Ontographie(s) et eccéités : Le Lac des signes et les êtres textués

Luís Lima

Pour pouvoir penser, quel que soit le genre de pensée, la pré-existence d’une audition est nécessaire, comme celle d’une vision, d’un tact, d’une expérimentation vécue, glanée, sélectionnée et inscrite sur cette carte de la pensée qu’est la chair du cerveau. Il n’y a donc pas d’être sans inscription, il n’existe pas d’être qui ait une conscience de soi sans la réalité d’une trace, d’un graphe, d’une écriture tracée en soi, sur soi, hors soi. Le tracer de cette carte se trouve être le plan d’immanence. Le mode d’inscription est sa graphie, une ontographie. Ce qui enchaîne chaque graphe, chaque extrait ou « extract » de la pensée du monde, c'est l’eccéité, ce genre d’individuations singulières et différentielles qui sont des évènements purs dans le devenir d’une vie.

Après son Master en Culture Contemporaine et Nouvelles Technologies en 2004, à Lisbonne, Luís Lima a publié son mémoire sur l’esthétique du concept d’eccéité : Estética da Ecceidade, o Traçar de uma carta (éd. Minerva-Coimbra, Lisboa, 2008). Comme traducteur et journaliste indépendant, Luís Lima a traduit en portugais et écrit sur les œuvres de Pierre Klossowski, Michel Foucault, Paul Valery, Bernard Stiegler et Slavoj Zizek, entre autres. Il travaille actuellement sur les ontographies de l’immanence, dans le cadre d’un doctorat en cotutelle, en Littérature Française à Paris, sous la direction d’Antoine Compagnon, et en Philosophie, à Lisbonne, sous la direction de José Gil.

Expressivité - Ontologie - Individuation - Création Littéraire - Corps - Forces - Signes - Composition - Ontographie - Eccéité

Philosophie - Littérature

Introduction. La pensée contient déjà le numérique…
De la citation à la « sitation » : Lire, Penser, Écrire
Eccéités, Graphes et Extracts
Qu’est-ce qu’une Ontographie ?
Comment se faire une ontographie ?
Ontographie de Luís Lima : Corps Atlantique, Année 1143 – par les AL

Introduction. La pensée contient déjà le numérique..

Tout ce qui est jeu d’association, tout ce qui est combinaison, donc, apprentissage et superposition d’expérience, le cours du temps, le cours du fleuve est superposition d’instants, de moments, de lieux, ce qui, en un mot, peut être traduit par « évènement ». Qu’est-ce que ces évènements virtuels (réels mais en perpétuelle actualisation, en devenir tremblant, expressions vitales singulières) qui, en se composant avec d’autres, produisent un plan évènementiel, un plan d’immanence ? Ce sont bien ce plan d’une vie, d’une mémoire et d’une trajectoire : un sens. En effet, le virtuel, et son réseau, est bien l’instantané de ces parcours, de ces paysages immanents ; mais ils sont bien réels, car il faut à la fois concevoir la réalité de ce plan virtuel, bien qu’il ne soit que toujours inactuel, ou en actualisation. C’est donc cet actuel qui cristallise le virtuel, selon Gilles Deleuze, et c’est là que le moment de la lecture transforme le tout-virtuel de l’écriture, en un tout actuel du lu. Tous deux réels, bien entendu. Ce tissu, cet épiderme digital, numérique, est celui qui existe depuis toujours dans toute technique ou technologie humaine, il est sont issu mnésique extérieur. Selon Bernard Stiegler [1], l’homme est un être doté de trois types de mémoires, en résumant beaucoup : il y aura une mémoire phylogénétique, ontogénétique et technologique. Soit, la mémoire des gènes de l’espèce qui, Darwiniennement persistent et signent ; la mémoire de l’individu, qui devient ce qu’il est par une transindividuation – soupçonnée par Simondon et vitalisée par Nietzsche –, mais il y a aussi, depuis toujours, mais en accélération proportionnellement accentuée, une mémoire technique, puis technologique, qui fait partie de l’homme mais qui se trouve lui être extérieur, qui se trouve dans son paratexte, comme dirait Gérard Genette. Nous ajoutons qu’elle est encore son signe, son graphe, son inscription ou écriture. Ici, nous assumons alors l’existence d’une certaine mémoire plurielle et différentielle comme écriture.

Or, entre les théories littéraires (post)structuralistes, les philosophies de la technologie et les études de la mémoire, nous retrouvons sans cesse un plan, une trame, des tissus ou épidermes qui, par couches, ou plis, par « frames » (le XIXe siècle en est plein, si on le contemple sous le regard de Jonhatan Crary [2]) font de la pratique une théorie en devenir.

Pour un essai de compréhension du modèle de l’écriture de la pensée (écritures de vie ou ontographies), de l’écriture de l’être, on présente un essai pratique pour la (dé)monstration de ce que peut être la composition par association, numérique, l’assemblage, le collage, le copy-past qui fait que la lecture, invertie, transvertie, processionne comme un nouveau liage qui va, à son tour, produire de l’écriture. N’est-ce pas cela aussi qu’est surfer sur le net ? Par liens de sens (ou non-sens conscient, plutôt aménagé par des connexions, des liages d’inconscient) jusqu’à composer une ligne, un cours d’eau, une expérience des sens, par les yeux, au point le plus proche qui est celui où la vue devient haptique, le toucher-coller, le tact, le contact, le choc traumatique qui fait, finalement, intervenir l’inconscient qui révèle ce que la liaison veut dire, en éternel retour, ce qui veut dire, en (re-re-re...)lecture ?

De la citation à la « sitation » : Lire, Penser, Écrire

La préexistence que l’on retrouve n’est pas un passé, une mémoire, un temps retrouvé, c’est l’expérience que l’on vit lorsque la pensée est en acte; c’est à dire, actualisation de tout le virtuel, à chaque fois que l’on écrit. Rencontre entre l’être et la graphie, l’être lu qui s’exprime, l’être voix qui est ontophone [3], l’être textué.

