La numérisation des images dans le quotidien des soignants : incidences sur la perception du corps et sur les interactions entre soignants et patients

Cécile Estival

Cet article entend étudier en quoi la numérisation des images médicales conduit à une virtualité du corps du patient dans la pratique quotidienne des soignants. Il analyse le rôle de l’imagerie médicale sur la perception du corps par les soignants, et notamment sur la dichotomie corps/patient ainsi que sur les interactions patients/soignants. L’article développe la manière dont le corps « réel », en devenant un corps « imagé » tend à devenir virtuel.

Cécile Estival a fait son doctorat d’anthropologie au CERMES (Centre de Recherche Médecine, Sciences, Santé et Société – CNRS, EHESS, INSERM). Elle travaille actuellement dans une société de conseil spécialisée dans le secteur de la santé. Elle a publié, notamment, Corps, imagerie médicale et relation soignant-soigné. Etude anthropologique en centre de cancérologie, Paris, Seli Arslan, 2009.

Contacts mail : cecile.estival(at)sfr.frt

Imagerie médicale - Corps - Perceptions - Numérisation - Virtualité - Interactions - Soignants - Patients - Reconstruction - Quotidienneté

Sociologie - Anthropologie

La numérisation des images
Rôle de l’imagerie médicale sur la dichotomie corps/patient
Regard des radiologues sur le corps dans un service de radiologie interventionnelle
Interactions médiées par la technique : exemple de la visioconférence

En 1895, la découverte des rayons x a permis la naissance de la radiographie. Elle dévoilait le squelette de l’homme, d’une manière pure et dépouillée. Aucune reconstruction de l’image par le biais d’un ordinateur n’était possible par le radiologue (reconstruction en 3 dimensions, par exemple). C’est avec l’imagerie médicale moderne et sa numérisation que ces reconstructions deviennent possibles et que la nature de l’image tend à se modifier. En effet, les révolutions techniques engendrent certaines cultures du regard, qui modifient à chaque époque ses matériaux et son format [1]. Dès lors, nous pouvons nous demander dans quelle mesure la numérisation des images médicales contribue à opérer un passage du corps « réel » à un corps « virtuel ». En quoi le corps « réel » correspondrait-il à une réalité « réelle » (sans reconstruction par le biais d’un ordinateur), et le corps « imagé » à une réalité « virtuelle » ? C’est-à-dire un corps reconstruit par le biais de la numérisation qui nous donne à voir une réalité nouvelle. Nous questionnerons ainsi la perception du corps par les soignants dans le contexte hospitalier et dans leur quotidien, c’est-à-dire dans leur pratique professionnelle et leur « expérience individuelle de la vie sociale [2] ». A travers le contexte, nous entendons le cadre, l’institution (l’hôpital), les participants (les patients et les soignants) et leurs relations. En effet, le cadre désigne les structures spatiales et temporelles au sein desquelles les interactions s’inscrivent. Ce cadre étant structuré par la culture, il « a un effet structurant sur les relations sociales [3] ». Et toute relation sociale s’inscrit dans un contexte institutionnel qui définit un code, des représentations, des normes. Il s’agira donc ici de montrer, à travers l’étude de la perception du corps imagé, en quoi la quotidienneté des soignants et la virtualité peuvent être liées.

La numérisation des images

L’image numérique est constituée de pixels qui sont le résultat de calculs établis par un ordinateur et qui permettent de traduire l’intensité d’un signal émis ou la densité d’un tissu [4]. L’image peut dorénavant être reconstruite en deux ou trois dimensions ; l’intervention du radiologue sur celle-ci est de ce fait de plus en plus importante. Il peut la modifier et la retravailler. Dès lors, cette image peut-elle être définie comme reflet de la réalité ? Voici l’avis de quelques médecins à ce sujet [5] :

