« Devenir-monde ». Un archivage cartographique de la quotidienneté

Julien Verhaeghe - Marion Zilio

Le contexte contemporain des pratiques du virtuel suscite la production d’un double cartographique du monde. Ce qui implique que notre quotidien soit accompagné d’un processus de numérisation dans lequel le Voir relève d’une logique de l’archivage en temps réel. Cet archivage cartographique induit de nouvelles façons d’habiter le monde, voire de devenir-monde. Se jouent alors les conditions de visibilité, de savoir et de pouvoir d’un monde complexe et fluide.

Julien Verhaeghe est docteur en Esthétique, Sciences et Technologies des Arts, Université Paris 8. Sa thèse, intitulée Esthétique du flux dans l’art contemporain, interroge les processus faisant advenir la contemporanéité, dans leurs rapports à l’esthétique. Il a notamment publié : Photographie, médias et capitalisme (co-direction), Paris, L’Harmattan, 2009 ; « Vers une photographie du corps micropolitique : Andreas Gursky », dans Politiques de la photographie du corps, sous la direction de François Soulages, Paris, Klincksieck, 2007.

Contacts mail : julien.verhaeghe(at)gmail.com

Marion Zilio est actuellement doctorante en Esthétique, AIAC « Arts des Images & Art Contemporain », EA 4010, Université Paris 8. Ses recherches portent sur l’esthétique de la fluidité et les cultures numériques. Elle a notamment publié : « Du visage à la sur-face », dans Photographie et contemporain. À partir de Marc Tamisier, sous la direction de François Soulages, Paris, L’Harmattan, 2009 ; « De l’a-culture aux sources de l’imaginaire contemporain ? », dans Photographie, médias et capitalisme, sous la direction de François Soulages et Julien Verhaeghe, Paris, L’Harmattan, 2009.

Contacts mail : mzilio(at)hotmail.fr

Algorithme- Archivage - Cartographie - Complexité - Épistémè - Géophilosophie - Gouvernementalité - Numérique - Temps réels - Virtualités

Esthétique - Philosophie des techniques et des nouveaux médias - Épistémologie

Introduction : Devenir-monde, une actualisation du quotidien
Territoires cartographiques
Visualiser et optimiser le quotidien : l’archive métastable
De la surveillance à la gouvernementalité algorithmique
Conclusion : l’esthétique et l’ergonomique

« Le tracé du monde contemporain ne passe pas forcément par sa figuration réaliste, mais par des constructions formelles qui mêlent diagrammes, vidéos ou modélisations. Ce qui n’est plus figurable peut en revanche continuer d’être arpenté et servir de support à un travail de géomètre ou de géographe [1]. »

« L’espace social est traversé et organisé par des mondes possibles multiples, qui dessinent de nouvelles cartographies et créent de nouveaux territoires. L’imaginaire, les variables culturelles, les univers symboliques, l’imagination sont les coordonnées principales de cet espace
[2]. »

Introduction : Devenir-monde, une actualisation du quotidien

Le monde contemporain subit des mutations constantes, multiples et hétéroclites, l’inscrivant au cœur d’un procès de complexification entrelaçant différentes réalités. C’est à l’aune d’une notion de virtuel que le métissage des pratiques, l’omniprésence des réseaux ou la profusion des flux de tout ordre rendent nécessaire le prolongement d’une critique de la représentation et de la linéarité. D’où l’intérêt de penser à nouveau en terme de cartographie, devant l’évidence des articulations suggérées par le numérique.

En cela, le devenir-monde décrit le mouvement par lequel le quotidien s’actualise, eu égard au foisonnement de l’outillage technologique individualisé et interconnecté, imposant que l’on reconsidère en temps réel la carte des échanges et des rapports humains sans cesse en mouvement. En effet, vivre conjointement avec des réalités autres, se connecter à la multiplicité des mondes possibles et des plans de référence, entrevoir au cœur même du quotidien le reflet d’une société allant au-delà de nos champs de perception suppose l’exploration d’un sens toujours renouvelé et sans cesse à redéfinir. Or l’appareil cartographique est un outil codé et codifié, dont le dispositif repose aussi bien sur un principe de savoir que de pouvoir ; cette numérisation du réel agit donc comme une couverture ou une enveloppe de nos territoires physiques. Dès lors, si l’immersion dans un monde de données laisse entrevoir une saisie de notre quotidienneté par la virtualité, dans quelles mesures l’informatisation du quotidien ouvre-t-elle de nouvelles perspectives épistémiques, esthétiques et politiques ? N’est-ce pas à partir de considérations cartographiques qu’il devient possible d’interroger ce qui lie le quotidien au virtuel, et donc, en définitive, d’interroger la contemporanéité de notre rapport au monde ?