Quand on commence à penser l’être de l’écriture, quel que soit le genre d’écriture ou de pensée – de lecture (puisque lire c’est penser) –, une illusion de préexistence est habituelle : celle d’une audition, d’une vision, d’un tact, d’une expérimentation vécue, glanée, sélectionnée, inscrite sur cette carte topologique et torsionnée qu’est la chair du cerveau : notre mémo-expérimentation. Cette lecture de l’être textué nous paraît pré-existente par le travail de l’Habitude [4], du Logos ou Sens Commun [5], mais cette préexistence est une illusion [6]. Il s’agira donc d’une coexistence, proto-existence, une virtualité, puisqu’elle ne préexiste à rien. C’est, en somme, une immanence à la pensée – de l’écriture, de la lecture, du texte, de l’être : Existence, avec un « E » [7]. Et c’est une Existence simultanée, contemporaine à l’acte de la pensée, à son actualisation [8]. En tant que (pré-existante elle l’est tout autant que toute autre pensée, puisqu’il n’y a pas de préexistence d’une lecture avant l’écriture, d’un parler avant la lecture, mais plutôt des virtualités qui s’actualisent, ou pas, dans un même mouvement qui se trouve être celui de l’éternel retour. Il paraît alors intéressant de penser un concept comme la « citation », dans ce genre de préexistence illusoire. Disons ainsi, pas de préexistence, ou bien seulement des préexistences illusoires advenues de l’habitude, de la doxa, du sens commun, erronées, qui sont plutôt des virtualités qui s’actualisent sur le plan d’immanence [9], des graphes qui s’inscrivent sur un corps vivant, immanents à cet être qui lit, qui écrit, qui pense. S’il n’était pas ainsi pourquoi écrirait - on « pour ne pas oublier » ? Qu’est-ce alors qu’une citation ? Une ligne de forces contre l’oubli ? Qu’est-ce que l’oubli ? Le virtuel non actualisé. La citation est une actualisation d’un virtuel qui, en se composant avec d’autres, produit de l’actuel singulier et différencié. C’est un principe d’individuation [10]. Lire c’est penser et penser c’est être, et comme tout être est textué, c’est-à-dire, tout être est texte, l’écriture de l’être est une lecture en éternel retour, immanente. Voici l(es)’ontographie(s) de l’immanence. Certainement, avec Antoine Compagnon, ce sera une seconde main à l’œuvre [11], étant donné que cette seconde main est un mouvement contemporain et complémentaire de celui de la première : un double sensà directions multiples – sens topologique. La seconde main est toujours actualisation de la virtualité de la première. Pas de première main sans seconde et vice versa. Mais la seconde main ne vient surtout pas après la première, elles travaillent ensembles. La pensée et l’écriture, l’écriture et la lecture, la lecture en tant qu’écriture, la pensée en tant que lecture. Tout s’engage dans un même mouvement : celui de l’univocité de l’être et de l’immanence de la pensée [12]. Toute sélection de mémoire, tout arrachement, glanure, chaumage, extraction, citation, est une écriture nouvelle, une composition immanente à la pensée. Le geste ontographique est celui de l’être-voix (ontophonique) qui fait signe, qui fait expression, l’Être-Texte. C'est donc pour cela qu'il n’y a pas d’être sans inscription, qu'il n’existe pas d’être qui ait une conscience de soi sans une trace paradoxale, une singularité du regard, du cheminement, du mouvement, pas d’être sans geste, sans style, sans un graphe, une écriture tracée en soi – sur soi : l’écriture que l’on porte en soi. Le tracer de cette carte individuante se trouve être un plan d’immanence. Pas de succession, donc. C’est en s’écrivant soi-même que se constitue ce plan. Mais qu’advient-il alors de l’entité « citation » ? Elle devient « sitation ». Appelons-la « sitation » (nœud moebien multiple, constitué par les termes « citation » + « situations » – topiques et topologiques – + « sitations »).

Ce sont vraiment des sites de l’Être topologique qui est voix, l’être univoque du sens (deleuzien) que ces sitations, puisque ce ne sont pas des fragments retirés de leurs contextes d’origine pour être utilisés tels quels dans un nouveau contexte. Car il n’y a pas de contexte de l’être-texte, il n’y a que contexture. Alors, les sitations retrouvées dans un autre lieu ne sont pas des citations, ni des allusions, ni des phrases plagiées puisqu’est clairement exposée et exprimée (et même imprimée) la tache de texte reproduite : il s’agira de stations, de passages, de glanures et extracts, répétitivement, itérativement (« et » + « et » + « et » + « et ») inscrits implantés, insérés, enregistrés, introduits dans le corps textuel de l’être qui vit : sur le corps vital de l’être textué qui se lit et qui s’écrit, qui se dit (s’individue et se textue) dans un procès de textuation (d’individuation). Un corps textué qui est aussi champ transcendantal, peuplé de citations, de ces citations topiques, topologiques et renversantes, décontenançantes que sont les « sitations » : un lac de signes. Un autre nom pour la citation est celui de graphe, graphe de scène, par exemple, mais d’autres noms surviendront au fur et à mesure de cette ontographie. Des eccéités [13] feront partie du mouvement d’individuation de chaque graphe, « extract », « sitation ». Et il se situe dans le même mouvement, se place sans place, tel Site de l’Être Topologique qui est voix, l’être univoque du sens. Puisque ce ne sont pas des fragments retirés de leurs contextes originaux pour être utilisés tels quels dans un nouveau contexte – car il n’y a pas de contexte de l’être-texte, il n’y a que contexture, toile d’araignée, où tout fonctionne par signes [14].

