28 jours plus tard : Expérience-analyse des applications de gestion des règles… et quelques considérations sur les effets de normalisation qu’elles produisent

Pia Pandelakis

Dans le contexte du développement croissant des technologies du soi quantifié (quantified self), on assiste à la multiplication des applications de gestion des menstruations. A priori destinées à un public de femmes, ces applications participent à la définition des règles comme un événement perturbateur nécessitant une gestion calendaire. Si la gestion du cycle par l’intermédiaire d’un agenda ou calendrier n’est pas nouvelle, on peut observer que les applications numériques présentent un faisceau de fonctionnalités étendues participant d’une gestion de la vie de leurs usagères ciblées — en cela, elles produisent des formes de féminité et un « être-femme », par le biais d’une interface numérique et des normes associées. En ouvrant le spectre des usager/e/s potentiel/les des applications de gestion des règles (hommes trans, personnes intersexes et/ou non-binaires), cet article invite à considérer les menstruations comme un phénomène culturellement codé par les divers dispositifs bio-techniques (contraception, protections hygiéniques, applications) qui participent de leur expérience. En déconstruisant la dimension « naturelle » des règles, je m’attache ici à déplier les discours qui les entourent par le prisme de leur mise en forme par ces services dans le but de poser un cadre politique alternatif pour de futurs projets de design d’applications pour smartphone.

Maître de conférences en design, université Toulouse — Jean Jaurès, laboratoire LLA–CRÉATIS.

Règles – Femme – Dispositif – Menstruation – Féminité – Queer

Design – Cultural Studies

Introduction : imaginaires horrifiques des règles & impératif de gestion
1 – Les règles : un phénomène biologique féminin ?
2 – Face à l’excès des corps : dispositifs de contrôle des flux menstruels
3 – Règles et nouvelles technologies : des applications de gestion et des « techno-règles »
4 – érer les règles : pratique ancienne, pratique contemporaine
5 – Première approche : signes ambivalents et culte du mignon
6 – De la gestion des règles à la gestion globale de la santé
7 – Des algorithmes rose bonbon
8 – Sexisme, hétéronorme, blancheur & validité dans les applications de gestion des règles
9 – La gestion des règles, support d’un scénario global de vie
10 – Des pouvoirs de normalisation genrée / sexuée des applications numériques

Introduction : imaginaires horrifiques des règles & impératif de gestion

Dans le film Jennifer’s Body (2009), Megan Fox joue le rôle d’une adolescente, Jennifer, dont le corps est possédé par un démon après qu’un rituel satanique ait mal tourné. Le corps de Jennifer, qui donne son titre au film, s’inscrit dans un régime de l’écoulement, entre le sang versé des garçons de son lycée (dont elle se nourrit) et la bile noire qu’elle crache convulsivement. Visuellement, ces scènes s’inscrivent dans un registre fantastique et gore, contrebalancé par une série de commentaires triviaux qui décalent la symbolique du sang sacrificiel vers celle du sang menstruel. Lorsque Jennifer est assoiffée de sang et donc visiblement fatiguée, son amie Needy lui demande si elle « est en plein syndrome pré-menstruel [1] ». Plus tard, lorsque Jennifer est traversée par un pieu, elle commente en contemplant son hémorragie : « T’aurais pas un tampon ? » [2]. Le plaisir à regarder un film d’horreur est souvent lié à la contemplation de corps malmenés, et à l’inversion du rapport dedans/dehors qui gouverne ceux-ci. Mais si l’écoulement de sang peut renvoyer à la peur de la blessure, il peut tout autant renvoyer à un imaginaire horrifique du sang menstruel — du sang qui s’écoule de la cage d’ascenseur dans le film Shining (1980) aux seaux de sang déversés sur Carrie dans le film du même nom (1976). Il arrive aussi que ce sang soit directement l’objet de scènes comiques. Dans Superbad (2007), une jeune fille voit sa jupe tachée par le sang de ses règles lors d’une fête, suscitant le dégoût des héros masculins du film. Encore récemment, une prisonnière de la série Orange is the New Black (2017) utilise son sang menstruel pour simuler une blessure et obtenir un service d’un garde pénitencier ; si la supercherie fonctionne, sa révélation voit aussitôt le dégoût du garde se substituer à la peur.

Cette mosaïque de représentations offre un portrait ambivalent du sang menstruel dans la culture populaire. Les règles, souvent indirectement représentées ou évoquées, semblent avoir gagné une nouvelle visibilité, plus frontale, dans les années deux mille dix. Les serviettes périodiques et autres tampons sont petit à petit remplacés par de nouveaux produits, telle la coupe menstruelle [3] qui fait l’objet de nombreux tests et comparatifs sur les réseaux et médias sociaux, ou encore les sous-vêtements absorbants [4]. Sujet traditionnellement codé comme honteux ou tabou, les règles s’imposent aussi dans le paysage des media numériques. En mars 2015, l’autrice Rupi Kaur poste sur Instagram une photo d’elle dans son lit, le jogging et le matelas tachés de sang menstruel [5]. Le retrait de cette image par le réseau social a généré de nombreux commentaires et a participé à relancer un débat public, notamment par des femmes qui ont utilisé les hashtags #TweetYourPeriod et #Redsummer [6] pour revendiquer et affirmer la représentabilité des règles, tout en déconstruisant le schéma genré qui en justifie la censure. Dans ce contexte de visibilité nouvelle, les applications de gestion dédiées disponibles sur tablette et smartphone se situent dans un entre-deux : elles constituent une nouvelle mise en image des règles et de leurs aléas, mais de manière discrète, dissimulées dans le smartphone personnel pour un usage a priori privé et non ostentatoire.

Disponibles au téléchargement sur smartphones, ces applications permettent aux personnes réglées de gérer leurs cycles, d’en prédire le déroulement et les éventuels dysfonctionnements. La compréhension du phénomène que sont les règles implique de dépeindre le dispositif [7] dans lequel celles-ci s’inscrivent, et auquel il participe pleinement, ne serait-ce qu’en suggérant que les règles nécessitent un appareillage technique pour être correctement vécues. Parce qu’elles se situent au carrefour de normes visuelles, ergonomiques, corporelles, les applications de gestion de règles semblent un cas d’étude particulièrement pertinent. J’entends ici par « normes » l’ensemble des prescriptions, attentes formulées et intériorisées qui constituent le filtre d’appréciation des personnes dans un environnement social donné. Comment les applications de gestion des règles puisent-elles dans les normes genrées existantes ? Comment renouvellent-elles les formes et les discours qui les expriment ? En quoi les normes du numérique informent-elles les processus normatifs qui affectent les corps ? Ce sont ces questions dont je m’emparerai ici, en utilisant une méthodologie analytique déjà éprouvée [8] qui place les applications au cœur de la réflexion.

Avant de présenter ici cette méthodologie, je me dois de situer ma pensée pour expliciter les enjeux personnels qui constituent la toile de fond de cet article. Assigné/e fille à la naissance (AFAB [9]), je m’identifie aujourd’hui comme genderqueer, identité qui implique pour moi des modifications corporelles mais aussi langagières, tels les accords inédits et usage de pronoms choisis auxquels je me livre dans cet article comme dans d’autres publications. Ces accords relèvent de pratiques expérimentales dont je me réjouis de trouver des échos dans d’autres publications [10]. Ces libertés avec la grammaire française n’ont pas vocation à proposer un nouveau cadre normatif, mais bel et bien à ouvrir un cadre expérimental permettant d’effectuer un travail théorique en investissant la forme sous laquelle celui-ci est rendu visible — forme dont les accidents linguistiques manifestent une rupture avec la conception dominante du langage (genré, universitaire, national). Ma position implique aussi une relation spécifique à mon objet d’étude, puisque j’ai une expérience de personne réglée. Le hasard a voulu que je n’ai pas mes règles dans la période du test d’applications, ce qui m’a permis de saisir des éléments de normalisation inattendus. J’ai cependant vécu pendant 20 ans environ l’expérience des règles, ce qui viendra informer mes analyses.

