Pixelliser. Pour une pragmatique de la disparition

Sophie Houdart

L’objectif de cet article est de décrire certaines des opérations entreprises par des architectes pour « pixelliser » un bâtiment. Loin d’être utilisé comme une simple métaphore, ou de référer à la seule représentation informatique du bâtiment, le pixel est envisagé comme un élément matériel, ayant des modes d’agir propres qu’il s’agit d’expérimenter et de stabiliser.

Anthropologue, chercheure au CNRS et membre du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative, Sophie Houdart s’intéresse aux pratiques d’innovation et de création dans le Japon contemporain. A l’issue d’une première étude portant sur un laboratoire de génétique (La cour des miracles. Ethnologie d’un laboratoire japonais, Ed. CNRS, 2007), elle a travaillé sur les pratiques architecturales (Kuma Kengo. Une monographie décalée, Ed Donner Lieu, 2009) et entreprend aujourd’hui des recherches sur l’art numérique.

Contact mail : sophie.houdart(at)mae.u-paris10.fr

Agrégation - Architecture - Atmosphère - Attachement - Création - Ethnographie - Japon - Pixel - Matière

Anthropologie

Être pixel au Japon
Les trames de l’expérimentation. Pixels et modes d’agir
Pixelliser. Un modèle d’attachement

L’objectif de cet article est de prendre la texture du numérique à revers en considérant comment, dans une agence d’architecture japonaise, le pixel, de concept, devient matière et objet architecturaux. Cherchant à donner forme à une « architecture immatérielle », à « effacer l’architecture », Kuma Kengo se propose, dans ses projets récents, de « pixelliser l’architecture ». « Le pixel », dit-il, « c’est une question de taille ; c’est aussi une question de support. Si le support est trop lourd, il écrase le pixel. Je veux que le pixel flotte [1] ». D’un point de vue méthodologique, considérer que le pixel
 chez Kuma tiendrait de la métaphore serait
clore le problème un peu hâtivement. Comme
le montre le suivi ethnographique du travail
 architectural en agence, pixelliser un bâtiment,
 c’est, en fait, énormément de labeur, et les
 questions auxquelles Kuma à répondre chaque jour sont éminemment techniques. Kuma, en effet, est un architecte qui construit, construit beaucoup, des maisons individuelles et des bâtiments publics : il ne s’agit donc pas d’un architecte du virtuel, qui ne construirait que dans l’espace numérique. D’après lui, il faut faire avec, faire avec la matière, la concrétude, la réalité. Mais à quelles épreuves, à quelles opérations, faut-il soumettre le matériau pour qu’il disparaisse ou soit pris pour autre chose ? Jusqu’à quel point la matière, à force de manipulations, opérations, altérations, réductions, change-t-elle de nature ? Pour répondre à ces questions, les pixels sont soumis, dans l’agence, à un certain nombre d’expérimentations, au fil desquelles ils acquièrent une certaine matérialité et certains modes d’agir. Eprouvés dans les maquettes, les dessins en perspective, les détails d’ingénierie, les pixels, articulés à la philosophie architecturale de Kuma, laissent transparaître des formes inédites d’agencement des matériaux. Ce sont quelques-unes de ces expérimentations que nous aimerions décrire ici.

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Kengo Kuma, projet pour le FRAC de Marseille, vue de la façade, effets indésirés.

Être pixel au Japon

À mesure des projets, Kuma a déployé
 une véritable sémantique de la disparition :
 faire disparaître, masquer, enterrer, minimiser,
 flotter, dissoudre, particulariser, pixelliser
 (Kuma, 2008). C’est dans une véritable quête
 de l’effet ou quête du phénomène architectural que l’architecte s’est engagé. Pour « empêcher qu’un objet apparaisse », Kuma propose de
 « renverser la direction de la vision » : « Au
 lieu de regarder l’architecture de l’extérieur,
 on doit imaginer regarder l’environnement de
 l’intérieur ». Il faut encore, d’après Kuma,
 « rejeter le caractère absolu de la vision » pour
 « manifester la totalité de ce qu’on appelle un
 lieu (ba) – une totalité en trois dimensions
 d’une telle diversité qu’elle défie une simple
 description » (Kuma, 1997, p.8). Pour tenir ce
pari, Kuma invoque une « méthodologie non
visuelle » qui aurait sa source au Japon même :
 l’art des jardins.