Territoires cartographiques

Signifiant tout autant l’adaptation aux aléas et à l’imprévisible que la possibilité de dresser une cartographie dynamique, constitutive d’un archivage du temps présent, le devenir-monde entend précisément se positionner comme un mode de connaissance propice à saisir la mouvance du réel. En effet, puisque le monde change et évolue continuellement, plutôt que d’en rendre une image close et hermétique, il s’agit davantage de l’accompagner, d’entreprendre un rapport avec lui, en conformité avec l’émulsion de ses devenirs. Le devenir-monde est donc un rapport au monde susceptible d’induire une connaissance fluide que seule semble traduire une approche cartographique renouvelée par les Technologies de l’Information et de la Communication numériques (TIC). Ces dernières jouent en effet le rôle d’échangeur ou d’opérateur, garantissant à la fois un affinement des données et des pratiques, tout comme un élargissement des champs de perception et des possibilités qu’offre le réel.

Dépassant en cela une logique de la représentation selon le principe du calque ainsi que le suggèrent Gilles Deleuze et Félix Guattari [3], tout comme plus récemment Pierre Musso [4], la «carte contemporaine» constitue une doublure virtuelle et symbolique de nos territoires physiques. Comprenons toutefois que ce territoire numérique et cartographique superposé au monde réel, se distingue de la vision de Borges chez qui l’assimilation de la carte à l’échelle de l’Empire « coïnciderait avec lui, point par point [5] ». En effet, si « la carte n’est pas le territoire », pour reprendre la célèbre formule d’Alfred Korzybski [6], c’est qu’un principe simplement mimétique, voire panoptique comme chez Borges, ne peut qu’omettre l’aspect productif, interactif et créatif des cartographies numériques. C’est précisément ce que suppose Daniel Kaplan, lui qui écrit que « la carte fait le territoire, non parce qu’elle en serait devenue le reflet fidèle et exhaustif, mais parce qu’elle le produit, parce qu’elle le remplace à l’occasion, parce qu’elle interagit sans cesse avec lui [7] ». En somme, elle articule nos relations avec les autres et nos interactions avec le monde. Ainsi, alors que notre position locale est constamment informée, vérifiée ou surveillée, elle est aussi connectée à l’échelle globale, aux autres, au monde, dans un périmètre toujours ouvert et modifiable.

Face à cela, l’apparition de nombreux outils liés à la géolocalisation tels que le Global Positioning System (GPS), Google Earth, Google Maps ou les adresses IP, témoignent de la nécessité croissante de se situer dans ce double monde réel/virtuel. Par exemple, l’apport et l’utilité du GPS consistent davantage en une logique d’archivage en temps réel, explorant ce qu’autorise le virtuel à l’égard de la réactualisation incessante des données, qu’il s’agit désormais de canaliser, de stocker, fut-ce de façon éphémère.

Autrement dit, si à travers l’exemple du GPS il y a lieu d’envisager un archivage cartographique, il s’agit d’une part, de tenir compte de l’adaptabilité aux circonstances et aux aléas du réel, tout en gardant en vue la nécessité de saisir de manière intelligible et raisonnée ce qui pourtant échappe à la rigueur de l’opératoire et du calcul. D’autre part, le champ d’action et les modes de fonctionnement du GPS insistent davantage sur l’extrême insertion dans les pratiques collectives et quotidiennes d’appareils numériques œuvrant dans l’optique du 2.0, afin de configurer le monde tel un vaste réseau de pratiques et de subjectivités humaines se mouvant en temps réel. L’exponentielle croissance des modules «pod/pad» (terminaux multimédias et interconnectés, popularisés notamment par la marque Apple) rend apte l’investiture du cartographique virtuel au cœur du quotidien, tant ces appareils numériques y semblent répandus. Aussi, le surcroît d’appareils porteurs de virtualité ne peut que nous renvoyer à la capture cartographique, favorisant l’hypothèse d’un autre type de contrôle et d’aliénation, posant à nouveau la question du rapport entre l’homme et la technique, mais surtout entre l’homme et ses semblables.