Dans ma démarche, j’utiliserai une approche transdisciplinaire, en m’appuyant sur les apports de la philosophie sur le rapport entre technologie et pouvoir (Giorgio Agamben, Michel Foucault). Mon positionnement sera par ailleurs marqué par la pensée féministe matérialiste (Donna Haraway, Monique Wittig) pour saisir la catégorie problématique de « femmes » – effort incontournable dès lors qu’il sera ici question des menstruations. Je nuancerai ces apports en puisant dans les conclusions plus récentes du théoricien Paul B. Preciado, et tâcherai d’historiciser mon propos (Joan Jacobs Brumberg, Etienne van de Walle & Elisha P. Renne). Enfin, je m’appuierai sur l’étude de la pilule Seasonale [11] par les sociologues Laura Mamo et Jennifer Ruth Fosket, qui met en évidence la prise d’hormones et la gestion du cycle comme des gestes appartenant à un environnement « biomédicalis[é] » [12]. Cette publication s’inscrit par ailleurs dans le projet de recherche sur un queer design que je mène depuis bientôt deux ans. Diffusé sous la forme d’un cours magistral [13], cet ensemble de recherches vise à identifier des processus de design pouvant faire plier les normes de sexe / de genre (mais aussi de race, de validité, d’orientation sexuelle, etc.) qui s’incarnent dans nos objets et nos espaces et à penser plus globalement des stratégies pour queeriser la discipline du design. À ce titre, fournir le cadre théorique et méthodologique de futurs projets de design d’applications numériques autour des règles constitue une visée critique de cet écrit.

1. Les règles : un phénomène biologique féminin ?

Il semble aller de soi que les règles soient une affaire de femmes. Nombre de clichés sexistes utilisent en effet les menstruations pour renvoyer les femmes à des émotions excessives, un corps incontrôlé et plus largement à leur soumission à un ordre biologique pensé comme « naturel » — ce que j’appellerai en somme le cliché du « T’as tes règles ? ». Il convient cependant de déconstruire ce stéréotype, qui au-delà d’associer étroitement un phénomène physiologique aux femmes, repose justement sur cette catégorie de « femmes », dont Monique Wittig nous dit qu’elle est « politique » [14]. Il reste aujourd’hui fréquent de lire des études ou articles reposant sur la distinction entre le sexe (biologique) et le genre (social). Je tenterai ici de dépasser la binarité inné / acquis pour considérer que tout trait acquis ou biologique est nécessairement traversé par les rites de socialisation, pratiques culturelles, représentations communes qui s’en emparent. Je renoncerai ainsi au vocable de « femmes » [15] pour désigner les usager/e/s potentiel/le/s des services mentionnés, de façon à tracer autrement le contour du groupe humain hétérogène qui fait l’expérience des règles au cours de sa vie. Cette liste me permettra de préciser certains termes encore peu connus dont je ferai usage ci-après. Les personnes réglées auxquelles je ferai référence peuvent ainsi être dénombrées, dans une première approche :

– les femmes cisgenre [16], assignées « femmes » à la naissance, possédant une anatomie et un comportement hormonal amenant la présence de règles. Parmi elles, il faut compter les jeunes femmes cisgenre pré-pubères qui vont faire face à cette question, les femmes cisgenre réglées et les femmes cisgenre en cours de ménopause ;
– les hommes trans qui ont encore leurs règles (car ils se situent avant ou pendant une transition hormonale, ou ne peuvent / veulent vivre de transition) ;
– les personnes genderqueer / intersexes réglées (car possédant l’anatomie et le comportement hormonal correspondant).

En dehors de cette catégorie, on trouvera des personnes non réglées de fait (hommes cisgenre, femmes trans, personnes intersexes selon les situations) et des personnes en aménorrhée (personnes enceintes, ménopausées, souffrant d’anorexie mentale, ayant subi une hystérectomie, etc.) [17].

Nous verrons que les applications de gestion des règles travaillent souvent à invisibiliser cette variété, au bénéfice d’une stricte division masculin / féminin renforcée par un cadre hétéronormatif. Cette norme de genre, qui redouble strictement la norme binaire de sexe dans le discours commun devra être interrogée en tant qu’elle est renforcée par les produits numériques et éventuellement reconfigurée par des pratiques de consultation et de manipulation de données appliquées au corps et à l’individu/e. En effet, la multiplication des applications de gestion des règles s’inscrit dans le contexte de l’apparition d’un quantified self [18] : un/e individu/e dont la biologie, les actes, les gestes, sont entièrement transformés en données (data) gérées par un dispositif technique externe (ici, le smartphone). L’application possède ainsi un pouvoir de normalisation, dès lors que sa programmation, jamais neutre [19], va mettre en relief des anormalités ou anomalies dans la vie corporelle enregistrée. Le process de design qui génère l’application possède le pouvoir de designer, et donc, de normaliser, les corps des usager/e/s. Il importe ainsi de ne pas comprendre les « normes du numérique » comme un ensemble de règles fixes, mais comme un processus. Toute norme existe d’abord comme un faire-norme, le résultat de techniques de savoir, de pouvoir [20], d’effets de langage ou d’image que le design contribue à nourrir et porter, quand ce ne sont pas les scénarios de vie qu’il génère qui sont en eux-même producteurs, ou déconstructeurs de normes.

2. Face à l’excès des corps : dispositifs de contrôle des flux menstruels

Historiciser les pratiques et discours entourant les règles engage a priori à parcourir la longue tradition de leur codage négatif. Le spectre de cet article ne me permet pas d’évoquer toutes les croyances populaires, folkloriques et/ou religieuses qui entourent le corps des femmes réglées, et qui ont conduit à un ensemble de prescriptions et surtout de restrictions : ne pas battre la crème, ne pas pétrir le pain (en France au Moyen-Âge), ne pas toucher des objets sacrés (par exemple, le Coran dans les pays arabo-musulmans), etc. Cette qualification du sang menstruel, et par extension de son émettrice comme impurs est souvent bien connue mais n’est pour autant pas universelle : les règles ne connaissaient ainsi pas de symbolique péjorative dans la Grèce Antique [21]. L’ouvrage d’Etienne van de Walle et Elisha P. Renne auquel je me réfère ici met en lumière la complexité de la perception des menstruations, au carrefour de représentations et pratiques parfois contradictoires. Ainsi, au XIXe siècle, des règles régulières et abondantes étaient considérées comme un signe de bonne santé, et leur absence pouvait autant signifier un trouble physiologique (non souhaitable) qu’une grossesse (souhaitée ou non). Les remèdes utilisés pour amener les règles (emménagogues) étaient eux-mêmes ambivalents, possédant la capacité de restaurer le cycle mais aussi un pouvoir abortif. La médicalisation des pratiques de soin gynécologique au XIXe siècle [22], contemporaine du développement des discours hygiénistes, a participé à faire entrer les règles dans le domaine de l’hygiène corporelle, et plus seulement ceux de la santé et de la reproduction. Les connaissances anatomiques se précisant, les organes génitaux et reproductifs féminins ont été codés comme des signes de leur singularité ; les ovaires devenant par exemples « l’organe des crises de la féminité » [23]. Dès le XVIIe siècle, l’aménorrhée fut ainsi considérée comme un symptôme de l’hystérie [24]. Alors que l’entre-deux-guerres voit apparaître les protections sanitaires jetables pour les classes plus aisées aux États-Unis, le discours sur les règles n’est plus seulement médical, mais se produit à l’articulation de l’économie de marché. La généralisation des « serviettes » s’est accomplie sur la base d’un discours du confort, de la propreté et de l’évitement de situations honteuses (la « tache », cause d’embarras par excellence, dépeinte par les publicités aux XXe et XXIe siècles).