Si les « sitations » sont des « extracts », quand elles forment un bloc, une multiplicité, c’est un graphe qui vient d’être constitué, une individuation singulière, une vie textuée. Et c’est par eccéité que cette individuation est produite. Le mode d’inscription de l’être-texte est sa graphie, une ontographie qui procède dans un champ transcendantal qui comporte tout ce qui est écrit, ce qui l’a été, ce qui aurait pu l’être, ce qui le sera, le serait ou pourra l’être. Tout s’écrit en termes de graphes [15], de blocs d’écritures, d’« extracts » (des extractions résultantes d’incisions dans la chair d’un corps textué, comme un bistouri qui ouvre une gencive pour en extraire une dent incluse qui, avec une portion d’autres os, d’autres membres, de muscles et d’organes constituera, s’il le faut, un nouveau corps, une nouvelle vie, potentiellement monstrueuse, puisque artificielle, technique, technologique). Ce qui enchaîne chaque « sitation » du graphe, chaque arrachure de l’arrachement collectif ou chaque « extract » de l’extraction d’un monde, à une autre « sitation », arrachure ou « extract », c'est l’eccéité [16] (non pas l’heccéité) : ce genre d’individuations singulières et différentielles qui sont des évènements purs dans le devenir d’une vie, des intercesseurs démonstratifs, des dé-monstrateurs, purs signes immanents à soi, qui signifient leur propre différence, en éternel procès d’individuation. Les graphes sont des « extracts », non pas des extraits, c’est-à-dire des extractions violentes, des arrachages intempestifs, ce sont, sensuellement parlant (au sens du sens), les particules citationnelles minimales [17] que l’on peut retenir comme connexions dans le mouvement de la lecture, qui devient toujours mouvement de la pensée. À leur tour, les eccéités sont des évènements individuants qui établissent les connexions entre les graphes. Connexions de sens elles aussi mais, en tant que pure relata, perceptives et sensuelles, on les voit intervenir en tant qu’agencements de désir : liaisons intempestives [18], évènements qui font qu’il y ait rencontre (rencontre singulière qui à son tour fait, toujours et à chaque fois, évènement).

L’ontographie de l’immanence est comme la réalisation esthétique, l’expression stylistique et le jeu d’une vie, chaque fois qu’une vie s’individue ainsi il y a ontographie. Et s’individuer ainsi veut dire, précisément, devenir expression, prendre une voie, celle de la voix, et l’affirmer positivement [19]. Mais il lui faut toujours et invariablement une méthode, ou plutôt un dispositif, en ce sens qu’il n’est pas structure [20] mais plutôt construction, machine abstraite [21] ou plutôt ce dispositif qui n’en est pas un, qui est surtout procédé [22]. Procédé-style d’une nouvelle langue, ou de la langue étrangère [23] de tout un peuple à venir [24]. Un peuple non de sujets identitaires et identifiés, plutôt un peuple d’eccéités, d’individuations de groupe, singularisation de vies. Ce sont des signes. Soient-ils des signes de percepts (personnages de romans), d’affects (intensités non personnelles) ou des concepts (idées faites expressions). Toute une économie des signes devenants s’établit par la loi de l’attraction qu’est la logique du liage, selon les lois de l’hospitalité des signes, dans la multitude de l’écriture ontographique. Imaginons un instant, Charlus, Achab, Bartleby, mais aussi Molloy, K, Alice, Roberte, comme des signes, des cygnes, des « Swann » [25]. C’est tout un peuple, mais comme il serait naturel, dans ce scénario, d’imaginer une scène avec ces personnages, l’on peut, parallèlement, entrevoir, non plus dans une scénographie, mais plutôt dans une ontographie, non pas ces percepts, mais leurs affects, et leurs concepts, ou mieux, les libérer et retrouver alors un peuple textuel composé de signes-affects, de signes-concepts et de signes-percepts, tous sur le même plan, un plan d’immanence, tous sitations, extracts, graphes (puisque ce ne sont pas des personnages à identité formée, ce sont des eccéités, ce sont des noms propres, de ouragans, des intempestifs). L’ontographie, écriture de vie, serait ainsi le lieu propre ou le moyen, ou l’art d’agencer des eccéités pour la composition expressive d’une vie textuelle inouïe. La graphie, la tension perverse et topologique, l’accent avec lequel se dit l’alphabet de la langue d’un peuple à venir, est tendue entre le chaos et le cosmos, un chaosmos [26] singulier et individuant, puisque différenciant.

Étant donné que ces divers extraits sont des « extracts » de plusieurs textes du même ou de plusieurs auteurs-territoires, d’une ou de plusieurs œuvres-champs, il conviendra de souligner que ce ne sont plus des simples retours ou renvois vers (dans la direction vectorielle, dans le sens sémantique) le texte original où elles ont été chaumées mais plutôt de la construction écrite d’un plan d’immanence ou mieux, d’un plan immanent de composition, puisqu’il n’y a plus lieu à l’écriture mais seulement à la composition, comme en musique. Donc, pas de renvoi aux originaux originaires, seulement des ritournelles, des devenirs de ces extracts, des devenirs-autres, des devenirs textes nouveaux, jusqu’à la constitution d’Êtres-Textes, la naissance des êtres textués.

Chaque glanure fonctionne comme un signe et tous les signes s’entrelacent pour le devenir de l’Être-Texte, qui se nomme aussi entre-texte : rhizome [27].

Eccéités, Graphes et Extracts

On dit « extracts » et non « extraits » pour dénoncer l’autonomie du graphe par rapport à tout rapport au contexte, néanmoins, il fait ligne avec le bloc ontographique auquel il s’unira pour constituer une ligne de vie, une ligne imperceptible mais déjà existante, virtuelle mais en constante actualisation : réelle et immanente à cette même ligne de vie. C’est une individuation d’un être qui se dit, d’un Être-Texte en expression tremblante et continue, qui se rapporte plutôt à des relations anarchiques couronnées [28] qu’à des fragments qui auraient explosé leur unité originaire [29]. Car l’unité originaire n’est pas dans le contexte d’où s’extrait le graphe, à avoir unité, elle se trouve dans l’individuation en bloc de multiplicités. Le devenir collectif de graphes dans une langue étrangère à laquelle ils appartiennent tous par devenir. C’est donc par eccéité que les extracts ou graphes s’individuent en blocs. Des individuations par eccéité...

Mais de quel genre d’individuation s’agit-il ici ? Quels sont les signes agencés sur le lac d’immanence ? Quelles sont les formes tremblantes des eccéités, des êtres textués ? Ce sont bien des indiciations pures [30] – indice uniquement connectif, de l’ordre du liage –, les eccéités procèdent par désignation, ce sont de pures relata, puisqu’elles sont purs évènements.