Visualiser et optimiser le quotidien : l’archive métastable

S’il s’agit ainsi de concevoir une cartographie se modulant en temps réel sur le quotidien, dans sa capacité à induire un archivage qui, bien que mobile, renvoie à une logique taxinomique et classificatoire de la réalité et des individus, il s’agit bien d’interroger la contemporanéité d’une société de contrôle, telle que cette fois elle est induite par les TIC numériques. En cela, les appareils numériques et les pratiques qu’elles appellent, soulèvent la question de la représentabilité des rapports intersubjectifs virtuels et numérisés, impliquant en cela la notion de traçabilité – au double sens de document archivable et d’abstraction notionnelle – modélisant des parcours inédits sur des territoires sans frontières, ne dévoilant plus la réalité de façon figurée, mais de façon immédiate.

Un tel archivage du quotidien, en prise avec la virtualité des processus invoqués, devient un appareil d’observation, de compréhension, mais surtout d’optimisation du réel, échappant ainsi à la frénésie de l’informel et à la fascination passive de l’éphémère. En effet, c’est dans l’utilisation et la réappropriation de ce réel qui échappe, donc dans l’exploitation de cette traçabilité selon des régimes de diffusions participatifs et interactifs propres à l’esprit des « multitudes » [8] qu’est différemment posée la question du contrôle, de la surveillance, puis de la gouvernementalité, nous obligeant à reconsidérer le rôle des TIC numériques et à travers elles, des modules qui en garantissent la diffusion. Succès commerciaux ou intégrations progressives au cœur des pratiques contemporaines, ces TIC investissent tout le champ du réel, touchant une large part des populations occidentales et nous invitent à donner un sens à la réalisation d’un devenir-monde.

Bien davantage, ces outils tendent à accélérer, à densifier et donc à consolider la vitesse de propagation avec laquelle le quotidien et le contemporain se réalisent, déplaçant le rapport de soumission d’individu en individu, de structure en structure. En effet, ce que signifie une cartographie densifiée par la complexification des rapports humains – tels que configurés par les TIC numériques – est la possibilité de s’immiscer dans le quotidien pour tout un chacun, matérialisant de toute autre façon notre rapport au monde par une utilisation démocratisée et décousue, offrant traçabilités, calculabilités et archives interactives. Les TIC permettent d’accroître les possibles, de multiplier les choix et les actions, en somme d’engager une pensée topographique adaptée à la visibilité des flux du quotidien. Mieux, ce n’est plus à un contrôle autoritaire que nourrit l’idéologie du tout rationnel ou calculé auquel nous faisons face, mais à une idée d’optimisation du réel, facilitant l’organisation de notre quotidienneté.

D’où l’émergence de sites tels que « Visual Complexity [9] » créé par Manuel Lima dès 2005, regroupant une quantité de projets de design d’architecture et de méthodes de visualisation de données. De nombreux phénomènes sociaux, biologiques, politiques ou économiques sont analysés par ces outils de traitement de l’information, notamment via des diagrammes, des schémas, des graphiques ou autres afin de rendre compte des interactions et de l’organisation sémantique des données. Dès lors, le contexte contemporain des pratiques du virtuel suppose que notre quotidienneté soit accompagnée d’un processus de numérisation dans lequel le voir relève de la calculabilité, de l’immédiateté et d’une certaine esthétique relationnelle.

Ainsi, puisqu’il s’agit de considérer des maillages numériques de plus en plus diffus au sein de la quotidienneté, ne sommes-nous pas en droit de nous interroger sur les conditions d’émergence d’une épistémè contemporaine, telle qu’elle semble se prolonger dans ses articulations entre liste et réseau, entre contrôle et ouverture, entre visible et invisible ?