Les règles ne sont pas horrifiques simplement parce qu’elles impliquent le versement de sang. En effet, lorsque le sang est versé par les hommes, les représentations, pour toutes horrifiques qu’elles peuvent être, sont généralement codées comme héroïques, guerrières, sacrificielles. Des anatomies distinctes ont pu jouer comme supports de la différenciation sexuée et genrée, tandis que les fluides corporels contribuaient à solidifier ce jeu de différences, que lesdits fluides soient distincts (sperme, cyprine ou glaire cervicale) ou communs (le sang sus-cité) [25]. Ainsi, si les écrits sur les règles se sont particulièrement emparés des thématiques transverses de l’impureté et de la souillure [26], il convient de resituer le dégoût et le rejet que ce phénomène biologique suscite dans un réseau de significations plus large, qui fait de tout l’appareil génital féminin (vulve, vagin, utérus, pour suivre la classification opérée par la médecine occidentale moderne) un objet d’effroi et d’anxiété. Le cinéma se fait, nous l’avons vu, la caisse de résonance de ces inquiétudes entourant le corps féminin. Aviva Briefel, à la suite de Barbara Creed, l’a tout particulièrement saisi dans ce qu’elle nomme « l’intrigue menstruelle » [27], une typologie de récit d’horreur qui produit une « douleur genrée » [28], à la fois troublante dans ses excès mais rassurante grâce au partage biologique familier qu’elle travaille à confirmer. Les films d’horreur comme Carrie, Ginger Snaps (2000) ou même Aliens (1986) présentent des corps féminins pléthoriques, caractérisés par un trop-plein rendant inévitable l’écoulement. Les messages publicitaires pour les protections périodiques travaillent à prolonger ces représentations, quand bien même ces images relèvent de l’euphémisme, grâce au fameux liquide bleu se substituant au sang dans les tests comparatifs. Plus les serviettes hygiéniques sont définies comme résistantes, absorbantes, anti-odeur, plus les règles apparaissent, par effet miroir, comme trop abondantes, odorantes… Ce « trop » peut même prendre une dimension temporelle lorsque les règles sont perçues comme trop fréquentes, ou, dans le cas de la ménarche [29], comme survenant trop tôt [30]. Le contre-discours adopté par les marques de protections périodiques participent d’un dispositif de voilement, que l’on retrouve dans des effets de langage qui pré-datent le développement de l’économie capitaliste. Jusqu’au XIXe siècle, le terme de « fleurs » était utilisé pour désigner le sang des menstruations [31] ; aujourd’hui, on entend encore parfois des expressions métaphoriques personnifiées (« les anglais débarquent » en français, recevoir la « visite de Tante Flo » aux États-Unis, avoir ses « ours » dans de nombreuses langues), des désignations floues (avoir ses « trucs ») ou enfantines (les « ragnagnas »). Je serai amené*e à croiser ce répertoire sémantique quand j’analyserai plus directement les applications de gestion des règles puisque leur inscription dans un dispositif technique relativement nouveau ne signifie pas la disparition de codes plus anciens.

3. Règles et nouvelles technologies : des applications de gestion et des « techno-règles »

Avant de rentrer plus directement dans l’ensemble des applications, un dernier point doit être clarifié [32]. Le travail de recherche ici exposé s’appuie sur la rencontre observée entre un phénomène biologique (les menstruations) et leur inscription dans le cadre sémiotechnique des applications pour smartphones et tablettes. Il serait ainsi tentant de lire cette convergence comme relevant d’une binarité nature / technologie. Il me semble qu’une telle approche relèverait d’un contresens, et contribuerait au processus de normalisation qui fait des règles un phénomène strictement « naturel », quand nous avons vu qu’il était plutôt bioculturel, c’est-à-dire que le fait brut (saigner mensuellement lorsque l’endomètre se dégrade) est toujours vu, lu, vécu, au prisme des pratiques qui l’entourent (en parler, se protéger avec une serviette, consulter un gynécologue lorsque le cycle est perturbé, voir ou lire des contenus médiatiques sur le sujet, etc.). À ces pratiques culturelles s’emparant du fait biologique, il faut ajouter que ledit « fait » est en réalité largement affecté par des protocoles chimiques, à commencer par les contraceptifs hormonaux (pilule, certains stérilets, patch, anneau, etc.). Paul B. Preciado lit ainsi la pilule contraceptive comme une « nanotechnique » [33] définie par la prise d’hormones en continu, avec un arrêt (en général de 7 jours) ou la prise de comprimés placebo qui suscitent des saignements mimétiques par rapport aux règles d’un cycle « normal ». Pointant le caractère imitatif de ces règles comme relevant d’un « biodrag » [34], il les désigne comme « techno-règles », soit un phénomène corporel prolongeant le codage physique des « biofemmes » et « perpét[uant] l’illusion d’être l’effet de lois naturelles immuables, transhistoriques et transculturelles » [35]. Si l’observation de Preciado concerne d’abord la pilule contraceptive, je souhaiterai m’inscrire dans le prolongement de sa réflexion et poser que les règles des femmes cisgenre sont globalement des techno-règles, et pas seulement lorsqu’elles sont « simulées » dans le cadre d’une prise hormonale à but contraceptif. Serviettes hygiéniques, contraceptifs mécaniques ou hormonaux, dispositifs de test pour la grossesse ou la fertilité, produits pharmaceutiques pour le traitement du SPM ou de la pré-ménopause… Tous ces objets et produits composent un paysage technique de l’expérience des règles. En cela, mon analyse des applications de gestion des règles appréhendera les menstruations comme un phénomène biotechno, soit comme un événement largement configuré par la technique, les médias, les fictions, et bien sûr, de manière transverse à tous ces acteurs, le design. Les dispositifs de contrôle des règles et / ou de la reproduction (la limite est parfois fine) doivent aussi être resitués dans leur dimension politique puisque la contraception à destination des femmes cisgenre vise notamment à les rendre disponible sexuellement pour leurs partenaires — les hommes cisgenre, dans un contexte cishétéronormé [36].

Les analyses de Preciado font écho à celles de L. Mamo & J. R. Fosket, qui posent en exergue de leur analyse de la pilule Seasonale qui permet d’espacer les règles :

« La corporéité et la subjectivité féminines sont comprises comme étant constituées dans et par des pratiques (culturelles) de la (techno)science : les corps sont à la fois les objets et les effets des discours biomédicaux et technoscientifiques. Ainsi, les corps ne sont pas nés ; les corps sont fabriqués. » [37]

Les chercheuses saisissent dans leur analyse des publicités pour le médicament le « projet de technologie du corps » [38] de celui-ci, qui consiste à réduire le nombre de règles, passant de 12 à 4 par an. Elles observent que si le produit est un contraceptif, il n’est pas désigné comme tel dans les discours entourant sa promotion. Il est plutôt vanté comme un médicament permettant de produire des corps plus actifs, plus énergiques, autour des notions de « propreté, pureté et sex appeal » [39]. Les applications analysées doivent être saisies dans une même dimension biotechno : elles ne sont pas des dispositifs d’enregistrement du biologique, mais participent pleinement à produire des sujets réglés, et configurent une expérience des règles largement technicisée par l’emploi d’aides, outils et objets divers. Enfin, comme cela a été rappelé à l’occasion de la controverse autour du mémo Google [40], les produits techniques, parce qu’ils sont « innovants » ne sont pas vierges de scripts de genre et de marquages sexistes. L’approche critique des applications des règles est politique en ce qu’elle vise à identifier comment ces applications peuvent participer d’une performance de genre, avec les limitations et discriminations que celle-ci peut amener.