Utiliser des indices c’est établir des liens, tisser des toiles minimales, des connexions, faire rhizome – comme produit des différences individuelles qui conduit donc à un graphe et une perception nouvelle et créatrice sur un plan de composition. Les identifications pernicieuses, les identités fixes qui découlent des vieilles structures arborescentes du langage sont ainsi éliminées. Il y a une souplesse des souffles, des voix. Des indices-en-chaîne, des rhizomes indiciels construisent des véritables singularités, non pas des identités formelles ou génériques qui peuvent recouvrir une série d’êtres de même forme, ou matière ou composé, mais uniquement des singularités, des évènement non répétables, des graphes de vies, à chaque fois, un coup de dé, une seule voix mais une infinité d’être différentiés, une seule voix pour la différence même, la voix de la différence, et non pas un seul nom pour une infinité d’objets – c’est la formule deleuzienne du tout-1 (tout moins un) : l’actuel, qui est un processus d’actualisation du virtuel, comporte toujours en soi une trace de virtuel, un signe, un extract, une sitation, et c’est avec elle, par cette singularité virtuelle que de l’actuel l’on peut dire qu’il est tout moins un (tout-1) – l’actualité moins cet extract. Voici comment s’explique que chaque extract, chaque sitation, chaque graphe, n’appartienne pas à une origine, un contexte, mais soit lié par un signe à la première main qui l’a tracé. On peut ainsi clamer la splendeur de l’être univoque dans les ontographies de l’immanence, la splendeur du on aussi. Pas de transcendance, tout juste de l’immanence de chaque bloc à la seconde main qui l’agence, qui l’actualise sans pour autant le citer, autrement dit : la seconde main qui site le graphe.

En tant que signes, ces sitations ne le sont qu’en étant signe d’un signe, marque actuelle d’une multiplicité virtuelle. Ce ne sont toutefois pas des simulacres. En soi, elles sont la signalisation immanente, l’auto-signalisation sans identification, sans réflexion, sans représentation, l’autoréférentialité sans référence : une vie singulière, eccéité [31].

Qu’est-ce qu’une Ontographie ?

Une ontographie, telle qu’on la conçoit ici, est une écriture de l’être, une écriture étrangère d’un être en individuation, en éternel devenir-autre. L’idée d’un « être-texte » est à l’origine bien involontaire de la naissance du concept d’« ontographie ». Il faut ici préciser que le terme n’est pas né « d’expériences ontographiques » telles que les connaissent la géographie phénoménologique ou l’anthropologie mystique des chercheurs brésiliens contemporains, qui tracent des cartes sur les écritures amazoniennes, mais il aurait pu l’être. Il ne s’agit pas non plus de la phénoménologie de Merleau-Ponty sur l’idée d’un être qui pré-existe [32] globalement, mais on aurait pu se rapprocher imperceptiblement d’une certaine prose du monde [33] ou d’un livre à venir, avec Maurice Blanchot. En fait, ici, il s’agira toujours d’ontographies de l’immanence, nées sous le signe de l’univocité deleuzienne de l’Être, de l’alphabet de la pensée selon José Gil [34] ou du travail de la citation accomplit par d’Antoine Compagnon [35]. C’est le côté de l’alphabet, du vocabulaire, d’une image de la pensée (surtout chez Gilles Deleuze et José Gil) qui, en se liant avec le côté de la citation, des extraits (surtout chez Antoine Compagnon, mais aussi et encore chez Gilles Deleuze, Pierre Klossowski, Marcel Proust et tout une pratique postmoderne du recyclage et de la revisitation de thèmes, en music pop – pourrait- on parler ici de Texte-Jockey’s, T-J’s ? –, ou repêchages et hypertextes dans le domaine du web) a fait pousser par le milieu, entre deux, sur un lac de signes, précisément, ces êtres textués qui se disent dans les ontographies de l’immanence.

Pour bien comprendre ce qu’est une ontographie, il faut en faire, en avoir fait ou, du moins, vouloir s’en faire une. Avant toute chose, il faut glaner, c’est à dire chaumer, arracher ; et après tordre, torsionner (intuitivement) ; et puis, finalement, connecter, coller, lier – c’est-à-dire, faire des conjonctions (« et + et + et + et ») qui bifurquent,réunies en blocs synthétiques disjonctifs [36]: faire des graphes.

Tout être est textué : il n’y a pas d’être sans expression, même si celle-ci est neutre. L’être est voix, la voix est texte. Dieu écrit et est écrit. Sera ontographie de l’immanence tout être textué qui danse [37], qui fait une actuation sur le plateau du lac des signes. Mais comment capturer [38] et inscrire cet être textué, établir le passage dans le même mouvement de l’être textué à l’être textuant ? Tout simplement en lisant. C’est en lisant, en disant, c’est par la voix que l’indiciation des êtres textués se fait. C’est ainsi qu’elle se fait signe et qu’elle fait signe. Par des graphes vocaux. Une ontophonie qui graphe, ontographie qui lit, qui dit. Et c’est avec tous les signes qu’il arrache, qu’il capte et lie, qu’un être constitue des graphes, des blocs de textes et en les constituant c’est lui qui se constitue dans le même mouvement : processus d’individuation par eccéité. Voici l’être-texte que voici, l’ontographie, en l’occurrence, immanente à son action, son agencement propre, une vie, une Existence. Ici, lire veut dire « graphier », lire est un mode d’écrire. Il s’agit de composer. Ontographier. Tout peut ainsi être ontographié, mais uniquement dans l’immanence. Cette lecture ne se peut écrire que dans l’expérience d’un lac actuel et transcendantal. Clinique et critique. La lecture des signes se fait par positionnement, marquage des êtres qui y dansent, qui s’« actuent » topologiquement.

Le résultat est, s’il aura été question d’une bande de texte, un lacet ou un nœud (de Moebius), le résultat est alors une torsion topologique : un graphe topologique textuel, un plan topologique où les multiples couches des surfaces textuelles, par torsion, par perversion, se réunissent en une seule : dans un seul et même sens. Il est urgent de dire ici que toute ontographie est faite de fragments de vies, qu’ils aient étés arrachés à une mémoire, une expérience vécue dans un texte, un livre, un morceau de tableau, ou que ce soient des intuitions ; l’immanence les fera se constituer sur le plan de devenir-texte, en fera des Êtres-Texte, expression vitale singulière et individuante, différenciante – créant ainsi l’ontographie réelle actualisée, composée de virtuels pour un champ transcendantal [39]. Mais on ne peut pas les poser par écrit.