En effet, le système cartographique met en relief les nœuds de relations, les interactions, les connexions, les transformations ainsi que les formes de changements imperceptibles qui s’opèrent et parsèment la trame du quotidien. Ce faisant, la carte nous invite à considérer la dimension transversale et complexe des propositions, les ponts ou points de jonctions, voire les tensions qui sous-tendent ces mêmes processus. La cartographie virtuelle se donne alors comme une alternative au langage, à la pensée linéaire, binaire, au système hiérarchisant et réducteur de la liste. De même, la cartographie virtuelle ne peut se réduire à un ensemble de schémas simplificateurs, mais se donne davantage comme un dispositif révélant l’aspect métastable de la réalité. Sa fonction prend alors la forme d’un agent de médiation, de coordination, de régulation, de conceptualisation et de formalisation des ressources.

En outre, cet archivage cartographique réagence les méthodologies du savoir et la dimension archontique [10] des archives : d’archives stables, domiciliaires et permanentes, nous passons à des archives de transferts, centripètes, dynamiques et ouvertes. Alors que les archives étaient soumises à une conception logocentrique et analogique, l’archivage cartographique apparaît comme une alternative à ces régimes de vérité. La carte agence, connecte des points, joue sur les tensions et les rythmes. Aussi, cette constitution d’un savoir jamais clos ni définitif, toujours ouvert et transdisciplinaire, laisse-t-elle augurer une modification complète du statut de l’archive comprise comme document. Cette dernière est en effet éminemment liée à la constitution d’une instance et d’un lieu d’autorité présidant ses orientations et ses usages ; avec l’archivage virtuel se dessinent de nouveaux lieux mémoriels, les « datacenter », ainsi qu’une nouvelle politique d’acquisition, de stockage et de diffusion. D’où la possibilité de concevoir ces cartographies et politiques de l’archive de façon autorégulée, posant précisément la question de la gouvernance propre à tout système dynamique.

De la surveillance à la gouvernementalité algorithmique

En effet, la notion de cartographie synthétise une lecture omnisciente du monde, comme le rappelle Christine Buci-Glucksmann pour qui la carte renvoie à un regard abstrait, s’articulant entre esthétique et emprise politique [11]. Or l’esprit du devenir-monde suppose que ces nouvelles cartographies tiennent compte de la prolixité du réel, de ses flux à la fois divergents et convergents, redéfinissant les conditions de connaissance du monde et donc les modalités de toute autorité s’attachant à exercer un quelconque contrôle. Ainsi, la « nouvelle alliance [12] » entre science et nature, telle que le vit une recherche contemporaine échelonnée selon différentes disciplines, est aussi une nouvelle alliance entre les hommes et la nature, entre les hommes et leurs semblables, insistant sur l’irréversibilité des flux du devenir, plutôt que sur l’irréductibilité déterministe du calcul galiléen. Ici la redécouverte du temps permet de s’affranchir de l’objectivité désenchantée des sciences positives, entretenant enfin un dialogue avec la complexité du réel qu’il s’agit désormais de canaliser, en tenant compte de ses aspérités fluides, imprévisibles et aléatoires.

Aussi, si le monde se complexifie, il rend nécessaire le passage par des cartographies virtuelles pour l’appréhender à sa juste mesure, tout comme il faut rappeler que ce sont ces mêmes cartographies qui engendrent le monde. Rapport de circularité qui dépasse celui de causalité linéaire, rendant obsolète toute appréhension du pouvoir selon des velléités hiérarchiques et verticales. Nous passons ainsi de la société disciplinaire à la société de contrôle décrite par Deleuze [13], de la société de contrôle à une société orientée par des cartographies virtuelles dans laquelle ce sont d’autres rapports de forces qui sont à considérer.