4. Gérer les règles : pratique ancienne, pratique contemporaine

Qu’est-ce qu’une application pour les règles ? Avant de parler de normes, il convient en effet de s’entendre sur l’ensemble des fonctions qui permet de définir une application de gestion des règles comme telle. En commençant un premier panorama, je me suis en effet heurté*e à une offre riche, présentant des applications focalisées sur les règles et d’autres orientées vers la conception. J’ai tâché de concentrer mes efforts sur la première typologie, mais on verra au fil de cette analyse que la limite est parfois ténue, et que les applications elles-mêmes tentent de proposer un « tout-en-un » pouvant gérer aussi bien une stratégie de contraception (éviter la grossesse) que de conception (la provoquer, puis l’accompagner). J’ai cependant inclus dans mon spectre d’analyse quelques applications représentant des cas-limites (Tampon Timer, maPilule) afin de mieux saisir la spécificité de mon panel. Les applications qui proposent le moins de fonctionnalités (les plus « lean » [41] dans un vocable de web designer) permettent à minima de saisir la date des menstruations, et matérialisent à partir de ces données la date supposée des prochaines règles, ainsi que les jours les plus fertiles, situés 14 jours environ après le début des règles. De prime abord, l’application est biface, entre enregistrement (saisir des dates) et génération de prédictions à partir de ce premier jeu de données. En cela, elles se font le relais de pratiques plus anciennes, souvent manuscrites, qui ont pu dans certains cas être recensées. Joan Jacobs Brumberg relève ainsi une convergence entre les pratiques de journaux intimes chez les jeunes filles et la documentation de leur ménarche [42]. Brumberg évoque dans le cas de Ruth Teischman (1959) une pratique nourrie de l’annotation, puisque le relevé des jours de règles s’accompagne d’observations sur le flux, la quantité de protections utilisées [43]. L’historienne Janet Farrell Brodie observe quant à elle des pratiques similaires au XIXe siècle dans le journal de Mary Poor en Nouvelle Angleterre (1845-1868) :

« Dans les journaux de poche qu’elle garda pendant 65 années de sa vie de femme mariée, [Mary Poor] inscrivit un petit “+” dans la marge chaque 28 jours, sauf les mois où elle était enceinte ou allaitante. Elle utilisait cette archive pour repérer aussi tôt que possible si elle était enceinte. » [44]

Par définition, ces pratiques restent intimes et n’ont pas destination à être diffusées. Cependant, il y a lieu de penser à partir de ces sources que cette pratique manuscrite du « journal de règles » pouvait être fréquente. Elle en trouve par ailleurs un écho dans la culture médiatique populaire. Le personnage de Carrie Bradshaw nous en offre un exemple dans la série télévisée Sex and the City, lorsqu’elle commente en voix off : « Alors que j’entourai la date, je remarquai que quelque chose manquait. Entre le show Versace et le dîner à Moomba… les voilà qui n’étaient pas là » [45]. Il faut donc resituer ces pratiques d’enregistrement et capture de données comme étant antérieures au smartphone, puisque ce sont ces gestes et attitudes qui ont pu conditionner la scénarisation des applications.

5. Première approche : signes ambivalents et culte du mignon

Cette analyse vise à balayer un spectre assez large d’applications, sachant que l’offre sur le marché est particulièrement pléthorique [46]. En parcourant articles et recherches sur le Web, j’ai pu remarquer que certaines applications, comme Clue ou Cycles, étaient particulièrement populaires. Cependant, j’ai décidé de partir de l’App Store Apple en utilisant les mot-clés « règles » et « period » pour obtenir un premier échantillon. Je n’ai gardé dans cet échantillon que trois applications constituant des cas-limites, et j’ai tâché d’éliminer les cas se présentant prioritairement comme gérant la fertilité. J’ai au final retenu 58 applications, et en ai téléchargé 22 versions gratuites sur mon iPhone personnel (cf. fig. 1). Le fait que je possède un iPhone et n’ai pu expérimenter l’offre sur Android ou d’autres systèmes d’exploitation constitue bien sûr un biais. J’ai ensuite renseigné la date réelle de mes dernières règles à chaque fois que cela était possible, et j’ai activé les notifications dès lors que cela m’était demandé.

Figure 1 : copie d’écran des icônes des 52 applications téléchargées.

La première partie de l’analyse a concerné le nom des applications et leur articulation au logo, première face visible de l’application sur l’App store. Souvent, ces noms introduisent une forme d’intimité dans les usages, et prolongent la pratique ancienne consistant à consigner les dates de ses règles dans son journal intime ou agenda. Mon Calendrier de fertilité, Mon calendrier de nana, My Cycles, MyFlo utilisent toutes une formule possessive indiquant une proximité avec l’usager/e. D’autres noms sont plus simplement descriptifs (Calendrier des règles, Journal des Règles, Suivi des règles) quand ils ne mettent pas l’accent sur la dimension technique et numérique du dispositif (iFlow, iWomen, iGyno). Cette approche contraste avec celle des applications qui s’inscrivent de manière marquée dans le registre de l’intime. Eve, Flo, Maya, Freya ou Aunt Flo [47] sont autant de prénoms ou « petits noms » qui entourent l’application de l’aura de la confidente, sœur ou bonne copine. Si les personnes réglées ne sont pas toutes des femmes, la majorité des applications s’inscrit dans une culture du féminin familière et parfois stéréotypée. Woman Log, Calendrier féminin, FemCal, Femm et Ladytimer rappellent ainsi d’emblée le caractère genré / sexué de leur cible, tandis que d’autres (Pink Bird, Pink Pad Period Tracker ou Glow) puisent dans le champ sémantique du féminin (respectivement : les oiseaux, la couleur rose, le « rayonnement » de la beauté féminine). Cet aspect rédactionnel est important car les textes des interfaces sont parfois traduits de manière automatique ou non professionnellement, ce qui rend une analyse textuelle caduque. Le nom de l’application, en revanche, semble faire l’objet d’un choix plus maîtrisé.

Graphiquement, j’ai pu observer une grande redondance dans les typologies de signes employés pour le logo, et donc pour l’icône de chaque application. Les degrés d’iconicité sont cependant variés, et parcourent un spectre allant du plus abstrait (des cercles colorés, dans un esprit de flat design) à des représentations figuratives (objets, personnes) parfois skeuomorphiques [48]. Un nombre conséquent d’applications (22 cas) utilise le signe du cercle comme base du logo. Ce cercle faisant écho au cycle de 28 jours qu’amorce l’apparition des règles est souvent agrémenté de points (Cycles, Dot, iWoman, Pepapp) qui suggèrent des jours-clés (les règles ou les jours les plus fertiles). Period Tracker souligne l’importance du cycle de référence en inscrivant le chiffre « 28 » au centre du cercle, tandis que Spot On joue de cercles concentriques, suggérant une cible, pour suggérer un point d’intérêt (les règles ?) et une forme de précision. Une très grande quantité d’applications choisit d’utiliser des signes moins abstraits. Le calendrier apparaît parfois (Mon ovulation, Calendrier menstruel, Nett), ou d’autres indicateurs de temps comme le chronomètre (Le minuteur de tampon, Period View). Mais le signe le plus fréquent (15 cas) reste la fleur, le plus souvent une sorte de marguerite, qui appelle à la fois le registre du féminin, l’appellation ancienne des règles et une forme ronde, à pétales, qui renvoie au calendrier circulaire (dans Calendrier de fertilité de Dmitri Kovba, Calendrier des règles de EFRAC, Calendrier féminin Lite, Woman Log, Suivi des règles, etc.). Ce registre du féminin se prolonge dans le choix de signes comme un cœur (LoveTap, FemCal, Maya) ou un petit animal (un oiseau pour Pink Bird, un lapin pour Cotton Plop). On retrouve ici le culte du mignon [49] évoqué par Mona Chollet lorsqu’elle déconstruit les stéréotypes de l’identité féminine. Ces signes, malgré leur aspect attendu sinon cliché, ne sont pas dénués d’ambivalence. Le cœur participe certes des signes de la féminité performée, mais évoque aussi le cœur anatomique, symbole de bonne santé. Dans certains cas, les signes semblent délibérément ambivalents : Glow ou Jour d’après utilisent ainsi une spirale, dont la circularité charrie les même connotations calendaires que le rond, mais pouvant aussi se lire comme l’esquisse d’un fœtus en formation. Le rond rose pâle de Aunt Flo semblera très économique, mais condense en un seul signe tout un jeu de connotations, entre le cycle, la pilule, et même la lune - dont les cycles correspondent, dans la doxa, aux cycles menstruels. On reconnaît dans ce choix un certain goût de la forme économique (dite parfois « minimaliste ») en même temps qu’une stratégie fine permettant à un grand nombre d’usager/e/s d’adopter l’application, en projetant dans cette forme polysémique l’imaginaire qui leur est proche (selon le souhait d’être fertile, d’assurer l’absence de grossesse, ou d’ajouter un accessoire formellement habile à sa curation personnelle d’applications).