Ce genre d’ontographies de l’univocité est celui de l’Être vital. Mais alors tout peut-il être une ontographie? Cela veut-il dire que tout peut être ontographiable ? Que tout fragment inscrit dans une quelconque mémoire peut, en se formant avec d’autres, même qu’idéalement, abstraitement, constituer des ontographies ? Disons que oui. A condition d’avoir constitué un Être-Texte immanent. A condition d’avoir créé un corps-sans-organes, une intensité singulière de vie, c’est-à-dire, par torsion perverse, à condition d’avoir agencé une eccéité. A quoi en revient-on ici alors pour ne pas effectuer un total éclatement de sens et réussir une logique du liage ? Il s’agit d’affirmer la possibilité, dans l’écriture, quelle qu’elle soit, d’une immanence de l’expression de l’être. Lire pour pouvoir faire écriture. Composer pour pouvoir sélectionner. Les ontographies de l’immanence sont ainsi la possibilité d’effectuer sur un réseau (quel qu’il soit) la transparence du sens sans médiation. Ou mieux, il s’agira du lieu où la seule médiation est celle de l’inscription nécessaire à toute pensée. La rendre dicible et lisible en un seul mouvement constitue l’avènement des ontographies et son évènement propre dans l’immanence. Pour faire montre de cet alphabet de la pensée est exigée une coupure du discours qui cède place aux ontographies de l’immanence.

Mais voilà que la questionrevient : est-ce que les ontographies de l’immanence peuvent être tout ? Toutes les expressions du monde (Merleau-Ponty, Blanchot ou même le « il y a » de Lévinas) ? Est-ce qu’un grain de sable qui fait signe en se mouvant avec d’autres grains de sable dans un courant sous-marin jusqu’à faire tache à la surface d’une vague est une ontographie [40] ? La réponse est, encore une fois, oui. Mais ce ne sont pas ces écritures, il ne s’agira pas de ces graphes d’actuation que l’on peut faire, c’est leur lecture qu’il se trouve que l’on écrive tout en lisant. Plus d’abyme entre les deux mouvements. Car l’eccéité est toujours l’actualisation d’une lecture, d’une capture dénoncée, ecce homo, un homme que voici ! L’écriture est le plan d’immanence en actualisation de toute lecture d’un champ transcendantal. Car ce que peut un corps, en l’occasion, un corps écrit qui écrit, un Être-Texte, n’a pas d’autres moyens que l’expression d’une langue, même étrangère, pour se laisser capter et, à son tour, inscrire : c’est-à-dire, pour donner une pensée, donner à penser, commencer à penser et penser différemment. Il faut alors avoir recours au texte de chaque être et, pour pouvoir l’exprimer et se laisser capturer à son tour, il faut bien donner à lire : faire don. Et comme tout don a la propriété de ne pas être empoisonné, l’être qui se donne se doit de pouvoir être reçu. Ainsi, tout est traduit dans cet alphabet de la pensée, dans ce vocabulaire des fragments, dans ces graphes de l’être textué. Être-texte. Les ontographies de l’immanence sont ainsi de toutes sortes. Elles sont les modes d’expression de l’être, une infinité différentielle de modes, les arts, les textes, la pensée, les mouvements du corps, tout ce qui fait signe dans la vie, tout ce qui est signe d’une vie. Le langage, appris et répliqué, après avoir été extrait, volé, glané est finalement approprié, ganté, enveloppé d’une peau. L’épiderme ontologique où peuvent s’inscrire les signes vitaux, sont les graphes. C’est donc un trait d’Elstir [41] chez Tonnerre [42], une phrase de Vinteuil chez Swann [43], mais aussi un groupe de jeune filles proustiennes dans une multiplicité conceptuelle deleuzienne, une ligne abstraite de Kandinsky ou de Malevitch faite mouvement chez Cunningham [44]. Un sourire de trois ou quatre ancêtres femelles Guermante sur la face de Charlus. La même intensité de découverte à bord d’un navire d’Ulysse et de Vasco de Gama. On voit que le mélange ici engendré de toutes formes d’expressions et de tous genres d’identités (pour ne pas dire de sujets), soit des personnages ou plutôt des percepts, avec des noms d’auteurs, avec plus ou moins d’autorité, sont ici le leitmotive du grand fond inépuisable de l’univocité de l’être : une multiplicité pure.

Finalement, soyons clairs : les ontographies de l’immanence que nous proposons ici sont toujours composées de fragments de textes, de voix, et c’est à travers toutes ces voix éclatées et différenciées qu’une autre voix, celle de l’ontographe, se fait entendre. La voix de l’ontographe est celle de la différence en devenir et c’est à travers les multiplicités qu’elle s’affirme le mieux. On ne peut pas dire un-pays-à-midi-qui-s’approche-de-nos-yeux-au-delà-de-l’eau-sur-la-marge-opposée-de-la-baie-ou-circule-notre-auto. Mais on peut très bien écrire : « Corps enveloppé par une ligne bleue, épais sable fauve je regarde vers l’indéfini, je regarde et me plaît de voir la furie des voyages : europes amériques arabies maré, détroits où il est possible de mourir. Néant qui nage toujours nageant, délirantes visions parmi le corail [45]. »

Mais l’être qui peuple les lignes ici présentes, ce texte, est un Être-Texte. Doublement ontographique, à son tour. Ce qui concerne cet Être-Texte est encore le genre d’ontographies que l’on vient d’expliciter, mais il est, lui, exclusivement textuel, une vie-graphie. L’immanence de ces graphies ontologiques des texte d’une vie est une immanence au plan de cette vie. Tous les fragments qui composent le texte vital sont à nouveau du domaine de la multiplicité et de l’éternel retour du texte qui se compose en devenant. Il y a immanence au texte, immanence au plan, immanence d’une vie à toutes ses écritures (photographies, films, musiques) par des langages à codes (toujours) ouverts, rhizomatiques et préalablement décodés : codes sans clef (soit-ils génétiques-virus, linguistiques-néologie, machiniques-violation). S’il s’agit, donc, d’un texte, d’une citation ou d’un extrait, il y aura, à chaque fois, perversion (deleuzienne, klossowskienne). Si l’on applique cette perversion à plusieurs extraits, partitions, « extracts » ou citations, glanures, en somme, l’on obtient des ontographies, c’est-à-dire, des écritures de l’Être qui ne sont évidemment pas écrites par l’Être puisque celui-ci n’écrit pas, il glane, il arrache, il coupe, il tord, torsionne et colle, relie, connecte, pense et vit. En finir une fois pour toutes avec la représentation. Ne plus écrire que dans l’immanence de la lecture, de la pensée. Ce n’est plus un auteur qui écrit, mais une pensée virtuelle qui s’actualise en devenant un Être-Texte, être textué, ontographie de l’immanence.

