Les activités quotidiennes des jeunes sur les réseaux socionumériques : typologie et enjeux

Alexandre Coutant, Thomas Stenger

Cet article propose d’explorer en détail comment l’identité des utilisateurs de réseaux socionumériques se construit au fil de leurs activités quotidiennes sur ces sites. En se fondant sur une enquête de deux ans menée auprès des jeunes utilisateurs, il commence par effectuer une revue raisonnée des différentes pratiques retrouvées sur ces sites avant d’analyser les principaux ressorts de leur adoption massive.

Alexandre Coutant et Thomas Stenger sont maîtres de conférences, respectivement au laboratoire LASELDI (équipe OUN) de l’Université de Franche-Comté et au laboratoire CEREGE et au Centre Européen des Produits de l’Enfant (CEPE) de l’IAE de Poitiers. Ils poursuivent des recherches sur l’appropriation des TIC et les enjeux sociaux, économiques, organisationnels et éthiques qui y sont associés dans une perspective sociotechnique et dans le cadre de projets de recherche interdisciplinaires mobilisant principalement les sciences de l’information et de la communication, les sciences de gestion, l’informatique et la sociologie.

Contacts mail : coutant.alexandre(at)gmail.com ; stenger(at)iae.univ-poitiers.fr

Sites Internet : http://fr.linkedin.com/pub/alexandre-coutant/a/814/982 ; http://thomasstenger.kiubi-web.com

Activités en ligne - Appropriation - Facebook - Identité - Mise en scène de soi - Réseaux socionumériques - Sociotechnique - Skyrock - Usages

Sciences de l’information et de la communication - Sociologie

L’activité quotidienne sur les réseaux socionumériques
Typologie des activités ordinaires des jeunes sur les réseaux socionumériques
Retrouver ses amis
Publier, partager et commenter des photos
Partager son actualité par le « lifestreaming »
Commenter les activités
Se comparer et s’évaluer
Jouer seul ou à plusieurs
Renseigner sa fiche « infos »
Tests et quizz
E-Mail interne
Chatter
Partager liens et vidéos
Pages et groupes
Événements
Autres applications s’ajoutant aux onglets
Des enjeux pour l’identité des jeunes
Une mise en scène de soi
L’entretien de liens au cœur des activités quotidiennes
Des activités en ligne liées aux situations hors-ligne

Les travaux portant sur les réseaux socionumériques ont mis l’accent sur leur inscription dans une culture de l’expressivité (Allard, Blondiau [1]), sur les stratégies de mise en visibilité poursuivies par les internautes (Cardon [2] ; Granjon, Denouël [3]), illustrant dans un contexte sociotechnique les théories goffmaniennes sur la mise en scène de soi (Coutant, Stenger [4]). La focalisation de ce numéro sur la quotidienneté nous donne l’occasion de détailler comment les activités des utilisateurs de ces sites résultent d’une double logique : technique, car encouragées par le design des fonctionnalités des plateformes, et sociale, car motivées par des normes de sociabilité et de participation préexistant à ces sites. Nous employons donc le concept de quotidienneté dans une perspective certalienne d’attention aux activités ordinaires entendues comme des « manières d’employer des produits imposés par un ordre économique dominant [5] ». L’emploi d’un dispositif créé par des personnes en position stratégique n’y signifie pas la soumission ou la passivité de l’usager mais au contraire une créativité faite de bricolages, adaptations et détournements afin de s’approprier ce dernier dans un contexte particulier : « Certeau identifie ce qu’il nomme les "arts de faire" aux manières non stéréotypées de faire usage des produits culturels. Quoi que socialement invisible, il s’agit bien d’un savoir, même si il est jugé "illisible" et est ainsi disqualifié la plupart du temps par le discours scientifique habitué à construire ces théories à partir de ce que les observateurs peuvent voir [6] ».

La notion de virtuel nous apparait plus polémique lorsqu’elle concerne les pratiques en ligne. Si un ensemble de travaux ont pu l’employer à propos d’Internet, notamment des communautés qui y émergent (Benghozi [7] ; Proulx & al. [8]) ou des mondes persistants qui s’y développent tels que Second Life, l’usage de ce terme demeure souvent interrogé. La définition proposée par Rheingold [9] de « communauté virtuelle » renvoie à des agrégations sociales émergeant en ligne dans des réseaux fondés sur des TIC. La notion de monde virtuel reprend cette notion de forme sociale reposant sur les technologies d’Internet (Turkle [10]) mais l’idée de virtualité, à de rares exceptions (Latzko-Toth, Proulx [11]), n’y est pas à proprement parler examinée. Elle se trouve alors consacrée comme signifiant « en ligne » ou « par l’intermédiation des TIC ». La notion de virtuel renvoyant à des débats sur son statut de représentation, sur son opposition au réel ou à l’actuel [12] ou à un ensemble des possibles, nous préférerons une définition très restrictive du concept. En conséquence et compte tenu des résultats de la recherche, le concept ne sera pas (ou peu) mobilisé dans le cadre de cet article centré sur les activités quotidiennes sur les réseaux socionumériques où la dichotomie en ligne/hors-ligne est plus opportune.

C’est la poursuite d’activités proposées sur les réseaux socionumériques qui donne une matière aux profils : « le profil est une narration par laquelle on présente sa face et dont le vocabulaire et la syntaxe sont constitués par les activités. Cette construction commence dès l’inscription au moment où l’individu remplit les quelques renseignements qui apparaitront dans la partie « infos ». Elle ne fait ensuite que se développer à chaque nouvelle action de l’individu qui vient allonger le fil d’actualité (mini-feed). Ainsi s’illustre parfaitement l’aspect processuel, multi-facette et narratif de l’identité [13]. » Pour bien comprendre ce processus identitaire, il est essentiel de prêter attention à la richesse de ces activités quotidiennes. Cet article se propose donc d’en dresser un inventaire raisonné afin de voir comment chacune participe aux stratégies de mise en scène de soi de l’individu.

Nous nous fondons sur une enquête de 24 mois initiée début 2008 et s’intéressant aux activités des jeunes sur les réseaux socionumériques et financée par le Groupe La Poste. Une méthodologie plurielle a cumulé, entre autres, observations participantes sur les principaux réseaux socionumériques, monographies des trois les plus utilisés (Facebook, Myspace, Skyrock), entretiens individuels et de groupe (n= 65), analyse systématique de profils (n= 38), questionnaire en ligne (n= 635), analyse quantitative de 7041 profils menée à l’aide du logiciel de traitement de données Tetralogie développé par l’IRIT [14]. Les résultats des observations et entretiens, ces derniers menés courant 2009, seront particulièrement mis à contribution dans cet article.

