figurer’’ - la vie consciente » [15], les images numériques sont prises dans un réseau d’images qui passent sans cesse de l’une à l’autre, qui se renvoient et s’échangent leurs propriétés, qui en appellent toujours à une autre qui va tirer plus loin la ligne de métamorphose. C’est alors dans leur structure même qu’elles peuvent se rapprocher de l’appareil psychique. La pratique du numérique rend en effet possible toutes ces manipulations et toutes ces stratifications temporelles et permet de mixer plusieurs images prises à des moments et dans des lieux différents.

Ce sont à ces superpositions et à ces entrelacs temporels que j’ai recours dans ma pratique du numérique. Mes images sont souvent composites, multiples, dans un déploiement en épaisseur où la part d’invisible se mêle au visible. Chaque image semble en contenir une autre, sous-jacente, et prête à être révélée : visages superposés et dédoublés des Autoportraits méduséens devenus masques d’eux-mêmes ; jeux d’inversion, de contrastes et d’effacements dans Eclats ; ou encore association d’images d’encre et de corps dans Vaguement corps… Mon autoportrait se situe hors du temps biographique et chronologique, hors des principes de ressemblance et de reconnaissance. Il ne participe pas de ce rôle de la photographie comme lutte contre l’oubli ou comme persistance de la mémoire d’événements vécus, mais il semble en même temps favoriser cette remontée à la surface d’images en latence qui viennent de fonds beaucoup plus lointains. Un tel bouleversement des temps est encore plus présent dans les portraits et autoportraits entièrement virtuels. On peut penser à ceux de Catherine Ikam, Loretta Lux ou encore de Keith Cottingham.

Dans sa série Fictitious Portraits [16], Keith Cottingham présente des portraits qui sont de pures simulations numériques. Ces adolescents sont conçus à partir d’une sculpture d’un buste en terre glaise numérisée à l’aide d’un « dactylo scanner ». Ajoutant à ce moule électronique d’autres photographies d’adolescents d’origines, de genres et d’âges différents, Keith Cottingham crée une matrice d’informations composites construisant une réalité à forme humaine totalement artificielle. Joan Fonctuberta remarque que « la photographie esthétise et chosifie tout de la même façon, […] à l’inverse du chasseur, le photographe ne tue pas le corps, mais la vie des choses. Il ne laisse que la carcasse, l’enveloppe, le contour morphologique » [17]. Reprenant à son compte cet aspect de la photographie argentique, Keith Cottingham constitue ses images de jeunes adolescents au corps lisse, blanc, musclé, enveloppe corporelle presque parfaite mais dont les yeux qui fixent le spectateur, vides de toute expression, trahissent cette absence de vie. Ces doublures virtuelles sont détachées de leur référent et n’attestent d’aucune existence réelle. Le fond indéterminé des photographies, comme la mise en scène très statique des personnages, renforcent cet aspect mortuaire de l’image tout en la plaçant dans un hors-temps. Ces identités fictives, troublantes dans leur ambiguïté « réaliste », apparaissent comme des trompe-l’oeil contemporains qui « suscitent un véritable effroi que la compréhension ‘’après-coup’’ de la genèse de l’image ne parvient pas totalement à dissiper » [18]. C’est d’ailleurs également sur cet effet de révélation « après-coup » que reposent les œuvres de Vibeke Tandberg : sa gémellité fictive ne prend sens que dans un second temps, laissant soudain envahir ces images, a priori banales, d’une inquiétante étrangeté.

Vibeke Tandberg et Keith Cottingham posent, à travers ces êtres fictionnels, la question du double et de l’identité : « ils véhiculent l’idée que ces êtres créés par le traitement d’image pourraient être le résultat de la génétique. L’outil informatique se substituant en quelque sorte au laboratoire du scientifique permet d’inventer les chimères de demain. » [19] Ils « sont révélateurs des fantasmes générés par le phénomène du clonage dans notre société » [20] tout en faisant écho à des peurs plus anciennes, déjà présentes dans la littérature fantastique du XIXe siècle. Chez Keith Cottingham, le double devient également porteur de perfection et d’éternité : multipliables à l’infini, ces adolescents n’existent que dans un espace virtuel tout en prenant l’aspect d’être réel, déjouant l’emprise du temps et de la mort. Keith Cottingham interroge ici le rapport entre temps réel et temps virtuel, modèle et représentation, dans un désir d’immortalisation et de perfection qui n’est pas loin du celui du personnage du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Ils nous montrent ainsi que l’autoportrait puise à la fois dans le réel et dans l’imaginaire et laisse jouer à l’infini les résonnances entre une multitude d’images, passées et futures, intimes et universelles, dans un entrecroisement au sein du présent.