6. De la gestion des règles à la gestion globale de la santé

La première fonction d’une application de gestion des règles consiste à garder en mémoire les dates des différents cycles. La situation d’aménorrhée dans laquelle je me suis trouvé*e lors de l’écriture de cet article m’a permis de réaliser que la mémorisation de cette information basique comportait un enjeu de normalisation. En effet, j’ai tenté à chaque fois de renseigner une date antérieure de quatre mois à celle de la consultation — ce que certaines applications n’avaient pas prévu. Il m’a donc fallu renseigner une date erronée (la plus ancienne autorisée par l’interface) pour accéder au contenu. La question de la durée du cycle est en effet centrale dans la conception de ces applications. Il apparaît donc que l’application peut « normaliser » la compréhension que l’usager/e a de ses règles, en indiquant tout simplement que son dernier cycle est « hors-champ » par rapport à la temporalité posée par le dispositif. Une fois la date des dernières règles renseignées, l’application procède à la matérialisation de prédictions sur un schéma temporel : calendrier traditionnel, cercle, ou plus rarement, un autre type de visualisation (un cercle à faire glisser dans Cycle ; une timeline horizontale dans Spot On). Les dates théoriques des prochaines règles sont affichées, ainsi que les jours les plus fertiles. Dans certains cas, il est admis qu’un cycle normal dure 28 jours, et l’application proposera ainsi d’emblée un cadre comparatif à l’usager/e — quand bien même ses cycles personnels n’ont jamais eu cette durée. Un nombre grandissant d’applications s’extrait de ce cadre et demandent lors de la première consultation quelle est la durée d’un cycle typique. De cette manière, l’application affiche des données possédant déjà une dimension personnelle, et ce, avant qu’aucune nouvelle date de règles ne soit saisie.

Le reste de la consultation est ensuite à l’initiative de l’usager/e. L’action minimale consiste à signaler le début des règles, mais il existe un plus grand nombre d’options qui incite à la consultation quotidienne et participe à faire muter l’application de gestion des règles en application de santé globale. Toutes les applications proposent en effet un tracking plus ou moins fin des « humeurs » et « symptômes » de leurs usager/e/s : nature du flux, crampes, maux de tête, qualité de la glaire cervicale font partie des phénomènes classiques pouvant être enregistrés. Mais souvent, il est aussi question de mesurer son sommeil, les prises alimentaires, le « fitness » et l’activité sexuelle (ce dernier point étant plus pertinent quand l’application est utilisée comme aide à la conception). Les humeurs et symptômes constituent un espace de créativité graphique pour les concepteurs/trices de l’application, puisqu’elles sont souvent traduites par des jeux d’icônes originaux. Pour les applications plus modestes, les emojis classiques sont parfois convoqués. Tous ces éléments sont articulés à la dimension temporelle du calendrier, et si ces critères sont insuffisants, certaines applications proposent à l’usager/e de créer les siennes. Toutes ces données constituent une masse que les applications proposent souvent d’exporter vers un Cloud (Glow), Dropbox ou par email. Les discours autour des applications indiquent que cette banque de données sert à la communication avec le/la médecin, et dans certains cas avec le/la partenaire. Je reviendrai plus avant sur les enjeux de protection des données liés à cette typologie d’usage.

Ainsi, la manière dont les données sont inscrites de manière calendaire participe d’un discours du contrôle que j’expliciterai plus avant. La maîtrise est en effet d’abord temporelle : Cotton Plop propose ainsi de « voyager dans son passé et son futur », quand Period Tracker propose d’articuler enregistrement des règles et pratique du journal intime en prenant une photo par jour. Cette couche applicative est complétée par le jeu des notifications. Ces rappels fonctionnant comme des signaux sonores et visuels capables de créer une interruption [50] permettent ici de signaler une prédiction (l’arrivée prochaine des règles ou du jour le plus fertile), de rappeler une action à effectuer (prendre un contraceptif oral) mais aussi de donner des conseils, de dire bonjour ou de proposer une petite phrase de motivation journalière, parfois de manière autoritaire ou sur un ton proche de l’injonction (voir fig. 2). Ce passage du journal intime (support passif) au coaching (discours actif) est représentatif de l’opérativité étendue des applications de gestion de règles, qui gèrent (et donc normalisent) beaucoup plus que le cycle menstruel.

Figure 2 : copie d’écran de notifications de l’application Cotton Plop, ou la féminité par l’injonction.
1 : « Traitez vos parents avec amour. Vous connaîtrez leur valeur quand vous verrez leur chaise vide ».
2 : « Certaines femmes se représentent les hommes comme étant beaucoup plus compliqués qu’ils ne le sont. Quand un homme vous dit quelque chose, il veut dire exactement ce qu’il dit »
3 : « CESSEZ de vous mettre des limites »

7. Des algorithmes rose bonbon

Ce mode discursif proche du coaching s’inscrit plus globalement dans une culture féminine partagée sur laquelle les applications font reposer l’interaction avec des usager/e/s pensé/e/s comme étant des usagères. Un grand nombre d’applications met en avant la mise en lien avec une communauté, forum ou réseau social. Dans certains cas, il s’agit véritablement de se connecter à d’autres usager/e/s pour être conseillé/e ou épaulé/e, notamment avec Journal des Règles qui propose un « forum social », ou encore avec Pink Pad qui invite à venir « parler de problèmes féminins sur sa plateforme ». L’accès à une communauté réelle fait écho aux discours amicaux et complices, qui tendent à faire de l’application la représentation métonymique du groupe de paires, ou l’incarnation de la confidente, comme évoquée plus haut. Eve utilise particulièrement cette tonalité lorsqu’elle lance : « Vas-y meuf » et désigne son équipe de conception comme « ton équipe positive face aux règles » [51]. Le service est ainsi reconfiguré dans le cadre d’une relation amicale et protectrice, qui prend particulièrement corps lorsque les applications imposent la création d’un compte et d’une validation mail (Kindara, Eve). Ces courriers sont l’occasion de s’adresser personnellement à l’usager/e en utilisant son prénom, tel Pink Pad qui me gratifie d’un « Salut Pia ! » ; ou encore : « On kiffe que tu nous aies rejoint/e/s sur Eve » [52]. Le ton décontracté reproduit l’ambiance du cercle intime féminin. Cela est parfois affirmé directement, telle Pepapp qui revendique d’être « entre amies », et même « attachée à la hanche » avec ses usagères ; Suivi des règles affirme quant à elle qu’elle « [nous] comprend vraiment ». On retrouve ici quelque chose des « messages fille-à-fille » [53] que Beil repère dans les communications des marques de protections périodiques à l’intention des plus jeunes filles. Même si ces discours s’adressent à des femmes d’âges variés, la culture affirmée relève plus d’une girlhood que d’une womanhood. Cotton Plop, qui propose sondages et discussions, offre aussi de devenir gratuite aux usagères qui recruteraient dix amies, tandis que Blue Jeans choisit, en concordance avec son nom, un visuel de jean frappé sur sa poche arrière d’un cœur rose. La référence à 4 filles et un jean [54], explicite, affirme un peu plus l’ambiance de camaraderie que les règles sont censées renforcer dans des groupes de femmes. Amicale, l’application se fait aussi ludique, confirmant ainsi ce retour en enfance que promeuvent paradoxalement les services de gestion des règles. Calendrier Féminin Lite vante ses « icônes amusants » et Cotton Plop se déclare en intégralité « surprenante et amusante » — il faut dire que l’application intègre un jeu, présentant un petit lapin animé qui doit éviter les gouttes de sang et recueillir serviettes et tampons dans un petit panier (cf. fig. 3).