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Kengo Kuma, projet pour le Centre des Arts de Besançon, maquette.

Au contraire de la
 planification paysagère qui exige contrôle, manipulation et ordonnancement de l’environnement, l’art des jardins n’aurait conçu aucune position privilégiée : parce que « ‘l’artiste jardinier’ est toujours dans le jardin » (Ibid., p.8), il est à même de produire une continuité : entre l’environnement et l’objet, le sujet et l’objet, le temps, le monde. C’est donc rien moins qu’au régime du voir moderne et, au-delà, à la modernité même, que l’architecte japonais s’est attaqué [2]. À l’objet architectural, entendu comme « le mode d’existence de la matière lorsqu’elle a été retirée de son environnement, de son contexte » (Kuma, 2000, p.58), Kuma entend substituer une architecture dissoute ou phénoménale qui aurait les propriétés d’un nuage ou d’un arc-en-ciel.

Puisant dans l’histoire de l’architecture au Japon le lien à l’objet et à la nature, le modèle auquel Kuma renvoie sa pratique s’élabore également en référence à des systèmes philosophiques empruntés, comme le concept d’élasticité des matériaux de Gilles Deleuze : « En particularisant les matériaux, ils deviennent des ingrédients attendant une action de la part de l’architecte. Ils ne sont pas le résultat d’une action, mais bien des ingrédients en vue d’une action. Deleuze utilise l’élasticité pour illustrer son argument, j’utilise quant à moi les particules » (Ibid., p.86). Pour parvenir à fondre l’architecture dans l’environnement, pour réaliser un continuum entre les deux, la solution retenue par Kuma consiste à discrétiser la matière, à la particulariser – ou à la pixelliser. Homme de son temps, Kuma prend également comme source d’inspiration les technologies numériques dont il garde la dissolution des hiérarchies et des dichotomies (l’ambiguïté des frontières physiques) ; la minimisation des objets ; la dématérialisation ou désolidification des objets architecturaux ; la transparence, l’ouverture, la virtualité. On le voit, les thèmes, qui sont ceux classiquement affiliés au numérique, sont issus d’abord d’une histoire qui se lit comme une histoire culturelle, une certaine appréhension de l’espace physique, un certain rapport au monde – une histoire japonaise.