Ouvrir les mythes à la fulgurance du nouveau

Bachelard insiste sur le temps « dyschronique » de l’œuvre qui amène à penser que, « par l’éclat d’une image, le passé lointain résonne d’échos et [que] l’on voit guère à quelles profondeurs ces échos vont se répercuter et s’éteindre » [21], rebondissant et conjuguant l’ancien immémorial avec le présent dans un déploiement vertical qui fait également signe vers l’avenir. C’est une telle traversée de temps qui est à l’œuvre chez Keith Cottingham : mêlant les peurs actuelles liées au clonage et des questions plus générales liées au double et à la perte identitaire, il fait également appel au fantasme de l’éternelle jeunesse et de la perfection. « Tel Zeuxis qui invente la plus belle femme du monde (Hélène) ou Phidias qui sculpte l’image des dieux, l’esthétique idéaliste de certains artistes du virtuel nous présente une beauté supra-humaine. […] Le personnage créé n’est pas identique à son modèle humain, il en est la copie améliorée. » [22] Tout en ayant recours à une pratique numérique et virtuelle, Keith Cottingham réactualise ces mythes et peurs primordiales, plongeant dans l’imaginaire collectif. Nous retrouvons là ce que dit Benjamin sur la puissance de l’image dialectique : « l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation » [23], un Autrefois comme réminiscence archaïque qui n’est ni imitation ni retour aux sources, mais reconnaissance d’un élément mythique dont l’œuvre actuelle procède tout en le dépassant. Convoquer les mythes dans l’art, explique en effet Benjamin, ce n’est pas les reproduire, mais les ouvrir à la fulgurance du nouveau, les dépasser dans des formes originales.

Dans mon travail, cet « autrefois » mythologique est celui de Méduse. Une telle réminiscence ne s’est pas faite au moment où je me photographiais, mais dans le face-à-face avec la série photographique que je venais de réaliser et qui ne montrait de moi-même que mon visage limité aux yeux. Dans cette prolifération d’yeux étranges, ayant perdu tout regard, ce sont les croyances en le mauvais œil, œil déviant, troisième œil, qui me sont d’abord apparues, puis celui de l’œil cyclopéen, avant que la face méduséenne ne s’impose comme une évidence. Regard pétrifiant, monstruosité, chaos, déformation, prolifération, mort et effroi sont les paradigmes de la face méduséenne. Marquée par cet imaginaire, ce sont à de tels aspects que j’ai soumis mon autoportrait, à travers la pratique du numérique : visage-masque ou masqué, prédominance des yeux tournés vers un extérieur qu’ils fixent, hybridation et altération des traits, prolifération d’une image toujours composite ou sérielle, passages incessants de la pétrification à la mouvance... Dans la vidéo Gorgô [24], en particulier, les fondus enchaînés permettent la mise en mouvement des images fixes tout en créant des superpositions où chaque image semble en contenir une autre, prête à être révélée. Cheveux et visage se mêlent dans un rythme qui s’accélère et se fait plus heurté : les images en noir et blanc de mon visage surgissent, immobiles, et rompent avec le mouvement de plus en plus frénétique des cheveux. Gorgô joue ainsi sur différents rythmes et défait toute illusion filmique pour affirmer un temps autre, chaotique, mêlant la frénésie guerrière et animale des cheveux à la fixité mortuaire du visage.

C’est aussi, au-delà de ma propre pratique, ces récurrences de la Gorgone que nous pouvons observer dans les autoportraits du XXe siècle : hybridation, devenir-animal, défiguration hantent les représentations, que l’on songe à Matthew Barney, Pipilotti Rist, Orlan, Arnulf Rainer... Une telle résurgence n’est toutefois pas propre aux autoportraits contemporains. Le Caravage, dans son célèbre autoportrait Tête de Méduse de 1598, avait déjà choisi de réfracter dans ses propres traits la face de Méduse. Se représentant dans la double posture de Méduse et de Persée, l’artiste n’hésite pas à faire de son visage une image médusée et médusante où surgit le tout autre de soi, montrant par là même que chercher à se représenter ne peut passer que par un dessaisissement de soi.

Au XXe siècle, le monstre méduséen, dans son interférence de l’humain et de l’animal, du masculin et du féminin, du beau et du laid, trouve son plein écho dans les autoportraits numériques. A travers ses Self-hybridations, Orlan remet ainsi en cause les critères de la beauté occidentale et échappe à une vision normée et stéréotypée de soi tout en se donnant la possibilité de se réapproprier son visage (dans la continuité de ses performances des années 70). Ce rejet des normalisations et des catégorisations est également présent dans l’œuvre de Pipilotti Rist. À travers la vidéo numérique, cette artiste joue sur différentes mises en scène où l’univers, au premier abord d’apparence simple et normée, se dérègle, disjoncte, bascule dans la folie. Ainsi, dans sa vidéo Bilutraum [25], Pipilotti Rist travaille sur le corps de la femme : par le mouvement de l’image filmique et par les manipulations numériques, elle soumet son corps à divers processus d’altération, de saturation, de superposition, engendrant une image d’elle-même toujours changeante où oscillent séduction et répulsion, érotisme et monstration, tactilité et distanciation. La bouche est un élément récurrent de la vidéo : rouge, sanglante, monstrueuse et envahissante, elle devient tout autant gueule animale, chair, viande, sexe, que forme difforme et abstraite. Le mouvement des images est créé numériquement, et certaines séquences de ma vidéo Gorgô relèvent elles aussi du principe d’animation. Cette technique de montage amplifie les déformations et les aberrations visuelles et fait de l’image un matériau transformable à l’infini. Son corps en son entier est ainsi traité comme une forme malléable qui évolue, se meut dans l’espace, se sépare et se reforme, créant une vision anamorphique et énigmatique de l’image.