« Le radiologue, il va, avec des images, fabriquer quelque chose de réel mais en partant d’un truc complètement virtuel. L’image, ce n’est rien. » (un chirurgien du service de chirurgie digestive et colo-rectale)
« L’analogique a disparu, donc, c’est du numérique. Le numérique, c’est la possibilité de modifier l’image. Quelle est la réalité d’une image numérique ? Le scanner, par exemple, il y a un bouton qui fait que l’image, c’est la même image, c’est la même réalité, c’est le même corps et en tournant le bouton, vous voyez bien l’os, et puis vous tournez le bouton, vous ne le voyez plus du tout, il n’existe plus, il n’y en a plus. Donc, l’image numérique, c’est différent de l’image analogique. Vous pouvez la bidouiller. […] L’image a une valeur de preuve, on est dans cette culture alors que l’image est devenue quelque chose de manipulable. » (radiologue, spécialisé en imagerie interventionnelle)

L’image numérique est, d’une part, une image reconstruite par le biais d’un ordinateur et, d’autre part, une image de plus en plus détaillée, complexe, le résultat de calculs, qui ne laisse plus voir uniquement la charpente squelettique de l’humain. Avec les progrès des techniques d’imagerie médicale et la numérisation des clichés, il est difficile de comprendre, pour les patients, leur signification. En effet, la multitude d’images produites en un temps très court conduit à une décomposition de la partie du corps examinée. Une des grandes difficultés pour le patient à comprendre ses clichés réside ainsi dans le fait de cette décomposition du corps. Selon les explications d’un radiologue, les patients ne possèdent pas le référentiel anatomique leur permettant de reconstruire en trois dimensions leur corps vu sur un cliché qui se trouve être en deux plans :

« On reconstruit comme ça autour d’une image en deux plans, par l’expérience, par le référentiel anatomique qu’on a dans la tête et auquel on ne pense plus, on reconstruit le corps physique autour d’une projection. […] Ça à l’air compliqué, sauf si vous avez une vision volumique. Si on montre une image, une coupe, le public ne comprend rien. Par contre, le médecin comprend beaucoup mieux que sur une image radiologique classique ou une échographie parce que ça se rapproche plus de ce qu’il a appris en anatomie, donc, de ce point de vue, l’imagerie circule plus facilement dans le monde médical avec ces imageries en coupes. » (un radiologue, spécialisé en radiologie interventionnelle)

L’explication donnée par ce radiologue nous éclaire sur la manière dont les images numériques permettent de traduire des modèles théoriques, abstraits pour le patient, de manière visuelle. Le corps, représenté numériquement sur un écran ou sur un cliché, devient un corps virtuel dans la mesure où le corps physique a subi des reconstructions par le biais d’un ordinateur : « Cette virtualité est exacerbée par le cheminement de la reconstruction qui remplace l’image directe, analogique – reflet direct de la réalité comme peut l’être une photographie – par des chiffres qui serviront de base pour représenter, dans un second temps, la réalité. Une réalité, ici le corps du patient, qui a été en quelque sorte détruite, effacée, par l’ordinateur, avant d’être recomposée [6]. »

La représentation du corps ne se fait plus par images analogiques – qui montrent une réalité déjà existante – mais par des « simulations numériques de réalités nouvelles [7] ».

Rôle de l’imagerie médicale sur la dichotomie corps/patient

L’examen d’imagerie médicale se décompose en deux grands temps : la préparation du patient à l’examen (déshabillage, pose éventuelle d’une perfusion pour l’injection d’un produit de contraste) et la prise du cliché. A ce titre, le premier moment est un temps où le manipulateur se trouve face à un individu, dans sa globalité, à la fois sociale et corporelle. Nous pouvons définir le manipulateur en radiologie comme l’assistant-radiologue chargé de l’accueil et de l’installation du patient, de la réalisation de l’image radiologique (y compris la pose éventuelle de la perfusion et de l’injection d’un produit de contraste) et de l’assistance technique au radiologue. Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est la manière dont les manipulateurs perçoivent le corps et le patient durant la prise du cliché, c’est-à-dire durant le deuxième temps : quel statut le corps prend-il lorsqu’il devient imagé ?