Comment se faire une ontographie ?

Un abécédaire, un alphabet ? Il s’agira plutôt de signes de sens minimal dont les liaisons s’effectuent par eccéité, individuation des extracts en blocs. Les extracts individués en blocs sont des graphes. Ces graphes, s’interliant par le biais d’éccéités, deviennent des ontographies de l’immanence.

Chaque extract (bloc citationnel) est comme une lettre d’un alphabet de la pensée (auteur, texte, œuvre) qui, avec d’autres lettres de ce même alphabet, compose des mots pour une phrase qui devient ontographie, l’écriture de la pensée de cet être.

Chaque extract (bloc citationnel) est un mot dans la langue étrangère d’un peuple toujours à venir (tous les grands écrivains et philosophes intempestifs qui devinrent évènements) qui, avec d’autres mots de cette même langue étrangère, compose un style parfaitement individué. Le style d’une écriture, le sens d’un être, sa graphie, son ontographie.

Ce sont des eccéités, des ensembles de relations, qui indiquent le moment des extrêmes, des limites, des marges où chaque extract se délimite et devient coupure. Parce qu’il y a un mouvement plus intense, une vitesse, un rythme particulier, une disjonction univoque.

Des eccéités interviennent toujours entre les extracts. C’est avec elles que les signes se lient, elles sont les constituants du style, de l’énergie vitale, du sens de l’être, elles agencent. Fonctionner comme une grammaire aphoristique pour articuler les particules-articles (les « particles », dirait-on avec Deleuze) d’une certaine langue étrangère, « écrire plusieurs langues à la fois [46] ». Car « l’unité réelle minima, ce n’est pas le mot, ni l’idée ou le concept, ni le signifiant, mais l’agencement. [47] »

Ontographie de Luìs Lima : Corps Atlantique, Année 1143 – par les AL

Y a-t-il combien de temps, Portugal, combien vivons nous séparés ! Je suis un poète portugais qui aime sa patrie. J’ai l’idolâtrie de ma profession et je la soupèse. J’oublie tout, alors j’écris. JE NE SUIS PAS PRESSÉ : le soleil et la lune ne les sont pas non plus. Seul, sur le quai désert, en cette matinée d’été, je regarde du côté de la barre, je regarde vers l’indéfini, je regarde et il me plaît de voir la sirène en plastique se sphacéler dans le sel rubéfié des marées portugaises seins engourdis dans le sang d’un crayon de couleur dans la bouche la furie des voyages : europes amériques arabies maré détroits où il est possible de mourir nouveaux pays nouvelles profondeurs délirantes visions parmi le corail. Ici, là, se réveille la vie maritime. Ce n’est nullement ma faute d’être portugais, mais je sens la force pour ne pas avoir, comme vous autres, la couardise de laisser pourrir la patrie. Dans quelle géométrie la partie excède-t-elle le tout ? Dans quelle biologie le volume des organes a plus de vie que le corps ? Corps enveloppé par une ligne bleue, épais sable fauve sur toute l’extension de la feuille de papier. Mon corps est terre du Portugal et mort il est île en haute mer. Ferraille d’âme vendue au poids du corps, si quelque grue te guinde c’est pour te déverser... Aucune grue ne te guinde sinon pour t’abaisser. Néant qui nage toujours nageant livre perdu dans l’océan [48].