Les trames de l’expérimentation. Pixels et modes d’agir

Epreuve 1. Ayant gagné la renommée de ses collègues, tant nationalement qu’internationalement, Kuma ouvre, en 2008, une agence à Paris [3]. C’est là que les pixels viennent signifier de manière inédite l’intention architecturale de Kuma. Déclinant autrement les thèmes, chers à Kuma, de fragmentation, de particularisation, de dissolution, le pixel apparaît pour la première fois, selon Nicolas, qui dirige l’agence parisienne, lors du projet du Centre des Arts de Besançon. Les architectes proposent de « pixelliser » la toiture et la façade de manière à obtenir « un effet de papillonnement de la lumière » et à créer « un motif qui fait écho au paysage environnant [4] ». Les pixels qui constituent la toiture sont de différentes natures : « pixels photovoltaïques dimensions 1.08m x 1.237m » ; « pixels aluminium dimensions 1.25m x 0.625m » ; « pixels verre dimensions 1.25m x 0.625m » ; « pixels bac végétal pré-cultivé avec sedum dimensions 0.6 x 0.4 ». Agissant à juste titre comme des éléments d’image (c’est la définition même du pixel), ces différents pixels produisent un « effet architectural », en générant « un jeu d’ombres et de lumières similaires à celui engendré par le feuillage des arbres sous le soleil ». Dans le document préliminaire rendu aux clients, il est mentionné aussi que « les pixels ne sont pas étanches et laissent traverser l’eau », que la texture particulière de l’ambiance qu’ils génèrent n’est pas sans rappeler la « continuité depuis l’extérieur vers l’intérieur, caractéristique propre à l’architecture japonaise traditionnelle », que l’enveloppe qu’ils forment « s’apparente à un mur transparent ». De matérialités différentes, les pixels obligent les architectes à prévoir des mesures d’« administration et maintenance » spécifiques. Un « plan d’entretien » doit être préparé pour assurer la cohabitation d’êtres pour lesquels on doit anticiper des comportements différenciés. Cette première description montre que les pixels de Kuma ne sont pas du domaine de l’idée : ils affichent au contraire une certaine matérialité qui a des effets sur toute la chaîne de conception. Capables de produire des « effets architecturaux » d’une grande finesse, ils sont visiblement également susceptibles d’en produire d’indésirables ou de difficilement contrôlables. Leur petite taille, en la matière, se révèle à double tranchant : assurant fluidité, elle engage les protagonistes dans une affaire qui met à mal certaines de leurs attentes. Les pixels en façade, par exemple, se révèlent incompatibles « avec des dimensions d’ouvrants standards ». Affectant même la « performance énergétique» du bâtiment, « la multiplication des petits éléments » est mise en cause pour multiplier « des ponts thermiques et des points faibles (menuiseries) ». C’est, visiblement, une affaire d’équilibre : il faut « la finesse et la multitude » des pixels pour rendre la fluidité, la transparence, la lumière, la continuité ; mais il faut aussi définir cette finesse et cette multitude de manière à ce qu’elles n’opèrent pas au détriment de la raison énergétique et dans les limites de la raison budgétaire...

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Kengo Kuma, projet pour le Centre des Arts de Besançon, toiture pixellisée.

Epreuve 2. Un autre jour, à l’agence. Louise, chargée du projet du FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain) de Marseille, est en pleine réunion avec un fabricant de luminaire. Pour ce projet aussi, la pixellisation est au programme. Au cours de la réunion, Louise et le représentant acquièrent une compréhension mutuelle de ce qu’elle est, et apprennent des choses en plus sur le mode d’être d’un pixel et sur ce qu’un architecte peut lui demander. « Ça, c’est ce qu’on ne veut pas ! », s’exclame Louise, un document à la main. Le dessin en perspective à l’appui de ce verdict montre, de nuit, le bâtiment, sa façade éclairée en son revers, les pixels carrés la recouvrant à la manière d’un damier. Ici et là, des croix apparaissent – motif contingent et parfaitement indésirable obtenu en soustrayant à la trame générale un pixel de temps en temps. « Quand on en enlève », explique Louise, « ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’on se retrouve avec une croix [de type croix de pharmacie, qu’elle dessine sur l’exemplaire du représentant], c’est aussi ce qu’on ne veut pas. Donc on est obligé d’en enlever beaucoup, il faut être très généreux dans le balayage, autrement on se retrouve avec trame + croix ! » Le travail sur l’aléatoire, à même de produire « une ondulation légère et sympathique » et non pas « une trame », peut donc produire des effets indésirables. Preuve que le motif est subtil, versatile encore : les pixels, dans cet épisode comme dans d’autres, ont rapidement tendance à se transformer en autre chose, en croix de pharmacie, en jeu de Tétris, en Matrix. Les expérimentations renouvelées n’ont d’autre but que de stabiliser les pixels, afin qu’ils produisent quelque chose d’architecturalement satisfaisant, de fluide, de vaporeux, de phénoménal. « On veut un nuage », poursuit Louise. « ... mais par carrés », moque gentiment le représentant auquel Louise répond : « ... quelque chose d’homogène tout en étant diffus. » Comment faire pour que le pixel, tout en paraissant flotter, reste accroché, soit stabilisé dans son existence intermédiaire ? Comment faire pour que le carré de verre ne se conduise pas comme une plaque de béton, ou comme une de ces plaques qui recouvrent l’Opéra Bastille et nécessite aujourd’hui un filet pour protéger les passants ?