Dans cette optique, montrer le mouvement est devenu aussi important que le mouvement lui-même, d’où l’injonction toute contemporaine d’exacerber les mobilités et les transferts, mais aussi les rôles impartis à chaque individu dans l’espace quotidien, dès lors que tout un chacun est virtuellement situé à la fois en position d’input et d’output dans la chaîne des rapports intersubjectifs. Eric Sadin distingue en cela les notions de contrôle et de surveillance qui « constituent deux notions différentes, l’une ambitionne vainement d’orienter les individus, l’autre de recueillir des informations à leur sujet ; chacune renvoie à des illusions ou à des efficaces distinctes [14] ». Dans cette perspective, le contrôle semble toujours être érigé sciemment par une autorité identifiée, dont les desseins seraient plus ou moins établis dans l’optique d’un rapport qui se veut forcément vertical. La surveillance, quant à elle, suppose que l’on parcourt un spectre plus large de pratiques pouvant s’avérer inégalement nuisibles selon les objectifs des « surveillants ». Elle suppose également une relative souplesse, dès lors que l’on rappelle qu’elle est en premier lieu une observation.

De là l’idée que le contrôle, puis désormais la surveillance, ne constituent pas nécessairement des dispositifs d’aliénation ou de soumission, mais au contraire laissent parfois entrevoir, dans la considération d’un système complexe propice à l’émergence du possible, de nouvelles manières de construire le quotidien. Entendons en cela, le jeu de la circularité et des contradictions productives, propres à tout objet systémique tel que notre contemporain en exacerbe les caractéristiques par la mise en pratique de technologies 2.0. C’est ce qui rend les rapports intersubjectifs imprévisibles, dans la logique conjointe d’acquisition et d’invention propre à tout collectif suggéré par la notion de multitude. En exemple, ce que nous montrent les utilisations insoupçonnées du GPS est un déploiement allant au-delà des usages domestiques, politiques ou militaires. Le contemporain et la quotidienneté permettent ainsi d’explorer d’autres voies, en s’immisçant sur le terrain de l’art contemporain au travers des pratiques de nombre d’artistes, dont Jeremy Wood et Hugh Pryor semblent en être les plus vifs représentants [15]. De même, se développe depuis peu à travers le Web, le Geocaching, sorte de chasse au trésor mondialisée où les participants pourvus de GPS sont invités à redécouvrir des espaces, des plus incongrus aux plus quotidiens, espaces dans lesquels d’autres participants y dissimulent des objets anodins et notifiés en tout et pour tout de leurs seules coordonnées GPS.

Ainsi, le virtuel ne se réduit plus à des questions d’abstraction ni de simulation ou de modélisation, mais recouvre toute sa dimension de potentiel et de noeud problématique, en renvoyant à ce que nous pourrions faire advenir. Les notions de hasard et d’indétermination font émerger une idéologie de la réactivité – feedback positif ou négatif –, où se joue un véritable design relationnel et co-participatif. Les cartographies virtuelles qui s’esquissent d’elles-mêmes via l’ensemble des données collectées et mises en réseaux automatiquement ne relèvent plus d’une nécessité d’ordre pratique et théorique liée à la connaissance absolue d’un territoire, mais s’inscrivent dans une dynamique problématisante qui interroge autant les flux de circulation, les enjeux topocritiques des modes d’habitation que la gouvernementalité techno-écononomique de nos sociétés.

En outre, l’ajout de données temporelles et l’usage polyvalent des TIC nous laisse entrevoir la carte selon l’expression de Nicolas Nova, en terme de « chronotope [16] ». Cette solidarité des données spatio-temporelles organise et offre des contenus sémiotiques et concrets modélisant un mapping des connaissances selon une traçabilité mémorielle dynamique et ouverte. Ces systèmes d’archivage au présent se fondent alors sur un principe de rétroactivité et s’inscrivent dans un horizon de démocratie participative. La mesure du monde par l’autonomisation du traitement des données en temps réel autorise dès lors des réajustements permanents qui engagent, certes, une politique de contrôle, mais se présente également comme un dispositif de communication, d’écoute et d’échange d’où émergent des phénomènes d’auto-organisation non déterminés.