  1. [1] B. Stiegler, Anamnese et Hypomnese, Platon premier penseur du prolétariat, in RCL (Revista de Comunicação e Linguagens), trad. Luís Lima, Lisboa, éd. Relógio d’Água.
  2. [2] J. Crary, L’art de l’Observateur. Vision et Modernité au XIXe Siècle (MIT Press, 1990), Nîmes, éd. Jacqueline Chambon, 1994.
  3. [3] Pour en savoir un peu plus sur ce qu’est une ontophonie, il suffira de lire et surtout d’écouter les poèmes écrits et lus par Ghérasim Luca, « Le plus grand poète français » (selon Gilles Deleuze). Sur l’ontophonie lucasienne, voir G.Luca, Héros-Limite suivi de Le Chant de la Carpe et de Paralipomènes (éd. orig. Le Soleil Noir, Héros-Limite 1953 ; Le Chant de la Carpe, 1973 ; Paralipomènes, 1976), Paris, éd. Gallimard, coll. « Poésie », 2001 ; et surtout G.Luca, Sept Slogans Ontophoniques, Paris, éd. José Corti, 2008.
  4. [4] M. Proust, À la Recherche du Temps Perdu (texte établi 1987-1992), Paris, éd. Gallimard, coll. « Quarto Gallimard », 1999, p. 18.
  5. [5] J. Gil, O Imperceptível Devir da Imanência. Sobre a Filosofia de Deleuze, Lisboa, éd. Relógio d’Água, 2008, p. 28
  6. [6] F. Zourabichvili, Le Vocabulaire de Deleuze, Paris, éd. Ellipses, 2004, p. 21
  7. [7] U. Mohrho, Unveiled Reality : Comment on d’Espagnat's Note on Measurement, http://www.citebase.org/fulltext?format=application%2Fpdf&identifier= oai%3AarXiv.org%3Aquant-ph%2F0102103, 1995, pp. 7-8.
  8. [8] « J’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal », Cf. M. Proust, À la Recherche du Temps Perdu, op. cit., p. 15.
  9. [9] G. Agamben, G. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux (1980), Paris, éd. de Minuit, Paris, 1997, pp. 326, 327.
  10. [10] J. Duns Scot, Le principe d’individuation, introd., trad. et notes de Gérard Sond ag, Paris, éd. Librairie Philosophique J. Vrin, 1992, pp. 171, 172
  11. [11] « Celui qui est en posture de l’écrire se meut incessamment par rapport à un univers en incessante variation. Parfois il le rencontre. Quand il s’abouche au symptôme, quand il affiche le sens magnétique, il est, momentanément, un point d’adhérence de la topologie. » Cf. A. Compagnon, La Seconde Main ou le Travail de la Citation, Paris, éd. du Seuil, 1979, pp. 400, 401
  12. [12] « Nous devons plutôt considérer ce mouvement de la pensée comme un mouvement sismique ou comme celui d’une vague. […] La pensée se compose de ces multiples strates qui s’enveloppent et se déplacent avec des vitesses variables, mais en même temps. C’est cela le « mouvement de la pensée » : une multiplicité de mouvements différents, sur des niveaux différents, qui débouchent les uns sur les autres dans un grand bloc de pensée. » Cf. J. Gil, O Imperceptível Devir da Imanência. Sobre a Filosofia de Deleuze, op. cit., pp. 31, 32
  13. [13] « Il y a un mode d’individuation très différent de celui d’une personne, d’un sujet, d’une chose ou d’une substance. Nous lui réservons le nom d’heccéité. Une saison, un hiver, un été, une heure, une date ont une individualité parfaite et qui ne manque de rien, bien qu’elle ne se confonde pas avec celle d’une chose ou d’un sujet. Ce sont des heccéités, en ce sens que tout y est rapport de mouvement et de repos entre molécules ou particules, pouvoir d’affecter et d’être affecté. », Cf. G. Deleuze et F.Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, op. cit., p. 318.
  14. [14] « la toile et l’araignée, la toile et le corps sont une seule et même machine […] Sans yeux, sans nez, sans bouche, elle répond uniquement aux signes, est pénétrée du moindre signe qui traverse son corps comme une onde sauter sur sa proie. » Cf. G. Deleuze, Proust et les Signes (1964), éd. P.U.F., coll. « Quadrige Grands Textes », 2006, p. 218. Ces signes sont des « sitations » pour l’être-texte, pour l’ontographe-corps-sans-organes.
  15. [15] Quand on analyse un ensemble d’éléments de données (non nécessairement des données computationnelles ou statistiques) on peut être préoccupé par son contenu ou par les relations existant entre elles. La Théorie des Graphes, surtout des graphes topologiques, s’occupe de l’étude des relations qui existe entre de multiples objets d’analyse, et peut être utilisée en tout genre de recherche qui recquiert de présenter sur un plan d’immanence une expression composée par des multiplicités. Un graphe est ainsi une donnée expressive pour la lecture des relata, des eccéités, composant, en série, une ontographie. Ici, ces éléments seront les extracts, les sitations présentés et leurs connexions propres en blocs textuels. Pour une pratique du liage des être textués : des (onto) graphes, ou graphes ontologiques.
  16. [16] Sur le concept d’eccéité voir : L. Lima, Estética da Ecceidade. O Traçar de uma Carta, Coimbra, éd. Minerva-Coimbra, 2008. De Jean Duns Scot à Gilles Deleuze, le terme devient concept et se transforme selon chacun de ses utilisateurs, que ce soient Jean Duns Scot, Leibniz, Peirce, Merleau-Ponty, Husserl, Heidegger, Simondon ou encore de Félix Guattari et Gilles Deleuze. Soit elle haecceitas, heccéité, héccéité ou encore eccéité, cette indiciation singulière d’une vie est surtout relata immanentes : ecce homo. L’eccéité deleuzienne à laquelle nous faisons ici référence se trouve graphiée sans « h », à l’instar de Gilbert Simondon, intensifiant ainsi son sens démonstratif.
  17. [17] J. Derrida, Ulysses Gramophone. Deux Mots pour Joyce, Paris, éd. Galilée, coll. « La Philosophie en Effet », 1987, p. 28.
  18. [18] Deleuze et Guattari disent de l’intempestif nietzschéen qu’il est une eccéité : G. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux,op. cit., p. 363.
  19. [19] G. Deleuze, Différence et Répétition (1968), Paris, éd. P.U.F, coll. « Épiméthée », 2003, p. 59.
  20. [20] « Ce mot de dispositif permet à Foucault de ne pas employer celui de structure et d’éviter toute confusion avec cette idée alors à la mode et très confuse. » Cf. P. Veyne, Foucault, Sa pensée, sa personne, Paris, éd. Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 2008, p. 20.
  21. [21] G. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux,op. cit., p. 311.
  22. [22] « Il s’agit d’un procédé très spécial. Et, ce procédé, il me semble qu’il est de mon devoir de le révéler, car j’ai l’impression que des écrivains de l’avenir pourraient peut-être l’exploiter avec fruit. » Cf. R. Roussel, Comment j’ai écrit certains de mes livres (Pauvert, 1963), Paris, éd. Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2000, p. 11.
  23. [23] G. Deleuze, Critique et Clinique, Paris, éd. de Minuit, 1993, p. 9 ; G. Deleuze, Cinéma 2. L’Image-Temps (1985), Paris, éd. de Minuit, coll. «Critique», 2006, p. 290.
  24. [24] L’ontographe « met en transes les parties, pour contribuer à l’invention de son peuple qui, seul, peut constituer l’ensemble […]. L’acte de parole a plusieurs têtes, et, petit à petit, plante les éléments d’un peuple à venir. » G. Deleuze, Cinéma 2. L’Image-Temps, ibid., pp. 290, 291.