Epreuve 3. Sur les consignes de Louise,
 Rodrigo, jeune stagiaire, est chargé de « redessiner la
façade » du FRAC pour parvenir à des compromis
 plus satisfaisants. Installé face à son ordinateur, il
 navigue, le doigt sur la roulette de la souris, se
 rapprochant et s’éloignant des objets numériques,
 les faisant apparaître côte à côte ou zoomant sur un
 détail. Il a simultanément, sur le même écran,
 différentes vues du bâtiment. A droite d’une des
 vues, de petits échantillons de façades pixellisées
 semblent flotter en attendant d’être considérés : des
 carrés et des rectangles verticaux ou horizontaux.
 « Je ne sais pas si je procède par copier-coller ou si
 je... parce que l’idée c’est que ce soit aléatoire... Si
 je fais copier-coller, ça marche si je le fais deux ou
 trois fois, mais si je fais tout comme ça, des yeux
plus attentifs verront que c’est très répétitif. »
 Utilisant l’armature du langage informatique,
 Rodrigo dispose des pixels d’abord de proche en
proche, puis éloignés. Ayant obtenu ainsi, en copiant
 les pixels un à un, une surface pixellisée, il copie le
 tout et le reporte plus loin en retournant ou
 inversant le motif. Il s’arrête au bout de quelques
 manipulations, recule avec la roulette de la souris, et regarde. « La maquette, c’est plus facile, on n’a pas
 de mesure précise, on peut toujours faire un peu
comme ça » (mimant le geste de saisir un petit bout des deux doigts de chaque main et de le faire bouger un peu). Il ne cesse de changer d’échelle, de se rapprocher de ce qu’il vient d’effectuer, de s’en éloigner pour regarder l’effet d’ensemble (la vue rapprochée laisse voir la manière dont les pixels sont assemblés, connectés les uns aux autres, laisse voir l’armature ; la vue d’ensemble permet d’appréhender le motif que dessinent les pixels). Et il me désigne une configuration (celle de gauche) malheureuse : « ça, par exemple, ça ne peut pas arriver, les pixels ne peuvent pas avoir des côtés qui se touchent, c’est juste le coin. Il faut faire attention à ça ». A gauche, cela fait un objet – ce dont on ne veut pas. A droite, cela dissout, cela flotte... Rodrigo explique : « Si on fait des choses attachées, ça devient lourd, alors que l’idée c’est d’avoir quelque chose de léger ». Plus tard, il me dit encore : « je crois qu’il ne peut pas y avoir de pixel isolé non plus ».

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Opération de pixellisation, projet de Kengo Kuma. Photo : Sophie Houdart

Dans ces différentes épreuves, la pixellisation à laquelle se prêtent les architectes pose d’abord la question de savoir jusqu’où l’on peut réduire la résolution (réduire au maximum la taille d’un pixel tout en réduisant le nombre de manière à ce que les pixels aient l’air de flotter) tout en gardant le bâtiment, sa structure, la possibilité de l’exécuter dans des conditions acceptables, sans avoir des millions de boulons à serrer, et à des coûts envisageables ; tout en produisant, aussi, l’image d’un bâtiment qui se dissout, flou, qui aurait les qualités d’un phénomène – un bâtiment d’une certaine qualité architecturale donc.

Pixelliser. Un modèle d’attachement

Un autre jour encore. Réunion « Façade » pour le projet du FRAC. Deux « façadiers » viennent s’installer à la grande table.

‐  Louise : Vous avez pris quoi en compte pour les pixels ? 

‐  [Le façadier]: Du trempé-feuilleté. On perce le vitrage en quatre points, la rotule est prise dans le feuilleté, donc ça ne se voit pas de l’extérieur [il dessine le schéma sur son cahier]. Chaque panneau arrive sur place à l’usine avec la rotule, et le trou est usiné. 

‐  Nicolas : On verra une ombre ? 

‐  [Le façadier] : La rotule est en inox, donc c’est plutôt brillant. Ça dépend de ce qu’on mettra comme
vitrage.
Deux systèmes de fixation sont comparés : le système « rotule » qui est « un peu plus cher parce qu’on perce le verre », et un système d’accroche qui...
‐  Nicolas : ... répond parfaitement au design ! 