L’activité quotidienne sur les réseaux socionumériques

Les réseaux socionumériques peuvent être définis comme des services web qui permettent aux individus de construire un profil public ou semi-public au sein d’un système, de gérer une liste des utilisateurs avec lesquels ils partagent un lien, de voir et naviguer sur leur liste de liens et sur ceux établis par les autres au sein du système (Boyd and Ellison [15]). Ils fondent leur attractivité essentiellement sur ces trois premiers points et non sur une activité particulière (Stenger, Coutant [16]).

Facebook ou Skyrock attirent chaque jour des millions de jeunes sur leur plateforme, dont beaucoup reconnaissent devenir «accrocs» au point de se connecter en permanence.

Extrait à propos de Facebook :
Fred (IUT1, Rodez) : « Tous les jours... 3-4 fois par jour »
Line (IUT1, Rodez) : « ... pendant les cours en salle info »

Manon (IUT1, Rodez) : « ... on converse entre nous »

Mais que peuvent-ils bien trouver à faire pour y consacrer autant de temps ? Plusieurs études soulèvent qu’ils ne font justement... rien (Boyd [17] ; Ito & al. [18]) ou plutôt rien d’autre que « trainer ensemble ». La nuance s’avère, on le verra, capitale. Car cette apparente perte de temps constitue précisément une activité fondamentale des individus, pour laquelle ils ne cherchent d’ailleurs pas davantage de justification que le fait d’être ensemble. Avant l’avènement des réseaux socionumériques, les mails, téléphones et presque tous les lieux permettant de se rencontrer se sont faits les vecteurs de ce temps consacré à en perdre en profitant de la compagnie des autres. Les jeunes interrogés reconnaissent d’ailleurs volontiers qu’ils ne font rien de « constructif » pendant leur temps passé sur les réseaux socionumériques. Tout au plus expriment-ils une légère gêne à employer autant de temps à rien de ce qui est légitimé par la société, comme travailler ou effectuer des actions « utiles » (pour les proches, la famille, pour soi). On retrouve une activité fréquemment mise en exergue à propos des adolescents très occupés à s’acculturer à leur culture générationnelle (Galland [19] ; Pasquier [20]).

Pour autant, cette activité sans but évident ne doit pas occulter qu’il se passe bien des choses sur ces sites et que les internautes y trouvent un intérêt. Le concept d’activités ordinaires (Certeau [21]) prend ici toute sa valeur en permettant d’identifier ces éléments de la vie quotidienne qui constituent une grande partie de nos expériences. Ces activités ordinaires jouent un rôle majeur, bien que moins naturellement reconnu comme tel, dans ce que Jean-Claude Kaufmann [22] nomme l’invention de soi.

Dans cet article, nous voulons, à partir du travail de terrain réalisé en 2008 et 2009, redonner de la visibilité à ces pratiques. Elles seront inventoriées et analysées dans les paragraphes suivants avant d’étudier les enjeux associés pour l’identité des participants.

Typologie des activités ordinaires des jeunes sur les réseaux socionumériques

Notre première tâche a consisté à recenser les pratiques observées en ligne, puis à les regrouper en catégories d’activités selon une démarche typologique.

Retrouver ses amis

Il s’agit de la fonction la plus citée lors des interviews. Elle paraît évidente mais mérite malgré tout d’être détaillée au moins à propos de deux évidences régulièrement répétées.

Lorsque les plateformes mettent en avant la possibilité de « retrouver ses amis », il convient de rappeler qu’il s’agit au moins tout autant de disposer d’un nouveau vecteur de communication entre amis proches, se côtoyant régulièrement. On retrouve d’ailleurs une intégration d’un discours officiel martelé dans tous les médias et par les créateurs des sites eux-mêmes dans ces déclarations fréquentes qui ne reflètent pourtant pas toujours la réalité. Ainsi, lorsque Julie, 13 ans, ayant toujours vécu à Reims et n’ayant jamais changé d’école déclare qu’elle va sur Facebook et Skyrock pour « retrouver ses amis perdus de vue », la phrase paraît inadaptée à une aussi courte et stable existence. L’observation de son profil et la description de ses activités lors de l’entretien, permettent effectivement de constater que Julie interagit avec ses camarades de classe et ses ami(e)s. Cette nuance apportée, rappelons que cette fonction reste régulièrement évoquée, notamment lorsque des personnes ont déménagé ou vécu une partie de leurs études à l’étranger.

Line (IUT1, Rodez) : « personnellement, j’ai repris contact avec des amis de collège que je n’avais pas vu depuis... le collège ; j’ai même de la famille qui habite à perpète... que je ne connaissais même pas et avec qui on a créé, plus ou moins, des liens... on discute... je trouve ça assez utile... »

Fred (IUT1, Rodez) : « ... quand on a eu des liens qui se sont cassés... avec Facebook... Oui pour retrouver des gens qu’on connaît. »


Olivier (Lycée, Rodez) : « Quand j’ai déménagé... c’est pratique. »

D’autre part, le terme « amis » résume mal la diversité des relations, bien visible dans le nombre important de connexions qu’affichent les profils. Sur Facebook, la plupart possèdent plus de 100 amis et ne descendent jamais en dessous des 30 (la moyenne est de 140). Sur Skyrock, les liens d’amitiés sont moins systématiques car non nécessaires à la navigation sur les profils. Cependant, la liste des « blogs amis » reste aussi fournie, d’autant plus qu’elle témoigne de la popularité des profils aux yeux des enquêtés [23].

Publier, partager et commenter des photos

Les photos constituent l’un des usages les plus usités des réseaux socionumériques [24]. Qu’elles soient postées sur le mur ou réunies dans des albums, elles représentent l’activité la plus citée par les enquêtés (associée aux commentaires, dont les observations ont permis de repérer la quantité postée à propos des photos). Facebook peut d’ailleurs être traduit par « trombinoscope » et sa fonction originelle est le partage de photos entre étudiants.

Extrait en réponse à « que faites-vous sur ces sites ? » :
Anthony (quatrième, Rodez) : « les photos des fêtes ».

François (quatrième, Rodez) : « les photos de soirée, des récrés. »

Irène (quatrième, Rodez) : « surtout pour les photos... »
Alice (quatrième, Rodez) : « tout le monde met ses photos. »

Nous pouvons distinguer trois usages de ces photos :
- Photos pour me montrer : il s’agit des photos ne représentant que le créateur de l’album. Cette catégorie regroupe aussi les avatars ou paysages, qui sont censés illustrer un trait de la personne.
- Photos pour nous montrer : il s’agit des photos représentant le créateur de l’album entouré de ses proches (amis, couple, famille, collègues, camarades). Cette catégorie regroupe des photos posées, en contexte de sorties ou de soirées, mais aussi la pratique souvent retrouvée du « tag » [25].
- Photos pour les montrer : il s’agit des photos où le créateur est absent et ne représente que ses proches. Cette catégorie regroupe aussi des photos posées, en contexte de sorties ou de soirées, et des « tags ».