Figure 3 : copie d’écran du jeu intégré à l’application Cotton Plop, un essai de gamification autour de la gestion des règles.

La dimension ludique n’empêche par ailleurs pas l’emploi d’une tonalité sérieuse. Les applications affirment souvent dans leurs discours promotionnels qu’elles ont été conçues par des femmes (Intimity, Calendrier des Règles d’EFRAC) : la communauté amicale est aussi une communauté de spécialistes. Les atmosphères mignonnes et « girly » des applications tranchent avec la scientificité revendiquée par d’autres. Ici ce ne sont plus les paires qui font autorité, mais les algorithmes. Celui de Dot est « sophistiqué », quand celui de Femm repose sur la « science la plus avancée » ; Natural Cycles affirme aussi : « Notre algorithme est le cerveau derrière l’appli » [55] et Pink Bird évoque comme beaucoup d’autres le « machine learning » mis en place. Toutes ces applications érigent l’algorithme en maître de la situation, mais dans la mesure où celui-ci apprend à connaître l’usager/e. Ce discours d’autorité, où le sérieux du programme est parfois redoublé de celui du médecin, tend à être plus fort dans les applications dédiées à la maîtrise de la fertilité. Le propos scientifique, qui tranche avec — et prolonge aussi, paradoxalement — le discours complice permet aussi d’étendre le champ d’action de l’application. Celle-ci devient plus qu’une application de gestion des règles pour muter en tableau de bord d’un super soi quantifié (quantified self) : My Cycles comprend ainsi un compteur de pas intégré. De nombreuses applications proposent de synchroniser leurs données avec d’autres services, comme Health (application Apple) mais aussi Jawbone, My Fitness Pal, ou d’autres applications proposées par l’éditeur. Les applications peuvent aussi prolonger des stratégies de marques de protections périodiques (Nett, Nana) ou de sites médicaux (Doctissimo). Le potentiel d’articulation à des objets connectés est lui aussi bien réel. Kindara propose ainsi un thermomètre connecté pour synchroniser directement les températures avec l’application — ce qui permet en retour de saisir des périodes non fertiles dans le cycle [56]. Pink Pad évoque sa « boutique santé », et il est probable que ce type d’offres se développe, suite à des tentatives autour de cups connectées [57] qui signalent lorsqu’elles sont pleines et analysent le sang recueilli.

8. Sexisme, hétéronorme, blancheur & validité dans les applications de gestion des règles

J’ai déjà évoqué la manière dont les applications investissent des codes très attendus dès lors qu’elles posent leurs usager/e/s comme étant exclusivement des usagères. Petits animaux, fleurs, arabesques, fontes scriptes toutes en boucles et arrondis, icônes en forme de cupcakes (Period Tracker de Sevenlogics), et omniprésence de teintes roses (rose, violet, parme, fuschia) participent à marquer ces services comme féminins - dans la mesure où « la femme » est d’abord comprise comme une petite fille. Ces atmosphères sucrées accueillent parfois des représentations de leurs usagères potentielles, directement dans l’icône (Calendrier des règles d’Emily Powell, Ladytimer, Intimity) ou dans les écrans-type. Si l’ambiance est propice aux princesses, les personnages ou avatars représentés sont invariablement des femmes cisgenre, blanches, jeunes, valides et minces, répondant aux critères de beauté traditionnellement charriés par la culture médiatique. Elles sont fréquemment maquillées (Intimity, Mon calendrier de Nana) et dans un cas particulièrement marquant, la beauté et la séduction sont vues comme étant directement dépendantes du cycle : Intimity propose ainsi un avatar blond en robe de soirée, assortie d’un foulard et de boucles d’oreilles. Cette jeune femme semble prête pour une sortie - ce sont ses jours non fertiles. Dès que ceux-ci arrivent, elle est présentée avec une tenue plus sobre, un doigt posé sur sa bouche lui donnant l’air interrogatif. Enfin, lors d’une phase de règles, sa mine est déconfite et son habit devient conservateur (un gilet gris). Ces représentations confirment les clichés qui affectent les femmes, et tissent à partir de ces assomptions des injonctions, en filigrane. On comprend ainsi qu’une femme ne saurait être séduisante les jours où elle a ses règles, et par conséquent qu’il est déconseillé qu’elle ait une activité sexuelle. Certaines applications l’affirment frontalement, notamment Aunt Flo qui revendique pourtant une tonalité progressiste ; cette dernière pose que « [leur] calendrier simple [nous] permettra de voir facilement [notre] cycle, pour savoir quand commander des frites et louer un film » [58]. Ces applications participent ici à normaliser les sexualités, en posant comme une vérité acquise que règles et pratiques sexuelles sont mutuellement exclusives.

Sexistes, les applications se font également le relais de messages et représentations hétéronormées. La plupart de ces services supposent en effet que leurs usagères sont hétérosexuelles et monogames, dès lors qu’elles intègrent par défaut le risque de grossesse. Certaines applications, souvent en anglais, adoptent le vocable plus large de « partenaire » qui ouvre le spectre des représentations à des usagères bies ou lesbiennes. Dans certains cas (Cycle Aid, iGyno for Men) le partenaire est très clairement représenté comme étant un homme cisgenre et la relation à ce dernier par le biais de l’application devient alors problématique. L’application fait en effet figure d’outil de contrôle de la personne réglée, ou inversement, du partenaire qui doit répondre présent pour la fécondation, entre autres : « Maintenant ils/elles savent pourquoi vous êtes sur la brèche, quand vous avez besoin de chocolat et quand tamiser les lumières et s’activer ! » [59]. Cycle Aid et iGyno for Men sont très intéressantes car elles sont destinées aux hommes, compris comme les partenaires des personnes réglées. Les représentations sexistes livrées par ces applications sont édifiantes. Cycle Aid présente dans son logo une femme cisgenre en pleine crise de nerfs, brandissant un rouleau à pâtisserie. Cette mégère, qui revient dans les écrans de l’application, est révélée comme apprivoisée, et même sous le charme de son partenaire dans un jeu de avant / après (cf. fig. 4). Les règles semblent ici arriver aux hommes cisgenre plus qu’aux femmes cisgenre qui sont leurs compagnes. Il faut donc « gérer » des humeurs cataclysmiques qui semblent former l’essentiel du phénomène biologique. Revendiqué comme le « couteau suisse de votre relation », Cycle Aid propose de maîtriser le calendrier de la personne réglée pour l’adoucir et l’attendrir, à base de conseils comme « Surprenez-la en plein milieu d’une phrase avec un baiser » ou « Présentez-lui sa chaise comme un vrai gentleman » [60]. Si tous ces conseils permettent de contenir le dragon, l’application iGyno for Men vise moins le confort de l’usager masculin que le couple dans son entier, que l’application rendra « cool », et fusionnel [61]. Les applications ciblées pour les femmes cisgenre représentent donc des versions domestiquées de leurs usagères : ce sont des femmes jolies, jeunes, évoluant dans des décors de princesse. Le portrait des femmes en période de règles présentées par les applications destinées aux hommes en font le portrait inverse, sous forme de dragons déchaînés qu’il faut apaiser avec chocolats et baisers.