‐  [Le façadier] : Oui, c’est un sous-pixel, une démultiplication du pixel.

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Opération d’attachement, façade, projet Kengo Kuma. Photo : Sophie Houdart

Formant un petit carré dans les carrés (la zone de recouvrement de deux pixels), le système d’accroche est réinterprété par le façadier comme participant en plein du motif général. Le déclinant, juste... Au cours de cette réunion, un vocabulaire nouveau émerge, qui concerne les pixels et leurs possibles agencements : « trame », « grille », « matrice » définissent chacun une manière d’accrocher les pixels les uns aux autres et de les faire tenir à la façade. L’architecture de la dissolution est ainsi aussi – surtout ? – une architecture de l’agrégation. Les techniques pour fragmenter, particulariser, pixelliser, ont partie liée avec des techniques (des interrogations) d’agrégation : la question est toujours de savoir comment accrocher, faire tenir ensemble, faire cohabiter. Pour dire au mieux la disparition de l’objet architectural, il faut aller voir du côté des termes qui disent les accroches. Ce qu’il faut travailler, finement, ce sont les poutres et les acrotères, pendillards, biellettes, butons, bardages et caillebotis. C’est le lexique des ingénieurs, des constructeurs, qui savent comment gagner un peu de – un peu d’invisibilité, un peu de discrétion des supports. « On a fait des dessins et on voit que ça ne va pas, ça sort là, ça sort là, ça sort là... », déplore Nicolas. « Ça », c’est le support, qui se voit trop, transpire trop de la peau du bâtiment. « Ce n’est pas très heureux en images. On était déçu avec les rendus ». Apprenant encore du bâtiment au moment où s’imprime le dessin, les architectes peinent, par exemple, sur la façade pixellisée qui, en sa partie supérieure, n’existe plus que pour elle-même et ne s’appuie contre rien. Sur le dessin, elle est reliée au reste du bâtiment, en contrebas, par de longues béquilles métalliques qui font ressembler ce « détail », essentiel du point de vue du design pour rendre la fluidité, à des «panneaux publicitaires »... Il faut revoir et imaginer, avec les ingénieurs, comment accrocher sans défigurer le projet, sans « perdre le message » : faire en sorte que la façade soit comme suspendue en dissimulant, camouflant autant que faire se peut, ce qui assure que, malgré tout, elle tienne... Faire disparaître une vis, créer un débord, encastrer, mettre dans l’épaisseur, réduire les montants de quelques millimètres, jouer sur les sections, les couleurs même : les procédés sont infinis qui, du ressort des ingénieurs, partent ainsi de l’idée que « ça ne peut pas tenir tout seul » mais expérimentent les manières de tenir.

Marseille, quelques jours plus tard. Louise est venue rendre compte de l’avancement du projet aux commanditaires. Elle présente deux options. La première consiste à accrocher, de la manière la plus fine possible, l’« écran » pixellisé et la façade sur laquelle il vient s’adosser. La seconde consisterait à « fusionner la façade », faire qu’écran et façade ne soient plus séparés et ne fassent plus qu’un. Cette alternative a été conçue afin de « faire des économies majeures » et entrer ainsi à nouveau dans le budget, dépassé largement avec l’écran pixellisé. Soit les clients devront mettre la main à la poche pour avoir des pixels qui « flottent » bel et bien, soit ils devront se contenter d’une façade pour laquelle on a perdu « juste le jeu d’ombre et de lumière ». Rien des arguments que Louise avance en faveur de l’une ou l’autre solution, cependant, ne semble convaincre les clients. Avec la façade unique, on perd « la vibration » et « la transparence » : « là, on a une façade en verre avec des fenêtres, quoi ! ». Avec l’écran tel qu’il est présenté, les pixels ont été tellement « densifiés » pour faire disparaître les tenants verticaux et les accroches à la façade qu’au lieu de produire, comme promis, « un volume un peu virtuel », ils rendent le bâtiment « plus robuste » : « ça le massifie », commente l’un. Dans l’un comme dans l’autre cas, les pixels se transforment en « façade inerte » et cessent de produire ce pour quoi ils ont été conçus. Louise tente encore de convaincre, en explicitant la logique qui préside au travail de conception : après avoir « intensifié les pleins », « densifié les pixels » pour faire disparaître les tenants verticaux, il reste maintenant à « redédensifier » pour retrouver « le nuage » et la « métaphore de la pluie » qui ont disparu dans l’opération.