L’image numérique n’est pas lisse mais possède au contraire une profondeur à la surface de laquelle se jouent les différentes strates temporelles comme autant d’images sous-jacentes qui s’enracinent dans les temps archaïques : les réminiscences du mythe méduséen traversent mes images comme celles d’Orlan ou de Pipilotti Rist, les recherches d’une beauté parfaite et idéale prennent forme dans les créations artificielles de Keith Cottingham, la peur des doubles se concrétise dans les clones virtuels ou autres avatars. Dans ces autoportraits numériques contemporains, les profondeurs de l’inconscient collectif et des temps mythiques remontent à la surface, se mêlant à la mémoire individuelle de l’artiste et à la réinvention de soi. Loin d’être en rupture avec les thèmes et les questionnements antérieurs, les pratiques numériques réactivent ces problématiques : tel le procédé de la fouille, elles dévoilent ces différentes strates temporelles en associant, combinant, juxtaposant, dans leur structure et dans leur processus créateur mêmes, des réalités et des temps hétérogènes. Et dans cette traversée verticale des temps, elles engendrent des bouleversements et des déterritorialisations qui donnent naissance à ces images improbables et inquiétantes venues des fonds ancestraux et qui se confrontent au « maintenant » de leur apparition.

  1. [1] A. Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, essai sur la psychologie de l’image artistique, Paris, Gallimard, coll. « tel », 1974, p. 231.
  2. [2] W. Benjamin, « Fouilles et souvenir », in Images de pensée, trad. J.F Poirier et J.Lacoste, Paris, Christian Bourgeois, coll. « Détroits », 1998, p. 181-182.
  3. [3] M. Proust, A la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé, cité par Pascal Bonafoux, Moi ! Autoportraits du XXe siècle, Milan, Skira, 2004, p. 17.
  4. [4] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, Le livre des passages, trad. J. Lacoste, Paris, R. Tiedemann, 1989, p. 479.
  5. [5] G. Didi-Huberman, La ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, Paris, Macula, 1995, p. 267.
  6. [6] M. Beaujour, Miroirs d’encre, Paris, Le Seuil, coll. « Poétique », 1980, p. 204.
  7. [7] Ibid., p. 9.
  8. [8] G. Didi-Huberman, Quand les images prennent position, L’œil de l’histoire 1, Paris, éd. de Minuit, coll. « Paradoxe », 2009, p. 172.
  9. [9] R. Barthes, La chambre claire : notes sur la photographie, Paris, Cahier du cinéma/Gallimard/Seuil, 1980. Dans cet ouvrage de référence, Barthes insiste sur la valeur indicielle de la photographie qui confère à l’objet photographié un « certificat de présence » : « dans la Photographie, je ne puis jamais nier que la chose a été là. Il y a une double présence conjointe : de réalité et de passé» (p. 120.) Le « ça-a-été » renvoie à cette double position de la réalité de la chose et de sa réalité passée définie comme « noème photographique ».
  10. [10] Vibeke Tandberg, Living together, 1996, série de 22 photographies couleurs, montage digital, dimensions variables.
  11. [11] « Le thème plus général est pour moi le fait de grandir, et ce qui m’est arrivé au cours des années. Je jouais différents caractères archétypaux, liés à mes propres rêves d’enfance ». V. Tandberg, in M. Hannula, Why do I like rock music ?, Trondheim, NTNU, 2000, p. 165.
  12. [12] P. Dubois, L’acte photographique et autres essais, Paris, Nathan université, 1990.
  13. [13] Ibid., p. 275-276.
  14. [14] Ibid.
  15. [15] G. Didi-Huberman, Devant le temps, Histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, éd. de Minuit, coll. « Critique », 2000.
  16. [16] Keith Cottingham, Fictitious Portraits, 1990-1992, série de quatre photographies numériques couleurs.
  17. [17] J. Fontcuberta, Le baiser de Judas : photographie et vérité, Arles, Actes Sud, 1996, p. 60.
  18. [18] D. Baqué, Photographie plasticienne, L’extrême contemporain, Paris, éd. Du Regard, 2004, p. 218.
  19. [19] C. Guillot, S. Roux, « Morphing informatique et hybridation technologique : des artistes plasticiens à la recherche de leur double », Belphegor, vol. II, n°2, avril 2003.
  20. [20] Ibid.
  21. [21] G. Bachelard, La poétique de l’espace (1957), Paris, PUF, 1964, p. 2.
  22. [22] C. Guillot, S. Roux, op. cit.
  23. [23] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, Le livre des passages, op. cit, p. 479.
  24. [24] Delphine Colin, Gorgô, 2004, vidéo numérique, 2 min. 23.
  25. [25] Pipilotti Rist, Bilutraum, 1993, vidéo numérique, projetée à l’exposition Déconstruction du mythe de l’artiste, 3 Octobre 2008 - 22 Février 2009, Hamburger Bahnhof Museum, Berlin.
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