  25. [25] Allusion à Charles Swann, dans La Recherche... de Marcel Proust, et au mot anglais « swan » qu’aurait pu être utilisé par Odette, sa femme, pour un jeu de mot social. La mutation est intéressante puisqu’elle permet de transposer un signe en une vie (textuée).
  26. [26] « élaborer un matériau de pensée pour capturer des forces non pensables en elles-mêmes. C'est la philosophie-Cosmos, à la manière de Nietzsche. » Cf. G. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, op. cit., p. 422 ; et « un chaos rendu consistant, devenu Pensée, chaosmos mental», Cf. G. Deleuze et F. Guattari, Qu'est-ce que la Philosophie ?, Paris, éd. de Minuit, coll. « Critique », 1991, p. 196.
  27. [27] Rhizographie est un autre nom pour les ontographies de l’immanence. C’est dans la zone rhizographique que sont créditées (les références bibliographiques) les mains qui écrivirent. Sur ce concept, voir tout le chapitre « Rhizome », dansG. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux, op. cit.
  28. [28] « L’Être univoque est à la fois distribution nomade et anarchie couronnée. » Cf. G. Deleuze, Différence et Répétition (1968), Paris, éd. P.U.F., coll. « Épiméthée », 2003, p. 55.
  29. [29] G. Deleuze, Foucault (1986), Paris, éd. de Minuit, 2004, p. 141.
  30. [30] « Le concept dit l’événement, non l’essence ou la chose. C’est un évÉnement pur, une heccéité, une entité ». Cf. G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la Philosophie ?, op. cit., 1991, p. 26.
  31. [31] « C’est une hecceité, qui n’est plus d’individuation, mais de singularisation : vie de pure immanence, neutre, au delà du bien et du mal ». Cf. G. Deleuze, Deux Régimes de Fous. Textes et entretiens 1975–1995, Paris, éd. prép. David Lapoujade, éd. de Minuit, Paris, 2003, p. 361.
  32. [32] F. Zourabichvili, Le Vocabulaire de Deleuze, Paris, éd. Ellipses, 2004, p. 21.
  33. [33] Sur la notion d’ontographie chez Maurice Merleau-Ponty, voir : S. Blanc, « L’Ontographie ou l’Écriture de l’Être chez Merleau-Ponty », Les Études Philosophiques, n° 3, 2000, pp. 289-310.
  34. [34] Tout le chapitre O Alfabeto do Pensamento, dans J. Gil, O Imperceptìvel Devir da Imanência. Sobre a Filosofia de Deleuze, op. cit., pp. 25-43.
  35. [35] A. Compagnon, La Seconde Main ou le Travail de la Citation, Paris, éd. Les Éditions du Seuil, 1979.
  36. [36] Sur les synthèses disjonctives, les syllogismes et les conjonctions, voir tout l’Appendice intitulé Klossowski ou les Corps-Langage dans G. Deleuze, Logique du Sens (1969), Paris, éd. de Minuit, 1997, pp. 325-350.
  37. [37] Sur les mouvements de la pensée immanente et l’immanence du corps qui danse voir J. Gil, Movimento Total. O Corpo e a Dança, Lisboa, éd. Relògio d’Àgua, 2001 ; et, particulièrement F. Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra (éd. Aubier, 1969), trad. Geneviève Bianquis, Paris, éd. GF – Flammarion, 1996, pp. 245, 247.
  38. [38] Il est urgente de capturer les matériaux d’expression, de les inscrire sur le plan de composition, puisque « Les matières d’expression font place à un matériau de capture. » Cf. G. Deleuze, F. Guattari, Capitalisme et Schizophrénie 2. Mille Plateaux (1980), Paris, éd. de Minuit, 1997, p. 422.
  39. [39] G. Deleuze, Deux Régimes de Fous. Textes et entretiens 1975-1995, Paris, éd. étab. David Lapoujade, éd. de Minuit, 2003, pp. 359, 360.
  40. [40] « Il y a d’abord les mouvements microscopiques des grains de sable qui, malgré leur autonomie, se trouvent pris dans les mouvements enveloppants des grandes nappes d’eau qui les contiennent ; et le mouvement de ces eaux, en dépit d’être local, est pris à son tour dans les mouvements beaucoup plus vastes des strates géologiques qui les englobent ; et ceux-ci dans les plaques tectoniques, etc. » Cf. J. Gil, O Imperceptìvel Devir da Imanência. Sobre a Filosofia de Deleuze, op. cit., p. 31.
  41. [41] Le peintre du cercle Verdurin retrouvé et artistiquement découvert par le narrateur à Balbec, dans M. Proust, À la Recherche du Temps Perdu, op. cit.
  42. [42] Le peintre imaginaire et récurrent chez Pierre Klossowksi, sur lequel retombent ses critiques artistiques, notamment dans Tableaux Vivants, Mayenne, éd. Le Promeneur, 2001, pp. 120-125.
  43. [43] La fameuse petite phrase de Vinteuil qui superposait Swann et Odette sur un plan temporel non-chronologique : Aïon. M. Proust, À la Recherche du Temps Perdu, ibid.
  44. [44] Sur le travail de Cunningham comme mouvement et expression de l’immanence, voir J. Gil, (2001) : Movimento Total. O Corpo e a Dança, op. cit., en particulier, le chapitre « As Séries de Cunningham », pp. 31-55.
  45. [45] La clef rhizomatique de ce petit texte se trouve dans la prochaine ontographie.
  46. [46] J. Derrida, Ulysse Gramophone. Deux Mots pour Joyce, éd. Galilée, coll. La Philosophie en Effet, 1987, p. 29.
  47. [47] Et encore : « Le difficile, c’est de faire conspirer tous les éléments d’un ensemble non homogène, les faire fonctionner ensemble […] L’agencement c’est le co-fonctionnement, c’est la « sympathie », la symbiose. Croyez à ma sympathie. » Cf. G. Deleuze et C. Parnet, Dialogues, Paris, èd. Flammarion, coll. Champs, 1996, p. 65. 
  48. [48] Version originale de l’ontographie de Luís Lima : «Há quanto tempo, Portugal, há quanto vivemos separados! Eu sou um poeta português que ama a sua pátria. Eu tenho a idolatria da minha profissão e peso-a. Esqueço-me de tudo, por isso escrevo. NÃO TENHO pressa: não a têm o sol e a lua. Sozinho, no cais deserto, a esta manhã de verão, olho pró lado da barra, olho prò indefinido, olho e contenta-me ver a sereia de plástico esfacelar-se no rubro sal das marés portuguesas seios tolhidos no sangue de um lápis de cor na boca a fúria das viagens: europas américas arábias maré estreitos onde é possível morrer novos países novas profundidades delirantes visões por entre o coral. Aqui, acolá, acorda a vida marítima. Eu não tenho culpa nenhuma de ser português, mas sinto a força para não ter, como vós outros, a cobardia de deixar apodrecer a pátria. Em que geometria é que a parte excede o todo? Em que biologia é que o volume dos órgãos tem mais vida que o corpo ? Corpo envolto por uma linha azul, espessa areia fulva em toda a extensão da folha de papel. Meu corpo é terra de Portugal e morto é ilha no alto mar. Sucata de alma vendida pelo peso do corpo, se algum guindaste te eleva é para te despejar... Nenhum guindaste te eleva senão para te baixar. Nada que nada sempre a nadar livro perdido no alto mar. » Auteurs dont les textes sont utilisés pour créer cette ontographie : En Italique : ALberto Caeiro (hétéronyme de Fernando Pessoa)

    En Italique gras: AL’berto

    Régulier : ALmada Negreiros

    Régulier gras : ÁLvaro de Campos (hétéronyme de Fernando Pessoa)
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