Est-ce un échec ? Que s’est-il passé du concept aux configurations nécessaires à sa réalisation ? Les architectes se sont-ils confrontés à la réalité, intransigeante, qui les place, assez radicalement, devant une alternative impossible : soit faire disparaître toutes les accroches et perdre du même coup le concept (pour ne pas voir les accroches, on ne peut faire autrement que de rapprocher l’écran de la façade et l’on perd la fluidité), soit faire flotter tout en dévoilant les mécanismes qui permettent le flottement – une antinomie pour Kuma ? « Le terme ‘construire’ devrait disparaître du vocabulaire et être remplacé par un terme qui décrirait le processus de montage. ‘L’art de joindre’, ou mieux encore ‘l’art du joint’ », invoquait Konrad Wachsmann. Comme Wachsmann, Kuma prend conscience que toute pragmatique de la disparition est inséparable d’une pragmatique de la connexion et de l’attachement, de l’agrégation. Si son architecture ne tient pas du truc ni de l’artifice, il va falloir chercher ailleurs, expérimenter encore et autrement les densités, enquêter sur les propriétés des matériaux eux-mêmes. La formule, il la trouvera quelques années plus tard lorsqu’il décidera de mettre l’accent sur la texture plutôt que l’effacement : « La relation à l’environnement sera différente suivant le type de matériau choisi, même quand les particules sont de même dimension » (Kuma, 2009, p.141).

Références bibliographiques

HOUDART, Sophie. « L’image ou sa dissolution au moment de la préparation de l’Exposition internationale japonaise de 2005 », Autrepart, n°24, 2002, pp.141-166.

HOUDART, Sophie. « ’Un Chaos savamment ordonné...’ - L’élaboration conceptuelle de l’Exposition internationale japonaise de 2005 », Ateliers, n°30, 2006, pp.35-62.

HOUDART, Sophie. Kuma Kengo. Une monographie décalée. Paris, éd. Donner Lieu, 2009.

KUMA, Kengo. « Digital Gardening », Space Design - Monthly Journal of Art and Architecture, n°398, 1997, pp.6-132.

KUMA, Kengo. JA - The Japanese Architect, n°38, 2000.


KUMA, Kengo. Anti-Object. Londres, éd. AA Publications, 2008.


KUMA, Kengo. Studies in Organic. Tôkyô, éd. Toto Shuppan, 2009.

  1. [1] Communication personnelle.
  2. [2] Renverser la modernité même – c’est l’ambition explicite de Kuma lors de sa participation (éphémère) au projet d’Exposition universelle à Aichi en 2005. Pas de monument, pas d’ostentation nationale (des pavillons). Développant une « critique de l’architecture autoritaire et égocentrique », ses propositions prennent corps, pour ce projet-ci, dans deux dispositifs majeurs : celui qu’il appelle « topos architecture », et qui consiste à rendre invisibles les structures incontournables en les enterrant ; et une prothèse virtuelle (des lunettes) qui, en lieux et place des pavillons nationaux, doit permettre aux visiteurs perclus de modernes solitudes de renouer avec les présences et forces invisibles qui peuplent la forêt. Sur ce projet, voir : Houdart, 2002, 2006.
  3. [3] En 2003, j’ai réalisé une longue ethnographie dans l’agence de Tôkyô, que j’ai prolongé en 2008 par une étude dans l’agence parisienne. Je rends compte de ce travail dans : Houdart, 2009.
  4. [4] Cette citation et les suivantes sont issues de l’Avant-Projet Définitif (APD).
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