D’après les entretiens réalisés auprès des manipulateurs du service de radiodiagnostic, le corps, durant la prise du cliché, prendrait une dimension technique :

« Le rapport au corps, c’est de la technicité. On manipule le patient pour faire une bonne image, sans lui faire mal. On voit un fémur, pas une patiente et ensuite, on le compare à l’image. […] Le patient est là et l’image est là. Il faut dissocier l’image du patient. Derrière l’écran, le corps physique disparaît complètement. Quand tu fais une radio pulmonaire, tu vois une radio pulmonaire, ça ne ressemble à rien du tout d’un corps physique. L’intérieur du corps, là je te regarde mais je ne vois pas deux poumons. Si je te fais une radio pulmonaire, je vais voir deux poumons. Les images, c’est pas des images du corps humain. C’est l’intérieur du corps, ce n’est pas ce que tu vois d’habitude. Ce n’est pas ce qui avive une libido. Une image radiologique, c’est une image radiologique. C’est purement technique, ça n’a rien à voir avec un corps humain. Ce n’est pas ce que tu vois sur une plage. Quand tu vois un bassin sur une image radiologique, ce n’est pas un bassin d’une femme sur une plage qui est en train de se faire bronzer. Ce n’est pas du tout le même rapport. » (un manipulateur en radiologie, service de radiodiagnostic, 46 ans)

A l’instant où le patient est installé sur la machine d’imagerie médicale et où son corps apparaît de manière imagée sur l’écran (par le biais d’un scanner, d’une IRM, d’une radiographie, d’un pet-scan ou encore d’une scintigraphie), la notion de patient tend à s’effacer au profit du corps qui, lui, devient technicisé. Selon Good, « dans le monde de la médecine, le corps devient médical, radicalement différent de celui auquel chacun de nous a à faire dans la vie de tous les jours. » Il s’agit de penser le corps anatomique « au lieu de penser l’individu social avec son histoire [8] ».
Le corps n’est plus perçu comme un corps physique mais comme un corps technique. Il est même distingué de la notion de corps humain (« les images, c’est pas des images du corps humain»). En effet, le corps humain tel que ce manipulateur l’entend correspond au corps dans sa dimension charnelle qui se donne à voir dans la vie quotidienne et qui est « uni à l’âme » pour reprendre les propos de Marcuzzi [9]. Cette analyse peut être étayée par l’étude de Boullier qui décrit la manière dont, durant l’examen de radiologie, le patient subit une transformation aux yeux du radiologue en passant d’un « patient-à-examiner » à un « cliché-à-interpréter ». En effet, lorsque le patient se présente au manipulateur en radiologie afin que ce dernier effectue l’examen médical, il est très rapidement considéré comme un « objet d’échanges », dimension marquée par ses différentes appellations possibles – il est bien souvent nommé par sa pathologie ou encore par la partie de son corps à examiner – ainsi que par le bon, la fiche de circulation et le planning des rendez-vous. Une deuxième étape marque la transformation que subit le patient : le déshabilloir, qui représente d’ailleurs la dernière étape avant l’examen en lui-même. Durant ce court instant, le patient se trouve encore en position de « patient-à-examiner », avant de devenir le « patient-examiné », lorsqu’il se trouve sur la table de radiologie ou sur tout autre machine d’imagerie médicale. C’est principalement à ce moment là que la notion de personne tend à disparaître dans la mesure où l’attention du manipulateur se focalise sur la partie du corps à examiner et où se produit une importante médiation entre le patient, le rayon et le film [10].

Cette analyse permet de montrer comment, en passant d’un patient à examiner à un cliché à interpréter, le corps, présent dans les premiers temps de l’examen, s’absente par la suite. Présence dans le sens où il est « physiquement » présent et « prêt » à être radiographié. Mais à partir du moment où il est reconstruit dans un autre langage par le biais de la machine utilisée ou par un ordinateur, le corps « réel » tend à se faire oublier : ce corps est absent, il est devenu image [11]. En pénétrant à l’intérieur du corps par le biais de machines, il se produit un processus de technicisation du corps, conduisant à sa décorporéisation. Cullati définit ce concept comme « un passage entre un état du corps (il peut s’agir d’un état culturel, social, psychologique, ou anatomo-physiologique) à un autre état différent; considérée d’un point de vue général et abstrait, elle est une dynamique de changement, une force qui engendre des métamorphoses [12].» En effet, en apparaissant à l’écran, le corps, auparavant défini comme un corps physique et humain, devient un corps technique.