Chacun de ces usages peut ensuite revêtir deux formes : les photos peuvent être l’occasion pour celui qui les poste d’échanger avec ses amis, elles peuvent être exposées par la personne sans qu’elle ne cherche ensuite à participer aux éventuelles discussions qui émergent. Cette distinction s’avère très importante puisqu’elle va se retrouver dans toutes les autres activités, susceptibles de provoquer une interaction sous la forme de commentaires, où l’auteur de l’activité pourra intervenir ou non. Ainsi émergent des profils où la mise en scène de soi est plus ou moins négociée (Coutant, Stenger [26]).

Partager son actualité par le « lifestreaming »

Cette activité consiste à informer plus ou moins régulièrement de son quotidien en laissant de courts messages [27] dans les « statuts ». Ces derniers concernent aussi bien l’humeur, les états d’âme, l’activité actuelle, des coups de gueules, des citations que des informations sur des événements plus importants (mariage, diplôme, résultats de concours ou de projets, situation sentimentale). Ces informations provoquent régulièrement des interactions sous forme de commentaires aboutissant parfois à de longues discussions où l’auteur initial pourra intervenir ou non. Les interactions peuvent même être incitées par la formulation de l’information, s’adressant à certaines personnes, posant une question, appelant à l’aide ou incitant à une activité.

Exemples : Céline a l’seum. >.<
Ronan Sitting on top of the clouds...
Isabelle un film de zombis pourri pour finir la soirée. What else?
Mylène « La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent. » [Albert Einstein]

Commenter les activités

Les commentaires se retrouvent partout sur ces sites : en réponse aux posts, sur le mur des profils, sous les photos, les résultats de test. Ils constituent le nœud interactif de ces plateformes, qui les encouragent par leurs fonctionnalités. Ils sont extrêmement appréciés pour cela, mais possèdent une autre fonction plus polémique : ils constituent, avec le nombre d’amis, une échelle de mesure de la popularité des profils. Skyrock va même jusqu’à officialiser cet indicateur en proposant sur sa page d’accueil un classement des profils ayant reçu le plus de commentaires. Les collégiens sont particulièrement sensibles à cette évaluation qu’ils reconnaissent rechercher, même si cette lutte pour la popularité les agace :

Extrait à propos de Skyrock - Anthony (quatrième, Rodez) : « Ça sert à rien... c’est comme avoir le plus d’amis possibles sur Facebook... Ils te rentrent dans leurs amis alors que tu ne les connais pas. »

Ces collégiens reproduisent la course à la popularité qui a lieu dans la cour de récréation de leur établissement. Plusieurs reconnaissent d’ailleurs que les plus en vue hors-ligne sont aussi ceux qui arrivent en tête des commentaires sur les réseaux socionumériques. Malgré tout, ces plateformes constituent pour les moins populaires une occasion de s’inventer différemment et de briguer ainsi une place qui ne leur est pas accordée hors-ligne (Zywica, Danowski [28]). Les enquêtés soulèvent ainsi qu’il leur arrive de laisser des commentaires à des personnes pour leur indiquer qu’ils les voyaient différemment suite à la consultation de leur profil.

On voit aussi à l’œuvre les capacités créatives des individus à travers les différents braconnages qu’ils réalisent pour augmenter leur classement :

Extrait sur Skyrock :
Cyril (première, Rodez) : « Y en a qui disent, si tu me lâches un commentaire, je t’en rends dix... comme ça, ils veulent être en première page... »

Étienne (première, Rodez) : « Alain il a créé plusieurs blogs pour s’envoyer des messages ! »

Se comparer et s’évaluer

Le succès de la fonction commentaires est tel que de nombreux outils, proposés par la plateforme ou par des applications tierces, s’ajoutent à ces derniers pour évaluer les contenus partagés. Ils permettent de signifier qu’on aime l’élément posté par une personne, de mettre en avant ses photos préférées, de classer nos amis, de les acheter ou encore de poser des questions [29]. Se trouve ainsi illustré un élément essentiel de la mise en scène de la face : son interactivité. Demander à un ensemble de personnes si Lydia est une personne sincère, ou si elle embrasse bien, illustre la remarque de Goffman : « la nature la plus profonde de l’individu est à fleur de peau : la peau des autres [30] ». On voit aussi illustrées la notion de rituel dans le ménagement de la face ainsi que celle de négociation (Goffman [31]) puisque ces jeux imposent d’échanger avec d’autres pour obtenir son classement : pour être classé plus cool, je me dois d’évaluer positivement les autres, à la manière des échanges de commentaires évoqués supra. On aboutit ainsi à un « espace de prescription généralisé » où chacun évalue ses propres actions et celles des autres (Stenger, Coutant [32]).

La dimension évaluative demeure prégnante quelle que soit la tranche d’âge. Si les plus jeunes reconnaissent davantage cet aspect, il reste évoqué ou sous-entendu par les lycéens et étudiants. L’observation des profils témoigne aussi de cette volonté de créer du trafic et de susciter des interactions sur son espace. La différence tient davantage selon nous à une meilleure intégration par les plus âgés des règles du jeu de la popularité, qui veut que cette course se passe en grande partie de manière tacite, le but étant atteint lorsque l’on réussit à devenir populaire sans laisser transparaître qu’on le souhaite.

Jouer seul ou à plusieurs

Les enquêtés utilisent régulièrement des jeux directement développés pour les réseaux socionumériques. Il en existe deux catégories qui relèvent de pratiques plus ou moins sociables : ceux nécessitant d’autres joueurs (poker, guerre des gangs) et ceux qui n’en nécessitent pas (geo challenge, word challenge). Ces activités ne provoquent pas souvent de commentaires, mais rappelons que leur potentiel plus ou moins sociable peut se trouver modifié par les usages. Les jeux ne nécessitant pas la participation d’autres amis peuvent paraître plus solitaires, mais le fait qu’ils donnent des scores a pour conséquence de régulièrement réunir des groupes d’amis autour de challenges qui deviennent alors une activité centrale pendant quelques temps. Si la première forme de jeu n’est retrouvée que sur Facebook, Skyrock propose des défis qui peuvent se rapprocher des challenges organisés non formellement par les groupes d’amis sur Facebook et que la plateforme utilise aussi comme système d’évaluation.

Le cas particulier des jeux viraux mérite d’être étudié. Qualifier une activité de virale au sein d’un réseaux socionumériques peut paraître une précision inutile tant l’organisation même de toutes les activités vise à provoquer des effets d’adoption. Cependant certaines applications méritent ce quasi-pléonasme dans la mesure où leur intérêt principal consiste justement à provoquer une circulation de celle-ci. Ainsi des bisous, cadeaux, pipi/caca ou apéritif que chacun envoie vers les autres murs. Bien que ne retenant que peu l’attention des enquêtés, qui ne les évoquent pour ainsi dire jamais en entretien, elles étaient repérées assez régulièrement dans les profils. Le buzz ainsi provoqué n’a pas échappé à certaines marques comme celles d’alcool qui circulent dans les applications d’apéritif et s’offrent ainsi gratuitement une diffusion non négligeable. D’autant plus que cette forme amoindrie du spam est davantage reprochée aux amis ayant lancé le jeu qu’aux marques contenues dans les applications. L’observation diachronique montre que ces formes d’interactions tendent à disparaître pour être remplacés par des formes de jeux plus élaborées, comme ceux vus précédemment, ou d’autres types d’interactions, les échanges par les statuts prenant de plus en plus d’importance.