Figure 4 : copie d’écran de la mégère apprivoisée de Cycle Aid.

Par ailleurs, toutes les femmes représentées sont blanches, et les personnes non-blanches sont spectaculairement absentes de ces représentations. Intimity propose de customiser son avatar en robe de soirée, mais offre seulement le choix entre « blonde » et « brunette » : la blancheur de l’usagère, comme son genre et son orientation sexuelle, semblent déjà fixés. Les quelques usager/e/s non-blancs/ches présent/e/s apparaissent dans les écrans promotionnels (Ferdy, Glow) et ne sont donc pas appelé/e/s à être visibles dans la consultation des applications. Ces usager/e/s sont afro-descendant/e/s et les autres groupes non-blancs sont absolument invisibles dans ces applications, tout comme les personnes grosses, en situation de handicap, ou d’identité de genre queer. La question de la validité est également centrale dans le cas d’une application numérique, qui se doit d’être accessible dans sa lecture et sa manipulation. Ceci implique de respecter des tailles de police, contrastes et temps d’affichage suffisants pour toute personne ayant une vue non typique. Ce détail n’en est pas un lorsqu’on considère que les personnes qui entrent dans la ménopause peuvent vivre de manière simultanée une baisse de l’acuité visuelle. Les réglages iOs et Siri permettent de rendre accessible les divers contenus applicatifs sur smartphone, mais il semblerait justifié que les applications intègrent directement cette approche à leurs processus de design. À cet égard, seule Clue semble maintenir un registre graphique répondant aux exigences de l’accessibilité sur écran. Elle est également une des rares applications à ne pas présupposer le genre de ses usager/e/s, tout comme Eve qui offre quelques dossiers sur des questions relatives aux identités et vies LGBTQIA+. My Flo cible quant à elle des situations précises, comme l’endométriose ou la ménopause. Enfin, quelques applications s’inscrivent dans un refus du rose et des papillons, et l’affirment même avec humour dans leurs descriptions sur l’App Store [62].

9. La gestion des règles, support d’un scénario global de vie

Les applications de gestion gèrent donc plus qu’un phénomène biologique : elles sont productrices de modèles, de manières d’être féminines. Les règles deviennent alors le support de représentations genrées, et participent d’un processus médié de normalisation. Autrement dit, ces applications normalisent les femmes en normalisant leur règles. La production de sens réalisée par les applications (au travers des discours, signes, images, etc.) réinvestit des représentations anciennes des menstruations. Blumberg remarque ainsi qu’au tournant du XXe siècle, la prescription hygiénique croise l’impératif de beauté, par exemple lorsqu’un médecin remarque que « chaque partie du corps [devrait] être aussi propre qu’un visage » [63]. Les applications de gestion inscrivent ainsi les règles dans l’ensemble des actions que chaque femme se doit d’accomplir pour rester belle, autrement dit : propre. Ce discours est produit de manière implicite, lorsque Cycles se présente comme « une app pour les règles que vous partagerez volontiers avec Lui ». On comprend ainsi que les règles ne sont pas un sujet de discussion souhaité dans le couple hétérosexuel : seule la médiation de l’application permet de rompre le silence autour d’un sujet repoussant, gênant ou honteux [64]. Cette nécessité du secret contamine les esthétiques et modes de consultation des applications. Spot On propose ainsi des notifications comme des « rappels discrets » [65] tandis que Pink Pad laisse la main aux usager/e/s pour choisir un message personnalisé. Les noms des applications sont parfois eux-mêmes affectés par ce mode euphémistique : Tampon Timer devient ainsi T. Timer une fois téléchargé sur le smartphone. Critiquer la manière dont les règles redeviennent ici tabou ne revient pas à négliger la question de la vie privée. Il importe ainsi de savoir ce que deviennent les données des usager/e/s et comment celles-ci peuvent être exploitées, alors même qu’elles recoupent souvent celles d’un dossier médical. Une grande part des services précise que ces données sont protégées par code ou TouchID mais n’indique pas aussi clairement l’usage que les distributeurs du service font de ces données. [66]

Ainsi codées - en filigrane - comme désordonnées, vulgaires, repoussantes, les règles peuvent être abordées comme le sujet d’un dispositif de contrôle. Ce contrôle, en tant que tel, est d’abord promis par l’application à l’usager/e qui devient théoriquement maître de son corps. Les promesses sont multiples, du bien-être à la planification effective d’une grossesse, voire aider à prédire le sexe du futur enfant (Ladytimer). Le discours de la maîtrise est parfois contradictoire avec la volonté de dédramatiser, ou normaliser les règles. Mon Calendrier de Nana indique ainsi que le planning est synchronisable avec les événements Facebook : « Ainsi tu pourras prévoir et organiser tes sorties en en [sic] tenant compte de tes règles [ex : éviter les soirées thème "pantalon blanc" pendant la fameuse semaine] ». Plus loin, la même application évoque en revanche son intention de faire de cette période « un moment comme un autre ». Tout comme le rituel de beauté doit disparaître derrière un résultat apparemment sans effort [67], l’application permet de développer des stratégies complexes de présentation de soi, pour finalement les invisibiliser sous prétexte de naturel et de normalité. Le contrôle, qui peut a priori sembler positif, fait ainsi l’objet d’une injonction. Les usager/e/s se doivent de maîtriser leur règles, et plus avant leur beauté, et pourquoi pas leur disponibilité sexuelle. Eve propose à la fois de « maîtriser son cycle » (la fonction principale, attendue) et publie par ailleurs des « gemmes », des dossiers thématiques sur la sexualité, notamment autour de la fellation [68]. Les règles jouent ainsi comme discours d’entrée permettant de déployer une variété de contenus pensés à destination des femmes hétérosexuelles.

L’ensemble des applications de gestion des règles travaille à associer finement maîtrise et lâcher-prise. L’application se définit en effet comme outil de contrôle permettant à son usager/e/ de ne plus s’occuper de certaines tâches — ce qu’on retrouve par ailleurs dans d’autres applications, en dehors du champ de notre analyse [69]. L’apparence du tableau de bord participe de cette mise en signe du contrôle, faisant de l’usager/e un/e super-pilote aux commandes de son corps (Glow). Ce type d’interfaces peut produire une forme de mise à distance qu’il serait intéressant d’interroger plus avant, avec les outils de la psychologie et de la psychanalyse. Ce processus de recul est même revendiqué par les discours proposés par les applications (Mon Calendrier de Nana : « Renseigne quelques informations de base à propos de tes règles et l’application fera le reste ! »). Ailleurs on lit : « Avec maPilule™, ne vous souciez plus de rien ». Kindara nous dit qu’elle « nous montrera à quoi faire attention » [70]. Les applications, comme de bons domestiques, proposent ainsi de s’occuper de tout. Et pour mettre en avant cette capacité de gestion totale, elles dessinent en négatif la réalité chaotique de la vie sans application. Period Plus annonce ainsi : « Lasse de deviner la date de vos dernières règles ? Ne devinez plus avec Period Plus ! », suggérant ainsi que les personnes réglées sont démunies sans l’aide de l’application. L’outil est ainsi construit comme indispensable, quitte à évacuer les modèles dont il est inspiré : « Oubliez l’époque où vous aviez besoin de plusieurs apps, ou pire encore, d’un calendrier papier pour enregistrer les détails de votre cycle… avec cette app, ces jours-là sont révolus ! » (Blue Jeans). Les règles sont ainsi codées comme un événement disruptif obligeant à la gestion. Cette disruption est connectée par les discours à la spécificité de l’individue : « chaque femme est unique », clame Period View, ce qui oblige les applications à être « grandement personnalisable », ce que Ladytimer réalise en proposant « un journal intime pour chaque femme ». Les règles sont un problème devant être résolu, parfois en appareillant d’autres aspects de la vie corporelle : MyFlo propose ainsi un protocole de nutrition pour contenir le SPM [71] et les règles. Toutes ces intentions peuvent aussi être positives, parce qu’elles impliquent que les personnes réglées s’attèlent à mieux comprendre leurs règles. Mais ce phénomène représenté comme intime, unique à chacun/e, est aussi codé comme fléau insaisissable pour mieux rendre l’application nécessaire. Il est parlant, à cet égard, qu’un grand nombre d’applications anglophones utilise le champ lexical de la météo et de ses « prévisions » (« forecast ») pour parler des menstruations (Period Tracker - Menstrual Calendar). Cette météo est aussi celle de la vie intime et du couple : les règles doivent ainsi être gérées pour éviter tout débordement — le sens figuré recoupant ici le sens littéral dans le registre des représentations.