Regard des radiologues sur le corps, service de radiologie interventionnelle

Au-delà de la visée diagnostique, la radiologie interventionnelle a également une dimension thérapeutique. Différents actes peuvent être pratiqués au sein de ce service, tels que le prélèvement de tissus ou la ponction d’un liquide lorsqu’il s’agit d’une aide au diagnostic, ou tels qu’une radiofréquence [13] ou une introduction de sonde lorsqu’il s’agit d’un geste thérapeutique (comme par exemple l’insertion de sondes rénales pour rétablir l’écoulement des urines lorsque les voies urinaires naturelles sont obstruées par un caner). L’image devient ainsi de plus en plus un élément constitutif de l’intervention thérapeutique [14].

En imagerie interventionnelle, les radiologues ne travaillent pas uniquement sur des clichés mais aussi – et principalement – sur des corps physiques, puisqu’ils interviennent directement sur les patients. A partir de ce constat, il importe de s’interroger sur le regard porté par les radiologues de ce service sur le patient, son corps physique ainsi que sur le corps imagé : le corps est-il perçu comme un corps « réel » ?

Les radiologues exerçant au sein du service d’imagerie interventionnelle effectuent des interventions, qui peuvent être réalisées sous anesthésie locale ou générale, mais qui ont la particularité, par rapport à une intervention chirurgicale classique, de se faire à corps fermé. En effet, c’est en visionnant l’intérieur du corps par le biais de techniques d’imagerie médicale que le radiologue effectuera son intervention. Il sera guidé par ce qu’il verra sur les écrans qui se situent en face de lui. Un radiologue s’adressant à un manipulateur en radiologie :

« Déplace l’écran que je voie l’image. Montre moi l’écran. Fais-moi voir les images. […] Sur la coupe axiale, montre-moi mon aiguille. […] Maintenant, tu le mets dans l’axe de l’aiguille pour voir ce que j’ai en face. […] Monte plus haut, ferme la fenêtre. […] Elargis l’épaisseur de coupe. Fais-moi voir la sagitale. Fais-moi défiler les coro maintenant. Reviens dans l’autre sens. Descends un peu. Remonte. Zoom-moi en sagitale. Tu es en coupe fine là ou pas ? Une petite apnée [15]. »

Les propos d’un radiologue exerçant en imagerie interventionnelle dévoilent explicitement la façon dont il perçoit le corps physique du patient :

« Les actes de radiologie interventionnelle se font à partir d’une image. Le radiologue regarde l’image et travaille en regardant l’image, il ne travaille pas en regardant ses mains. Le champ opératoire n’est pas là, il est non sanglant, bien propre, noir et blanc et gris, sur un écran, très propre. […] Pour le radiologue, le corps, c’est un geste technique. On suit des instruments et on reconstruit autour de ces instruments le corps physique, par l’esprit. […] On touche avec les yeux. Il y a ce même rapport, quand vous êtes à ventre ouvert, évidemment il y a du sang, des couleurs, donc, c’est le corps physique, si on veut. Une fois qu’on l’a ouvert, on en a débobiné 1mètre 50, c’est le corps physique si on veut. On commence déjà à s’en éloigner un peu ! Pour autant, ça ne vit pas plus que l’image que vous en avez et c’est aussi éloigné à certains égards de la réalité de la vie normale que l’image. Le corps ouvert, ce n’est plus tout à fait un corps normal. Ce que je veux dire, c’est que dans la tête de l’opérateur, il faut que l’image et le corps, ça soit pareil. Si ce n’est pas pareil, il y a un problème. » (un radiologue, spécialisé en imagerie interventionnelle)

Cet extrait d’entretien met en évidence la façon dont le radiologue perçoit le corps physique du patient lors d’une intervention. Plus tout à fait « normal », il s’éloigne de manière assez radicale du statut du corps de la vie quotidienne. Ici, le corps physique s’apparente au corps imagé et par conséquent, à un corps sans vie, technique, perdant son statut de « corps plaisir » (expression employée par un chirurgien) qu’il peut revêtir dans un autre contexte. Le radiologue pratique son intervention sur un corps physique et en même temps « sans vie » puisque s’apparentant au corps imagé. De plus, son attention se focalise sur l’écran qui lui montre l’intérieur du corps sur lequel l’intervention se déroule par le biais d’images radiographiques.