Renseigner sa fiche « infos »

Cet onglet demeure le moins évoqué lorsque les enquêtés parlent de leur profil ou de ceux qu’ils visitent. Les contenus le rapprochent de ce que Goffman nomme les porte-identités : des éléments hérités, stables, « la combinaison unique de faits biographiques qui finit par s’attacher à l’individu », sur lesquels le travail d’invention de soi est moins favorisé : date de naissance, originaire de, situation amoureuse, sexe, pays, adresse (mail ou physique).

Les enquêtés ne remplissent en général que peu d’informations, au moment de leur inscription, et reviennent peu dessus par la suite, à l’exception de bouleversements importants de leurs conditions de vie (situation amoureuse par exemple). Il s’agit même des informations qu’ils rechignent le plus à donner.

Extrait à propos des informations renseignées :
François (quatrième, Rodez) : « homme ou femme, date de naissance, rien de précis sur moi : pas l’adresse, le numéro de téléphone, tout ça... c’est privé quoi... »
Fred (IUT1, Rodez) : « sur le profil... des infos très limitées : âge, ce que je faisais comme étude... ça s’arrête là. »

Pourtant, les sites proposent de remplir de nombreux détails dépassant largement les porte-identités, ce que quelques-uns remplissent, d’autant plus facilement sur Skyrock où ils considèrent plus simple le système du site fondé sur des « j’aime/j’aime pas ». Ces informations peuvent alors servir à exposer des goûts, des croyances, des valeurs ou des affiliations politiques et communautaires. Des jeux avec les formes prescrites par le dispositif sont déjà visibles à ce stade : bons amis se déclarant mariés, ou sur Facebook, déclarations absurdes, citations populaires, modalisations (au sens goffmanien de fausse information dont le caractère est évidemment connu de tous).

Tests et quizz

Ils possèdent un statut particulier dans les activités rendues possibles par les réseaux socionumériques. Effectivement, il n’existe pas de demi-mesure dans leur utilisation. Certains n’en utilisent jamais, ou ont vite arrêté après deux ou trois essais lors de leur inscription. Pour d’autres, répondre à ces tests peut devenir l’activité principale. Cet usage renvoie énormément à la définition de soi puisqu’il s’agit de découvrir quel type de personne (métier, enfants, situation sentimentale, popularité, etc) on deviendra, quels types de personnes nous rencontrerons, ou de s’identifier à des personnages célèbres (mythologie, films, séries, musiciens, mannequins, etc). À la manière d’une boule de cristal, (les utilisateurs de tests ont d’ailleurs régulièrement installé les applications d’horoscope et de signification des noms), les utilisateurs cherchent à s’appuyer sur des supports [33] pour construire leur identité. L’observation diachronique tend à révéler un abandon progressif de ces tests au fur et à mesure de la carrière de l’utilisateur.

Extrait à propos des tests :
Manon (IUT1, Rodez) : « quizz, challenge, au début... maintenant j’ai arrêté, c’est totalement une perte de temps et inutile. Les résultats sont totalement aléatoires... »

Fred (IUT1, Rodez) : « c’est nul mais c’est divertissant. »

E-Mail interne

Cette activité n’a évidemment pu être interrogée qu’en entretien. L’usage de la messagerie interne apparaît alors relativement faible, surtout chez les plus jeunes qui lui préfèrent le chat interne ou MSN. L’adresse MSN constitue d’ailleurs celle avec laquelle la plupart des jeunes interrogés se sont inscrits sur Skyrock et sur Facebook. Elle conserve ainsi une fonctionnalité d’alerte lorsqu’un événement a eu lieu sur l’un de ces réseaux socionumériques, mais force est de constater qu’elle ne constitue donc plus à proprement parler un outil servant aux interactions entre personnes. Le désintérêt concernant la messagerie interne de Facebook est rendu visible lors des observations par quelques messages laissés sur les murs et sommant les personnes de consulter leur messagerie Facebook. Une partie des conversations autrefois entamées sur les mails [34] a été transférée dans une zone plus visible : les murs. C’est le cas notamment des contenus culturels (humour, informations, vidéos, musiques, images, etc.) échangés dans des mails groupés dont les fonctions liens, vidéos, photos sur les réseaux socionumériques ont sonné le glas. Certaines conversations échangées sur les murs témoignent aussi d’un mouvement de publicisation de conversations pourtant plus intimes (figure 1).

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Figure 1. Commentaires intimes sur le mur.

Les plus âgés reconnaissent avoir pu échanger de nombreux mails sur un réseaux socionumériques et continuer à le faire, mais la concurrence du chat (de Facebook ou de MSN, Skyrock possédant un chat public aux usagers très différents) est importante et d’autant plus forte que l’âge baisse. Soulignons aussi que les plus âgés possèdent tous une adresse mail destinée à un usage professionnel, dans le cadre duquel la messagerie demeure un outil extrêmement employé.

Chatter

Le chat s’avère très différent selon les réseaux socionumériques, comme nous venons de l’évoquer. Deux populations bien distinctes ont ainsi pu être identifiées sur Skyrock. Les collégiens et, dans une moindre mesure, les lycéens naviguent sur les profils et les blogs. Les populations plus âgées quant à elles (20-25 ans en moyenne mais pouvant aller largement au-delà), utilisent le chat public. Celui-ci est alors systématiquement assimilé à un site de rencontre et de drague agressive. Quelques observations menées sous différentes identités ont effectivement permis de nous rendre compte de cet usage et de son aspect débridé.

Si le chat a fortement contribué à réduire l’usage non professionnel de la messagerie, les usagers évaluent sévèrement les différentes plateformes. C’est ainsi que celui de Facebook se voit régulièrement reprocher le manque de fonctionnalités [35] qu’il propose et son interface minimaliste. Les enquêtés lui préfèrent MSN qui permet de lancer des conversations vidéos, de classer les amis ou d’utiliser des jeux et des animations. MSN restait donc courant 2009 la référence chez les collégiens et les lycéens. Cependant, certains étudiants reconnaissent avoir abandonné MSN depuis qu’ils utilisent Facebook, l’aspect pratique d’une plateforme cumulant les fonctionnalités l’emportant sur les reproches qu’ils font à son chat. D’autres apprécient le tri effectué dans les contacts, leur compte MSN ayant fini par regrouper un ensemble bien trop vaste de personnes. Des remarques d’utilisateurs interrogés depuis dans le cadre d’autres projets confirment cette adoption progressive du chat de Facebook comme outil principal.