Ainsi l’utilisation des TIC dans la conception et la régulation des flux favorise l’apparition d’un autre type de contrôle exercé non plus par une minorité, mais par une pluralité d’individus indépendants qui collaborent dans l’optique non plus d’administrer la société, mais d’optimiser ses connexions et ses relations multiples. Nous assistons ainsi à un décentrement, voire à une démocratisation de la gouvernementalité, qui implique des rapports de « sousveillance [17] », notion désignant littéralement l’observation « depuis le bas » et stipulant entre autre que le panoptique est inversé. Le pouvoir n’est plus l’apanage d’une élite, mais une articulation entre les différentes échelles, entre une minorité locale et une tendance globale. En conséquence, ce n’est peut-être plus « qui » surveille, mais d’«  » on surveille, d’un point de vue panoptique et icarien ou immanent et rhizomatique.

Bien davantage, nous voila face à l’émergence de ce que Antoinette Rouvroy et Thomas Berns [18] nomment la « gouvernementalité algorithmique », laquelle est autogérée et agencée par ces appareils d’archivage. La cartographie numérique repose en effet sur du pur calculable, quantifiant les données du réel par des chiffres et des codes qu’elle fabrique et distribue, en dépit donc d’une essentialité subjective et humaine. Les archives numériques qui se récoltent et se trient d’elles-mêmes à partir des données extraites de la toile – via le data mining qui est l’exploration des données, le profilage, les blogs, etc. – constituent des traces digitales objectives, dont l’utilisation s’avère souvent implicite par des instances sachant en tirer profit – à des fins commerciales ou à des fins autres – contribuant finalement à la gestion arbitraire et mécaniciste de nos vies privées, spéculant donc sur les virtualités de notre pouvoir être.

Nous comprenons ainsi de quelle façon la cartographie numérique, la spatialisation de l’information, du savoir et des connaissances, l’archivage en temps réel de notre quotidienneté, la place des algorithmes dans la construction sémiotique contemporaine constituent un nouveau paradigme épistémique.

Conclusion : l’esthétique et l’ergonomique

La nécessité de percevoir un monde de flux par le biais d’appareils cartographiques, s’accompagne corrélativement d’un monde qui adapte son langage au voir et au fonctionnel. Songeons à l’importance que suggèrent le design, le graphisme, l’architecture, mais aussi la signalétique urbaine, les façades urbaines submergées d’écrans et d’insignes lumineuses, sans omettre l’importance des interfaces infographiques parsemant les lieux utilitaires ou de transit, modifiant notre perception du monde en l’inscrivant dans un voir aussi fonctionnel qu’ergonomique. En cela, le devenir-monde est aussi un devenir-esthétique.

Puisque l’individu contemporain se comprend tel un nexus « connexionnel [19] », arpentant et consommant les denrées informationnelles à travers la « lignée technique » des TIC numériques, mais aussi des réseaux « pervasifs » qui infiltrent et pénètrent notre environnement grâce à l’Internet des objets, il s’agit tout autant de saisir à travers la matérialité de ces dispositifs électroniques, l’importance du voir, face à ce qui pourtant semble relever de l’imperceptible des jeux de relation au sein de la réalité quotidienne, telle que pourtant le contredit le surcroît de visibilité de l’imagerie virtuelle. Dorénavant, la miniaturisation des dispositifs électroniques et leur intégration quasi invisible dans n’importe quel objet du quotidien, favorisent les porosités et les échanges entre les mondes physique et virtuel. On observe ainsi un double système de significations, au sein duquel on distingue le réalisme opératoire et fonctionnaliste, des stratégies esthétiques qui insistent sur la qualité plastique et ergonomique du monde. Le contemporain est esthétique, visuel et synthétique, suscitant deux enjeux majeurs. En premier lieu, dans son rapport à la mondialisation, au capitalisme, aux échanges, à l’uniformisation des rapports à la masse, afin de rationaliser les fluctuations, il s’avère nécessaire de penser la relation que tisse le voir avec la nécessité de canaliser, de contenir, de normaliser le quotidien, afin d’en tirer le plus rentable, le plus productif ou le plus efficace. En second lieu, et inversement, il s’agit de considérer la nécessité de penser non pas la manière avec laquelle confiner les masses, mais les subjectivités, si ce n’est l’ego, par la mise en œuvre de divers codes « individualisants », par la personnalisation et la customisation des pratiques, par l’actualisation de l’idéologie de l’individualisme contemporain que l’on retrouve dans les pratiques quotidiennes et virtuelles. La cartographie virtuelle, par ses modules pod/pad, substantialise, contemporanéise la question de la signalétique contemporaine, de la visibilité du monde, en lui inférant une logique participative, autonome, subjective, face à un monde qui se dessine. La cartographie virtuelle se révèle ainsi être une interface entre l’individu contemporain et un monde de flux qu’anime la dynamique d’un devenir-monde.