Par ailleurs, comme précisé plus haut, les interventions qui se déroulent en radiologie interventionnelle peuvent être pratiquées sous anesthésie locale, ce qui permet un lien verbal entre le médecin et le patient. Le radiologue est alors confronté à une double dimension du patient : l’image radiologique sur laquelle il travaille et le corps réel, qui exprime ses souffrances, ses craintes, avec lesquelles il va devoir composer pour mener à bien son intervention.

Alors que le degré de contact entre le chirurgien et le corps du patient est très élevé, il est, en imagerie interventionnelle, médié par les machines d’imagerie médicale, ce qui tend à modifier la perception du corps puisque ce dernier tend à être mis à l’écart. Doron parlera d’oblitération du rapport au corps [16]. C’est bien sur le corps physique du patient que le radiologue réalisera son intervention, toutefois, c’est à partir du corps imagé qu’il sera guidé. Bien que l’imagerie interventionnelle puisse s’apparenter en quelques aspects à la chirurgie (intervenir à l’intérieur du corps humain), le corps sur lequel interviennent les radiologues est un corps gardant son aspect extérieur « intact ». Cela dit, le « corps plaisir » s’efface derrière un corps de chair, qui lui-même semble perdre de sa corporéité – concept pouvant se définir comme un état consistant « à donner de la chair [17] ». Plus tout à fait un corps physique, non plus un corps ouvert propre aux chirurgiens, le corps présent en radiologie interventionnelle revêt un statut bien particulier, entre corps physique et corps imagé/virtuel.

Interactions médiées par la technique : exemple de la visioconférence

Trois notions seront ici abordées : la télémédecine, la visioconférence en contexte chirurgical et la chirurgie par voie endoscopique. La première introduit une notion de média entre le soignant et le soigné ; la seconde, la visioconférence, permet à de nombreux chirurgiens d’assister à certaines interventions chirurgicales par retransmission simultanée sur un écran situé dans une autre salle. La troisième, la chirurgie abdominale par voie endoscopique, permet, au moyen d’une caméra, de visualiser et d’intervenir à l’intérieur de l’abdomen sans incision, à ventre fermé, hormis les trois petites incisions de 2 cm permettant d’introduire les instruments de coeliochirurgie et la caméra.

Mondada [18] donne une double interprétation du préfixe « télé » du mot « télémédecine » : il signifie une action effectuée à distance qui peut être de l’ordre de la communication (informations communiquées par téléphone, fax, internet, etc.) ou de l’intervention sur le corps du patient (intervention médiée par une machine, voire même opération réalisée à distance). La télémédecine, permise par la numérisation des images, « éloigne » le corps malade et souffrant. Elle le « déréalise [19] ».

Pour en revenir plus précisément au système de visioconférence, notons que l’intervention chirurgicale se réalise dans la salle d’opération tandis qu’elle est visionnée sur grand écran, par le biais de techniques endoscopiques [20], par un public de professionnels, en formation continue par exemple.