Partager liens et vidéos

À la différence des photos, les vidéos sont des contenus produits par d’autres – sauf exception – et que la personne veut simplement faire connaître à son entourage. Elles ne se distinguent pas par conséquent des autres liens publiés et renvoyant à d’autres types de contenus. Ceux-ci s’avèrent souvent extérieurs aux plateformes : sites de grands médias, de partage de contenu (vidéo, photo, audio), pages ou sites persos. Notons toutefois l’usage régulier d’un lien interne employé pour recommander une photo publiée dans l’album d’un ami.

Elle constitue un exemple de prescription de la part des usagers. Publier un lien vers un contenu quelconque revient effectivement à explicitement recommander, à l’attention de l’ensemble de son audience, des éléments dont vous vous portez garant de l’intérêt. Facebook a bien saisi l’importance de ce type d’information en permettant une distinction automatique des contenus partagés par l’intermédiaire de la rubrique statut : dès qu’un lien, un podcast, une image ou une vidéo sont copiés dans le champ statut, celui-ci se met à jour automatiquement et se distingue du simple texte illustré en 2.3.

Pages et groupes

La distinction entre les groupes et les pages, spécifique à Facebook [36], n’est pas aisée. Si l’on peut imaginer a priori qu’elle sépare les éléments créés par les utilisateurs, de profils plus officiels, il s’avère que chacun est libre de créer l’un ou l’autre. Les enquêtés ne font d’ailleurs pas vraiment de différences et ignorent parfois jusqu’à l’existence de ces deux éléments. Les deux sont conçus comme une manière de s’affilier à un collectif, d’afficher ses goûts. À ce titre, ils constituent des cas de prescription indirecte intéressants à étudier (Stenger, Coutant, 2009). La plupart des profils observés possèdent un ensemble assez conséquent de groupes et de pages. Cependant, deux remarques permettent de nuancer fortement leur importance.

Premièrement, les enquêtés déclarent ne jamais participer aux pages et groupes auxquels ils se sont liés. L’observation des profils confirme effectivement que ce type d’activité n’apparaît jamais dans les mini-feeds. Pire encore, la navigation sur plusieurs groupes et pages laisse apparaître de nombreux déserts ou forums abandonnés après les quelques posts de démarrage, même lorsqu’ils disposent de nombreux adhérents.

Aline (IUT1, Rodez) : « Une fois qu’on a cliqué dessus on est fan, on est content et puis voilà... il ne se passe rien […] ça remplit notre profil à notre place... en fait... ça dit ce qu’on aime... »

Deuxièmement, il est extrêmement rare que les personnes y retournent après s’être inscrites. Il était même possible en 2009 de se déclarer fan ou de s’inscrire sans même aller sur la page ou le groupe [37]. Cette brièveté de l’attention accordée à ces objets aboutit même à ce que le nombre élevé de groupes et de pages s’explique bien davantage par la rapidité avec laquelle elles sont oubliées que par une adhésion durable à l’intégralité des sujets ou objets qui y sont soulevés. L’observation confirme cette impression puisque des sujets ou objets ponctuels, parfois dépassés depuis longtemps s’avèrent aussi pérennes que ceux encore d’actualité.

Manon (IUT1, Rodez) : « on intègre des groupes... par rapport à nos centres d’intérêts, on devient fans de... mais on le fait au début... après on regarde même plus... je ne me suis pas retirée du groupe mais ça ne sert à rien... Par exemple Jet li, Le grand Journal, les minikeums. »

Fred (IUT1, Rodez) : « fan de Starbucks […] on fait des groupes, avec d’autres personnes de la classe, pour rire... par exemple, pour que Yvan change sa photo de profil » ...

Événements

Facebook propose une application permettant d’organiser des événements et de les diffuser auprès de qui l’on souhaite. Elle demeure peu utilisée à première vue mais l’évaluation reste biaisée par le fait que les événements peuvent être cachés. Tout au plus, peut-on en conclure que ces événements ne sont pas seulement un moyen d’organiser un groupe mais aussi d’établir des distinctions au sein de l’ensemble des « amis ». Bien que moins utilisée, elle constitue aussi une alternative à la messagerie pour organiser des événements. Cette fonction a été fortement mise en avant par les étudiants participant à une association et utilisant Facebook dans ce cadre : leur association ne touche pas moins de 5000 personnes dans leur ville.

Autres applications s’ajoutant aux onglets

Notons enfin que les profils Facebook peuvent parfois contenir des onglets supplémentaires où sont exposées des applications très diverses : causes, ma fiche, encarts, super wall. Ces extensions se révèlent rares et surtout très peu actives. Il n’est pas exceptionnel de trouver des onglets vides lors des navigations.

Bien que les applications soient pléthores, les activités se regroupent en définitive autour d’un ensemble relativement clos. Nous allons à présent analyser les principaux enjeux associés à ces activités.

Des enjeux pour l’identité des jeunes

L’inventaire des activités des jeunes sur les réseaux socionumériques ne fait pas apparaître de nouveaux usages. Ces sites cumulent ou proposent par le biais d’un nouveau vecteur une foule d’activités que les jeunes avaient déjà avant. Leur originalité vient davantage de les proposer ensemble, sur un même support, alors qu’elles étaient (et peuvent toujours être) menées sur plusieurs supports distincts.

Les principaux enjeux associés à ces activités socionumériques renvoient à l’identité et la sociabilité et plus précisément à la mise en scène de soi et la sociabilité en ligne et « hors ligne ». Nous les examinons successivement.

Une mise en scène de soi

La première grande catégorie consiste à proposer une mise en scène de soi. Ce thème a déjà fait l’objet de nombreux travaux [38]. Ajoutons ici que les activités recensées jouent essentiellement deux rôles :
- Une fonction « d’affichage » consistant à montrer ses goûts, valeurs, mode de vie, etc. (groupes, pages, photos, statut, infos restent les plus évidents). Il convient de garder à l’esprit que toutes les activités, dès lors qu’elles sont rendues visibles, peuvent être conçues par l’individu comme un moyen de « s’afficher ».
- Une fonction « miroir » consistant à se comparer aux autres ou à des programmes et à se soumettre à leur évaluation (jeux de confrontation ou d’évaluation, commentaires, challenges et défis, classements). De la même manière que précédemment, toutes les activités recensées sont susceptibles de détournements pour permettre une comparaison, comme l’illustre la course aux amis ou les challenges lancés sur les jeux ne nécessitant pas la participation d’amis

L’entretien de liens au cœur des activités quotidiennes

Un deuxième grand ensemble consiste en l’entretien de différents types de liens selon les « amis » concernés :


~ Une fonction « trainer ensemble » concerne les bons amis auxquels elle fournit les moyens de discuter, de s’organiser, de clarifier des choses. La proximité des liens se traduit par une intensité des interactions s’étalant souvent sur une grande partie des activités.
- Une fonction « entretien » concerne les amis moins proches ou ayant été perdus de vue. Les réseaux socionumériques constituent alors un moyen de garder le contact pour un coût minimal (notamment par comparaison avec l’investissement nécessaire pour un coup de téléphone). Davantage que la messagerie, c’est bien le mur, les commentaires et les évaluations qui permettent alors cet investissement minimum. La fonction d’entretien du lien concerne a minima la possibilité de se tenir au courant de l’évolution de l’autre en allant visiter le profil sans se manifester soi-même.