  1. [1] N. Bourriaud, « Topocritique : l’art contemporain et l’investigation géographique », dans GNS (Global navigation system), Palais de Tokyo, site de création contemporaine, Paris, Ed. Cercle d’Art, 2003, p. 21.
  2. [2] A. Semprini, La société de flux. Formes du sens et identité dans les sociétés contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2003, p. 13.
  3. [3] G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1981, p. 20.
  4. [4] Voir à ce sujet : revue Quaderni, n° 66 Cybersp@ce et territoires, P. Musso (dir.), Paris, Sapientia, mai 2008 ; et Territoire et cyberespace en 2030, Paris, éd. La documentation française/Diact, 2008.
  5. [5] J. L. Borges, S. Miranda, Viajes de Varones Prudentes, Livre IV, Chapitre XIV, Lérida (1658), dans L’auteur et autres textes, Paris, Gallimard, 1982, p. 199.
  6. [6] A. Korzybski, Une carte n’est pas le territoire, Prolégomènes aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale, Paris, Eclat, 1998.
  7. [7] D. Kaplan « La carte fait le territoire », 1er septembre 2006, http://www.internetactu.net/2006/09/ 01/la-carte-fait-le-territoire (consulté le 29/11/2010).
  8. [8] Les multitudes sont un ensemble de singularités co-actives et auto-organisées. Elles s’opposent en cela aux masses passives considérées comme une « multiplication indéfinie d’individus ». Voir à ce sujet T. Negri, « Pour une définition ontologique de la multitude », Multitudes, n° 9, mai-juin 2002, p. 36-48.
  9. [9] M. Lima, http://www.visualcomplexity.com (consulté le 29/11/2010).
  10. [10] Comme le souligne J. Derrida, l’archive provient du grec arché et archeîon, et relève de deux principes : le commencement et le commandement. Aussi, elle est assignée à un lieu d’autorité, archeîon signifiant « domicile », qui est la demeure des magistrats supérieurs, les archontes, lesquels détenaient le pouvoir d’interpréter, « de déposer et disposer » des documents. Voir J. Derrida Mal d’archive : une impression freudienne, Paris, Galilée, 1995.
  11. [11] C. Buci-Glucksmann, L’œil cartographique de l’art, Paris, Galilée, 1996, p. 24.
  12. [12] I. Prigogine et I. Stengers, La nouvelle alliance, Paris, Gallimard, 1978.
  13. [13] G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L’autre journal, n° 1, mai 1990.
  14. [14] E. Sadin, Surveillance globale. Enquête sur les nouvelles formes de contrôle, Paris, Flammarion, 2009, p. 25.
  15. [15] J. Wood et H. Pryor, 2010, http://www.gpsdrawing.com (consulté le 13/08/2010).
  16. [16] N. Nova, Les médias géolocalisés. Comprendre les nouveaux espaces numériques, Chirat, Edition Fyp, 2009.
  17. [17] J.-G. Ganascia, Voir et pouvoir : qui nous surveille ?, Paris, Le Pommier, 2009.
  18. [18] A. Rouvroy et T. Berns, « La gouvernementalité algorithmique », France-Culture, Place de la Toile (par X. de La Porte), émission du 21 mai 2010.
  19. [19] Nous reprenons l’expression à F. Paquienseguy pour qui le néologisme mêlant connexion et communicationnel, cherche à rendre compte de la co-présence de plusieurs dispositifs pertinents pour l’analyse de la dimension communicationnelle du Web 2.0, « La dimension communicationnelle du web sémantique », dans Actes ISKO 2007, Lerass-Mics, Université Paul Sabatier, Toulouse, juin 2007, http://www.isko-france.asso.fr/actes2007 (consulté le 23/08/2010).
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