Ces protagonistes se trouvent dans un espace géographique autre que la salle où agissent le chirurgien et son équipe. L’action se déroule ainsi dans deux lieux distincts : la salle d’opération et la salle où est projetée l’intervention. Ce type d’intervention induit ainsi l’utilisation de techniques d’imagerie médicale mais aussi d’une caméra qui permet la visualisation de l’acte dans un espace géographique autre que celui où se déroule l’action. Ici, la chirurgie abdominale par voie endoscopique (ou coeliochirurgie) nécessite une double retransmission: la retransmission de l’image intraabdominale obtenue par la caméra de coelioscopie et la retransmission des gestes du chirurgien et de son équipe dans la salle d’opération. Le « dédoublement » du corps (corps physique et imagé) lors de l’intervention conduit à s’interroger une fois encore sur la place que le corps mis en image occupe lors de cette action. Le public se trouve au sein d’une pièce qui se trouve être en coupure spatiale radicale avec la salle d’opération ; le corps « réel » du patient semble être totalement exclu de l’action. Les individus visionnent l’opération sur un écran géant, telle une projection cinématographique et peuvent, à tout moment, poser des questions au chirurgien, lequel répondra tout en continuant son opération. La formation se réalise donc dans ce cas précis à partir d’un corps imagé et d’une intervention médiée par une technologie. Le chirurgien et son équipe, acteurs principaux d’une telle intervention, constituent un autre groupe de protagonistes. Ils agissent sur le corps réel du patient ; il n’en reste pas moins que le corps imagé constitue le support principal de l’intervention. Non pas que l’acte chirurgical se réalise sur lui, mais il est l’objet de l’attention des médecins. C’est principalement sur le corps filmé par l’endoscopie que le chirurgien va porter son attention. D’une part, c’est sur l’écran qu’il peut visionner l’intérieur du corps du patient par le biais de la caméra se trouvant à l’extrémité du tube pénétrant dans l’abdomen et d’autre part, c’est également par le biais des trocards [21] qu’il pourra réaliser l’acte chirurgical, puisqu’il permet d’introduire les instruments nécessaires à l’opération. Bien que le chirurgien se trouve dans une très grande proximité avec le corps de son patient, tout se passe un peu comme s’il y avait une coupure spatiale (Boullier) entre lui et son patient. Pour reprendre l’analyse de Mondada, l’espace de travail du chirurgien est double : il est à la fois la salle d’opération et l’anatomie du patient, rendue possible par la technique endoscopique.

A partir de l’exemple de la visioconférence, nous avons mis en évidence la manière dont les techniques modifiaient le rapport au corps et comment la médiation favorisait une focalisation du regard du médecin, durant l’intervention, sur le corps « imagé ». Ce corps occupe une place centrale pendant l’opération, que ce soit du point de vue du chirurgien ou du public qui y assiste. D’une manière plus générale, nous avons montré comment l’imagerie médicale, dans la pratique quotidienne des soignants, induisait une certaine relation au corps – imagé et réel – et comment celui-ci se situait entre les différents protagonistes de la relation médicale. Au sein d’une telle action, les acteurs s’orientent, selon les propos de Mondada, vers un « événement médiatisé », dont la visibilité est rendue possible grâce aux technologies [22]. Les techniques d’imagerie médicale tendent à « reléguer » le corps souffrant, « réel » au profit d’un corps virtuel. « Le virtuel désigne ainsi quelque chose qui peut simuler le corps et, de cette façon, s’opposer à lui [23]. »