~ Une fonction « explorer » consiste à nouer des liens, demeurant souvent faibles, avec des connaissances au sein d’une aire géographique ou de sociabilité finie. Les réseaux de ville ou d’établissement ainsi que la liste d’amis jouent alors un grand rôle.

Cette dernière fonction nécessite quelques précisions puisqu’il est désormais admis, par les chercheurs s’étant penchés sur les réseaux socionumériques, qu’hormis de relativement rares usages professionnels (à l’image des groupes de musique sur Myspace), ces plateformes ne servent pas à rencontrer de nouvelles personnes (Boyd [39], Cardon [40], Donath [41], Livingstone [42], Papacharissi [43]). D’ailleurs, si l’on demande aux jeunes s’ils ont déjà rencontré du monde par les réseaux socionumériques, ils répondent : « non », « après y a les sites de rencontres, c’est autre chose » (Toni, première, Rodez). Hanene (caissière, Lyon) nous apprend pour sa part que si elle a quitté Skyrock, c’est parce que le site a justement la réputation, à cause de son chat public, d’être un site de rencontres.

Bien que ces relations aux amis puissent revêtir de multiples formes (Stenger, Coutant [44]), l’idée d’exploration doit donc rester liée à une certaine conception de ce qu’est « connaître quelqu’un », qui permet de ne pas restreindre les liens noués sur ces sites aux seuls contacts proches.

Les enquêtés reconnaissent effectivement n’entretenir des liens proches qu’avec une infime partie du réseau auquel ils sont connectés sur ces réseaux socionumériques. Comment expliquer alors la présence de ces autres amis ? La réponse émergeant de l’analyse comparée des déclaratifs et des profils invite à se pencher sur une certaine forme de liens faibles [45] qui restent fortement corrélés à un espace géographique ou social : le collège, la ville, les amis d’amis, la famille éloignée. Concernant l’espace géographique, les personnes cherchent effectivement à se lier à certaines personnes de leur établissement scolaire, de leur village ou de leur quartier. En ce qui concerne l’espace social, elles vont choisir des amis d’amis dont elles ont entendu parler, qu’elles ont croisés lors d’événements ou avec lesquels elles auront échangé lors de commentaires sur le profil de l’ami en commun. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’inconnus, mais pas non plus de personnes que l’on peut affirmer connaître.

Léon (première, Rodez) : « j’ai même fait des connaissances, par exemple la cousine de quelqu’un... tout le monde est lié en fait... en mettant mon blog en ami...etc. »

Les réseaux socionumériques se distinguent donc fortement des chats ou des forums (où tout le monde est susceptible de se rencontrer) par l’imposition de limites (techniques sur Facebook, mais aussi sociales sur Skyrock [46]) consistant dans ce minimum de liens.

Aurélie (IUT1, Rodez) : « MSN, Facebook : faut déjà connaître un minimum la personne pour pouvoir converser avec... alors que Skyblog faut juste taper l’adresse ... on partage vraiment avec la terre entière... si on a envie... »

Soulignons ici la différence avec le type de relations nouées sur Myspace, qui permet de le distinguer des réseaux socionumériques en ce qui concerne les usages qui en sont faits en France. Myspace en France s’inscrit résolument dans une logique de communauté en ligne dédiée à la musique. Les pratiques identifiées se distinguent donc nettement de celles sur les réseaux socionumériques. Les contacts par exemple, sont principalement établis par des goûts, c'est-à-dire en fonction de liens par intérêt commun [47].

Des activités en ligne liées aux situations hors-ligne

Les monographies permettent de distinguer les dispositifs. En revanche, ces grandes catégories d’usage traversent nos enquêtes, quels que soient les critères socioprofessionnels, démographiques ou scolaires que nous avons fait varier. Des différences vont cependant apparaître dès lors que nous nous penchons sur les proportions prises par chacun de ces usages.

Un premier constat est que la situation urbaine joue un rôle dans la place accordée aux réseaux socionumériques : plus on est en ville, plus l’usage est intense et plus la pression est forte pour ceux ne s’étant pas inscrits. Cette remarque soulève que les usages du numérique ne paraissent pas sans lien avec la vie hors-ligne et réfute l’a priori selon lequel un lieu plus isolé impliquerait une pratique « de compensation » plus forte.

Le deuxième constat concerne l’évolution des dispositifs et des pratiques qui s’effectuent, non pas en corrélation avec l’âge mais davantage avec la situation scolaire. On voit tout au long de l’adolescence un phénomène aspirationnel au sein de ces sites, les 6eme cherchant à se lier aux 3eme, eux-mêmes valorisant leurs relations avec les secondes, qui pour leur part s’intéressent aux terminales, ces derniers lorgnant vers les études supérieures. Cette dynamique est visible dans les contacts, les discours des enquêtés, mais aussi dans le passage d’un réseaux socionumériques à un autre. Skyrock est davantage réservé au collège et Facebook arrive avec le lycée. Cependant, les moments de passage s’étendent sur une période relativement longue où les deux cohabitent : Facebook émerge dès la 4eme, prend de l’importance en 3eme et remplace Skyrock au lycée (avec quelques retours nostalgiques parfois, tout en indiquant que « Skyrock, c’est pour les plus jeunes »). La situation rurale ne modifie pas cette évolution mais elle la retarde lorsque les individus se trouvent dans des petites villes ou à la campagne.

Lors de ces transitions, on observe sur le nouveau réseau socionumérique l’importation des pratiques de l’ancien, comme celle des « comms » sur Skyrock dont on retrouve la syntaxe et les excès démonstratifs sur les murs Facebook des récents connectés.

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Figure 2. Syntaxe particulière des commentaires sur Skyrock importée sur Facebook.

Les déclaratifs permettent d’ailleurs de repérer cette assimilation des deux que les plus âgés ne font plus :

Extrait de réponse à ce à quoi sert Facebook :
Cyril (Première, Rodez) : « c’est un peu Skyblog mais en plus intime : on ne peut pas aller sur ta session. »

Étienne (Première, Rodez) : « ça reprend aussi le principe MSN : on peut discuter en direct avec les amis... dans une petite fenêtre... C’est un peu un mélange de Skyblog et MSN... »

Cette évolution a aussi pour effet de relativiser la course à la popularité, qui se fait à la fois moins obsessionnelle mais aussi plus masquée. Les entretiens ont effectivement permis de ressentir la compréhension progressive des règles du jeu de l’interaction, notamment avec l’adoption de la norme voulant que l’on cache les coulisses de la construction de notre face, afin de donner l’impression de naturalité qu’évoque Goffman [48]. Les entretiens menés auprès des lycéens ont ainsi été les plus difficiles à effectuer. Les enquêtés témoignaient d’une volonté de masquer leur travail de construction de la face que nous n’avons pas retrouvée chez les collégiens, sans pour autant faire preuve de la distance au rôle de leurs ainés tant l’enjeu identitaire demeurait central pour eux. Des prémisses étaient visibles dans le groupe de 3eme, ce qui paraît indiquer qu’il existe un stade dans l’adolescence où cette conscience qu’il faut masquer la construction de notre face émerge. Elle apparaitrait à la fin du collège et se développerait clairement au lycée, avant que les individus parviennent à entretenir, parfois, une distance vis-à-vis de ce travail, en avançant en âge.

Corollaire de la migration vers un dispositif plus contraignant techniquement, on observe enfin une baisse de la fonction « explorer » [49] définie précédemment. Plusieurs enquêtés en arrivent à déclarer qu’ils feraient autrement s’ils pouvaient recommencer leur profil, en étant bien plus sélectifs dans leurs ajouts d’amis. Nous avons même rencontré une personne ayant désactivé son profil [50]. Bien que des polémiques concernent l’accessibilité par de multiples audiences des données personnelles, seule l’arrivée sur le marché du travail et le risque d’employeurs curieux justifient ces précautions selon les enquêtés.

La structure plus ouverte de Skyrock permet aussi à différentes audiences de s’y regrouper, sans qu’elles ne se croisent nécessairement. Ainsi, utilisateurs du chat et des profils cohabitent sur le même dispositif sans avoir à se rencontrer.

L’examen ethnographique des activités ordinaires des individus sur les réseaux socionumériques nous paraît essentiel à la bonne compréhension de la forme sociale qui s’y développe. Une analyse trop superficielle ou ne s’attachant qu’aux fonctionnalités développées par les sites sans étudier leur appropriation risque effectivement de donner une image trop monolithique des différentes configurations sociotechniques constituant les sites dénommés « médias sociaux » (Stenger, Coutant [51]). Les réseaux socionumériques fondent leur attractivité sur une mise en valeur de pratiques souvent peu visibles que Certeau a qualifiées d’activités ordinaires. Ces dernières, qualifiées par Ito & al. [52] d’activités en ligne guidées par l’amitié par opposition aux activités en ligne guidées par l’intérêt, échappent à l’attention de la plupart des théories scientifiques, comme nous le soulignions avec Proulx [53] en introduction. Tout en demeurant conscients que ces sites, malgré leurs ambitions, demeurent loin de réunir l’ensemble de la vie de l’individu, en ligne comme hors-ligne, insistons donc sur les perspectives qu’ils ouvrent en matière de compréhension de l’activité complexe d’invention de soi, particulièrement dans le rapport du processus identitaire aux objets techniques (Coutant, Stenger [54]).



[Ce travail de recherche est issu du projet de recherche « réseaux sociaux numériques » financé par La Poste (Direction de l’Innovation et des E-services – DIDES - et Mission Recherche et Prospective) et mené durant une période de 24 mois en 2008-2009. Nous tenons ici à les remercier ainsi que les collègues des laboratoires CEREGE et IRIT ayant participé au projet réseaux socionumériques. Les réflexions initiées lors de ce projet ont pu être prolongées dans le cadre du projet Existenz soutenu par l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS en 2009-2010.]

  1. [1] L. Allard, O. Blondiau (dir.), « 2.O ? Culture Numérique, Cultures Expressives », Médiamorphoses, n° 21, 2007.
  2. [2] D. Cardon, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », Réseaux, n° 152/6, 2008, p. 93-137.
  3. [3] F. Granjon, J. Denouël, « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie, n° 1, 2010, http://sociologie.revues.org/68 (consulté le 02/05/10).
  4. [4] A. Coutant, T. Stenger, « Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques », Les Enjeux de l’Information et de la Communication, 2010.
  5. [5] M. (de) Certeau, L’invention du quotidien, tome 1 : arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 37.
  6. [6] S. Proulx, « Une lecture de l’œuvre de Michel de Certeau : L’invention du quotidien, paradigme de l’activité des usagers », Communication, Vol. 15, n° 2, 1994, p. 175.
  7. [7] J. Benghozi, « communauté virtuelle : structuration sociale ou outil de gestion ? », Entreprises et Histoires, N° 43, 2006.
  8. [8] S. Proulx, L. Poissant, M. Senecal, Communautés virtuelles. Penser et agir en réseau, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006.
  9. [9] H. Rheingold, The Virtual Community : Homestanding on the Electronic Frontier, New York, Addislon-Wesley, 1993.
  10. [10] S. Turkle, Les Enfants de l’ordinateur, Paris, Denoël, 1986.
  11. [11] Dans S. Proulx, L. Poissant, M. Senecal, op. cit.
  12. [12] Ibid., p. 58-67.
  13. [13] Coutant, Stenger, op. cit., p. 3.
  14. [14] Pour une description détaillée de la méthodologie, D. Tchuente & al., « Pour une approche interdisciplinaire des TIC : le cas des réseaux socionumériques », Document Numérique, à paraître fin 2010.
  15. [15] D. Boyd, N. Ellison, « Social Network Sites: Definition, History, and Scholarship », Journal of Computer-Mediated Communication, vol. 13, n° 1, 2007, http://jcmc.indiana.edu/vol13/issue1 /boyd.ellison.html (consulté le 10/07/09).
  16. [16] T. Stenger, A. Coutant, « Les réseaux sociaux numériques : des discours de promotion à la définition d’un objet et d’une méthodologie de recherche », Hermes - Journal of Language and Communication Studies, vol. 44, 2010, p. 209-228, http://download2.hermes.asb.dk/ archive/download/Hermes-44-stenger&coutant.pdf (consulté le 05/06/10).
  17. [17] D. Boyd, « Why Youth (Heart) Social Network Sites: The Role of Networked Publics in Teenage Social Life », dans, D. Buckingham (dir.), Youth, Identity, and Digital Media, Cambridge, MIT Press, 2007, p. 119-142.