  1. [1] R. Debray, Vie et mort de l’image, Paris, Gallimard, 1992.
  2. [2] E. Goffman, Les cadres de l’expérience [1974], Paris, Les Editions de Minuit, 1991, p. 22.
  3. [3] E. Marc, D. Picard, L’interaction sociale, Paris, PUF, 1989, p.37.
  4. [4] C. Latapy, S. Barré, H. Faure- Poitout, P. Goublin, Etat des lieux de la téléimagerie médicale en France et perspectives de développement, rapport d’étape, Anaes, 2003.
  5. [5] Les témoignages ont été recueillis lors d’une enquête réalisée dans le cadre de mon doctorat. Cette étude s’est déroulée dans un centre de cancérologie, sur une durée d’un an. Le recueil de données s’est fait par entretiens semi-directifs auprès des patients et des soignants (une centaine) et par observation.
  6. [6] A. Bonnin, C. Broussouloux et J-P. Convard, Ethique et imagerie médicale, Paris, Masson, 1998, p. 30.
  7. [7] J. Taffanel, « Corporéité, décorporéisation, virtualité ? », dans C. Fintz (dir.), Du corps virtuel... à la réalité des corps, t. II, Paris, L’Harmattan, 2002, p.169, 173 et 177.
  8. [8] B. Good, Comment faire de l’anthropologie médicale ? Médecine, rationalité et vécu, Le Plessis-Robinson, Institut Synthélabo, 1998, p. 163.
  9. [9] M. Marcuzzi, Les corps artificiels. Peurs et responsabilités, Paris, Aubier, 1996, p. 57.
  10. [10] « Le rayon est l’opérateur de sélection, l’analyseur qui produit une autre réalité en montrant, ou en occultant, grâce à ses propriétés de pénétration particulière de la matière. » D. Boullier, « Du patient à l’image radiologique : une sociologie des transformations », Techniques et cultures, n° 25-26, 1995, p. 19-34. Le film se situe à proximité de la table de radiologie (dessus, dessous ou à l’intérieur) et enregistre l’examen, ce qui produira le cliché radiologique.
  11. [11] Voir à ce sujet l’article de R. Hamus, « Le morphing », Cinéma et dernières technologies, F. Beau, P. Dubois et G. Le blanc (dir.), Paris, De Boeck, 1998, p. 207-223. L’auteur montre comment la technique du morphing, au cinéma, entraîne certaines représentations du corps réel de l’acteur et du corps mis en image au cinéma ainsi que la manière dont le corps se transforme pour devenir image. En ce sens, un parallèle me semble pouvoir être établi entre le corps mis en image au cinéma et le corps « imagé » en médecine et comment la technique tend à le transformer.
  12. [12] S. Cullati, « Imaginaire de la décorporéisation. Essai d’interprétation symbolique de la médecine de transplantation », dans C.Fintz (dir.), op. cit., 2002, p. 147-168.
  13. [13] La radiofréquence consiste en l’émissions d’ondes électriques à haute fréquence avec l’objectif de l’ablation d’une tumeur (exemple : radiofréquence de métastases hépatiques).
  14. [14] C.-O., Doron, « Les métamorphoses du corps », dans A.-C. Masquelet (dir.), Les cahiers du centre Georges Canguilhem, n°1, « Le corps relégué », Paris, PUF, 2007, p. 3 et 14.
  15. [15] Les coupes coronales, sagitales et axiales permettent de distinguer le mouvement de l’image. La coupe coronale va d’arrière en avant, la coupe sagitale, de droite à gauche et la coupe axiale, de haut en bas.
  16. [16] C.-O. Doron, op. cit., 2007.
  17. [17] S.Cullati, op. cit., 2002, p. 148.
  18. [18] L. Mondada, « Téléchirurgie et nouvelles pratiques professionnelles : les enjeux interactionnels d’opérations chirurgicales réalisées par visioconférence », Sciences sociales et santé, vol. 22, n°1, mars 2004, p. 95-126.
  19. [19] A.-M. Moulin, « Le corps face à la médecine », dans A. Corbin, J. J. Courtine et G. Vigarello (dir.), Histoire du corps. Les mutations du regard. Le XXe siècle, t. 3, Paris, Seuil, 2006, p. 15-69. Voir également S. Cacaly et J.-C. Lamielle, L’homme transparent. L’imagerie biomédicale contemporaine, Paris, Nathan, 1999.
  20. [20] Technique peu invasive qui consiste à introduire un instrument muni d’un système optique dans le corps du patient grâce à de petites incisions.
  21. [21] Les trocards sont des sortes de tubes, souvent au nombre de trois ou quatre, dont un est dédié à la caméra et deux ou trois sont dédiés aux pinces et autres instruments. Ils traversent la paroi abdominale et sont une sorte de tunnel, de « lien » entre l’extérieur et l’intérieur de l’abdomen, dont la frontière anatomique serait la paroi abdominale.
  22. [22] L. Mondada, « Téléchirurgie et nouvelles pratiques professionnelles : les enjeux interactionnels d’opérations chirurgicales réalisées par visioconférence », Sciences sociales et santé, vol. 22, n°1, mars 2004, p. 95-126.
  23. [23] D. Romao-Dias, « Virtuel », dans B. Andrieu (dir.), Le dictionnaire du corps en sciences humaines et sociales, Paris, CNRS Editions, 2006, p. 522.
Réel - Virtuel