  18. [18] M. Ito (dir.), « Living and learning with new media: summary of findings from the digital youth project », 2008, http://digitalyouth. ischool.berkeley.edu/files/report/ digitalyouth-WhitePaper.pdf, consulté le 10/12/2009.
  19. [19] O. Galland, Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 2007.
  20. [20] D. Pasquier, «Dominique Pasquier : Ce que les technologies relationnelles concentrent», 2009, http://www.internetactu.net/2008/10/ 07/dominique-pasquier-ce-que-les-technologies-relationnelles-concentrent/ (consulté le 20/12/09).
  21. [21] M. (de) Certeau, op. cit.
  22. [22] J.-C. Kaufmann, L’invention de soi : une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2004.
  23. [23] Pour une investigation plus approfondie de la notion « d’amitié » sur les réseaux socionumériques, voir T. Stenger, A. Coutant, « How teenagers deal with their Privacy on social network sites? Results from a national survey in France », communication lors du colloque Intelligent Information Privacy Management Symposium, Université de Stanford, USA, 23-25 mars 2010, pp. 169-174.
  24. [24] Facebook se place d’ailleurs premier dans le classement des sites de photos, devant des plateformes spécialisées (source : étude Comscore, février 2009).
  25. [25] Elle consiste à détourner une image trouvée sur internet et représentant des individus ou des personnages, puis de tagger ses amis sur ceux-ci. Les photos des différents personnages monsieur/madame, comme monsieur rigolo, madame bavarde, etc, circulent énormément, de même que les dessins humoristiques (« on a tous un copain... » ) qui présentent une liste de caractères ou de pratiques. Une autre activité consiste à placer une photo contenant un texte demandant aux visiteurs de laisser une anecdote qui les lie au créateur de l’album.
  26. [26] A. Coutant, T. Stenger, « Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques », op. cit.
  27. [27] Le site actuellement le plus commenté sur cette pratique est Twitter, né en réponse au constat que la plupart des conversations commençaient par « tu fais quoi ? », mais tous les réseaux socionumériques permettent de lifestreamer, de même que la plupart des applications de conversation en temps réel et même les forums (que ce soit par l’intermédiaire d’une fonction officielle, le statut sur les réseaux socionumériques ou en en détournant une autre : notes, applications ajoutées, signatures, citation, etc).
  28. [28] J. Zywica, J. Danowski, « The Faces of Facebookers: Investigating Social Enhancement and Social Compensation Hypotheses; Predicting FacebookTM and Offline Popularity from Sociability and Self-Esteem, and Mapping the Meanings of Popularity with Semantic Networks », Journal of Computer-Mediated Communication, vol. 14, 2008, p. 1-34.
  29. [29] Par exemple les applications pet society, I wanna know ou who’s the coolest.
  30. [30] E. Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1, La présentation de soi, Paris, Les éditions de Minuit, 1973, p. 338.
  31. [31] E. Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Les éditions de Minuit, 1974.
  32. [32] T. Stenger, A. Coutant, « La prescription ordinaire de la consommation sur les réseaux socionumériques : De la sociabilité en ligne à la consommation ? », communication lors des 14e Journées de Recherche en Marketing de Bourgogne, 12-13 novembre 2009, Dijon, p. 40-60.
  33. [33] Danilo Martuccelli insiste bien sur le fait que l’invention de soi ne peut s’enclencher que si elle bénéficie de supports, que ceux-ci soient physiques ou symboliques : D. Martuccelli, Grammaire de l’individu, Paris, Gallimard.
  34. [34] De messageries internes à des sites mais ce constat s’applique à l’usage du mail en général.
  35. [35] Qui ont d’ailleurs été augmentées.
  36. [36] Il existe des blogs et profils officiels sur Skyrock, mais les interactions avec les utilisateurs s’évaluent de la même manière que les profils classiques : note, défis, commentaires, visites. Facebook a décidé de suivre cet exemple et de rendre les pages/groupes plus proches des profils afin de favoriser les occasions d’interactions (visibilité dans la mini-feed, lien qualifié d’amitié et non plus de fan, etc).
  37. [37] Facebook a depuis modifié la réaction du site a une adhésion à une page pour que l’internaute soit automatiquement dirigé vers la page ou le groupe. Cependant, ceci n’a pas encouragé les utilisateurs à y retourner davantage ou à s’y exprimer.
  38. [38] L. Allard, O. Blondiau, op. cit. ; M. Ito (dir.), op. cit. ; D. Boyd, Taken Out of Context - American Teen Sociality in Networked Publics, thèse de, Université de Berkeley, 2008 ; A. Coutant, T. Stenger, « Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques », op. cit.
  39. [39] D. Boyd, Taken Out of Context - American Teen Sociality in Networked Publics, op. cit.
  40. [40] D. Cardon, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », op. cit.
  41. [41] J. Donath, Signals in social supernets. Journal of Computer-Mediated Communication, vol. 13, n° 1, 2007, http://jcmc.indiana.edu/ vol13/issue1/donath.html (consulté le 10/04/10).
  42. [42] S. Livingstone, « Taking risky opportunities in youthful content creation : teenagers’ use of social networking sites for intimacy, privacy and self expression », New Media Society, n° 10, 2008, p. 393-411.
  43. [43] Z. Papacharissi, « The virtual geographies of social networks : a comparative analysis of Facebook, LinkedIn and ASmallWorld », New Media Society, vol. 11, 2009, p. 199-220.
  44. [44] T. Stenger, A. Coutant, « How teenagers deal with their Privacy on social network sites ? Results from a national survey in France », op. cit.

  45. [45] http://www.internetactu.net/2008/ 02/08/10-proprietes-de-la-force-des-cooperations-faible
  46. [46] Ainsi, les enquêtés affirment qu’ils vont sur les blogs ou profils des amis ou camarades du collège, lycée, qu’ils circulent ensuite par blogs ou amis liés, et que les personnes mettent leur adresse de blog comme statut MSN. Ils ne comprennent pas l’intérêt d’aller sur un blog d’une personne qu’ils ne connaîtraient absolument pas et soulignent d’ailleurs qu’ils ne voient pas comment ils pourraient s’y rendre si le fondateur ne leur a pas indiqué l’adresse ou n’est pas lié à un de leurs amis.
  47. [47] Pour une analyse de Myspace et une interrogation sur son statut de réseaux socionumériques, voir T. Stenger, A. Coutant, « Les réseaux sociaux numériques : des discours de promotion à la définition d’un objet et d’une méthodologie de recherche », op. cit.
  48. [48] E. Goffman, Les rites d’interaction, Paris, Les éditions de Minuit, 1974.
  49. [49] Qui tend même à disparaître lorsqu’on interroge des publics plus âgés.
  50. [50] Cet abandon des réseaux socionumériques a depuis fait l’objet de quelques reportages dans les médias mais ne concerne encore qu’une extrême minorité de personnes.
  51. [51] T. Stenger, A. Coutant, « Les réseaux sociaux numériques : des discours de promotion à la définition d’un objet et d’une méthodologie de recherche », op. cit.
  52. [52] M. Ito (dir.), op. cit.
  53. [53] S. Proulx, « Une lecture de l’œuvre de Michel de Certeau : L’invention du quotidien, paradigme de l’activité des usagers », op. cit.
  54. [54] A. Coutant, T. Stenger, « Processus identitaire et ordre de l’interaction sur les réseaux socionumériques », op. cit. ; A. Coutant, T. Stenger, « Pratiques et temporalités des réseaux socionumériques », Médiation et Information, à paraître 2011.
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