Figure 5 : le mode du tableau de bord dans Femm et dans Kindara ; [copie d’écran dans le premier cas, images issues de la présentation de l’application sur l’App Store de Apple pour les trois visuels suivants].

10. Des pouvoirs de normalisation genrée / sexuée des applications numériques

Il est aujourd’hui banal de constater que les corps humains existent à l’aune du « quantified self » : il n’est pas une activité, un symptôme, un fluide corporel qui ne puisse basculer dans la chair chiffrée de la data. Au-delà des implications philosophiques sur le devenir du sujet dans un tel contexte, il convient de s’interroger, dans une démarche de design, sur ces versions de soi que proposent les applications pour smartphone. Se regarder vivre, s’auto-gérer, implique de juger soi-même de la « normalité » de ses comportements : pour læ designer, il devient crucial de déceler quels repères l’application porte en elle, et de quels impératifs (sexués, raciaux, d’âge, de types de corps…) elle se fait le relais.

Dans le cas des règles, il apparaît que la technicisation du rapport à un phénomène biologique s’inscrit dans un contexte où le bio est déjà largement technicisé : les personnes réglées, hommes, femmes, ou individu/e/s non-binaires, vivent donc des « techno-règles », que l’application vient un peu plus mailler de normes, d’impératifs, de représentations genrées. L’expression de Preciado ne vise pas seulement à prendre la mesure du technique dans les représentations de genre : elle implique aussi un regard politisé sur la libération sexuelle amenée par la pilule, qui constitue selon lui un outil de mise à disposition sexuelle des femmes cisgenre dans un cadre hétéronormé [72]. Comme la pilule, l’application ne libère pas, ou plutôt libère dans la mesure où elle crée d’autres enchaînements et restrictions : être une femme cis, être belle, se retirer de la vie publique lors des règles, et plus largement, programmer l’invisibilité de ce phénomène encore très mal perçu.

Dans un contexte où les applications de gestion commencent à être critiquées pour leur invasion de la vie privée [73], ou pour les perturbations corporelles qu’elles peuvent engendrer [74], il semble pertinent d’imaginer un cadre de projet alternatif pour de telles applications. Le premier enjeu politique urgent consiste à ne plus poser de communauté imaginaire homogène de femmes qui seraient toutes concernées équitablement par les règles, dans la mesure où ce présupposé sexiste, parce qu’il essentialise les femmes à partir d’un « donné » biologique, voile la mosaïque de situations qui peuvent exister : non réglée parce que femme trans, réglée très tôt pour les femmes noires et hispaniques aux USA [75], mis/e en difficulté par les règles pour des raisons économiques, culturelles, identitaires (le rapport potentiellement dysphorique des hommes trans à leurs règles, par exemple). Une typologie d’application mieux conçue impliquerait de ne pas présupposer le genre, l’orientation sexuelle, le désir d’enfant ou la situation conjugale des usager/e/s. Un travail rédactionnel sur les alertes permettrait de ne pas pathologiser des situations sans raison, l’atypique des un/e/s pouvant être le quotidien des autres. Ce travail de design va au-delà du rejet du rose tant vanté par certaines applications. Si Aunt Flo propose un travail graphique contemporain dans son esthétique flat et ses choix typographiques, c’est pour mieux affirmer que « l’anxiété, le stress et les variations d’humeur sont tous normaux, parce que t’es une femme » [76]. Le design peut se dissocier de cette normalisation réductrice, inexacte et oppressive pour produire d’autres outils de mise en relation du corps — des outils pour un soi qui ne saurait justement être quantifié.

Je remercie Caroline Pradet, étudiante de Licence III Design, Prospective et Sociétés (Université Toulouse - Jean Jaurès). Son mémoire et ses recherches de l’année 2016-17, Menstruaction, ainsi que les échanges que nous avons pu entretenir lors du suivi de recherche, m’ont été précieux pour nourrir cet article. Je remercie également Constance Legroux, médecin généraliste à Bordeaux, titulaire d’un D.U de Gynécologie, pour sa relecture attentive.

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Médiagraphie

BABBIT Jamie (réalisatrice) « Mrs. Grubman », épisode 4, saison 2 de la série Nip/Tuck (2003-10), 2005, produit par Ryan Murphy Productions, Shephard/Robin Company, The Warner Bros. Television.

CAMERON James (réalisateur), Aliens, 1986, film, produit par Twentieth Century Fox Film Corporation, Brandywine Productions, SLM Production Group.

FAWCETT John (réalisateur), Ginger Snaps, 2000, film, produit par Copperheart Entertainment, Water Pictures, Motion International.

KUBRICK Stanley (réalisateur), Shining, 1980, film, produit par Hawks Films, Peregrine.

KUSAMA Karyn (réalisatrice), Jennifer’s Body, 2009, film, produit par Fox Atomic, Dune Entertainement.

McCARTHY Andrew (réalisateur), « Riot FOMO », épisode 1, saison 5 de la série Orange is the New Black (2013—), 2017, produit par Netflix.

MOTTOLA Greg (réalisateur), Superbad, 2007, film, produit par The Apatow Company.

De PALMA Brian (réalisateur), Carrie, 1976, film, produit par United Artists.

SEIDELMAN Susan (réalisatrice), « The Baby Shower », épisode 10 de la saison 1 de la série Sex and the City (1998-2004), 1998, produit par Darren Star Productions.

  1. [1] « Are you PMSing? », ma traduction.
  2. [2] « You got a tampon? », ma traduction.
  3. [3] La coupe menstruelle se présente comme un petit réceptacle à plier et insérer dans le vagin pour recueillir le sang menstruel. Le plus souvent fabriquée en silicone médical, elle doit être stérilisée avant usage.
  4. [4] Il existe en effet des sous-vêtements dédiés au règles, tels ceux proposés par la marque américaine Thinx depuis 2011. Le design de ces sous-vêtements les rend absorbants et permet de se passer de protections jetables, ou de relayer celles-ci. Voir : https://www.shethinx.com
  5. [5] Heather Saul, « Menstruation-themed photo series artist ‹ censored by Instagram › says images are to demystify taboos around periods », The Independent, 30 mars 2015, [En ligne], http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/art/menstruation-themed-photo-series-artist-censored-by-instagram-says-images-are-to-demystify-taboos-10144331.html
  6. [6] Suzannah Weiss, « The ‹ Tweet Your Period › & ‹ Red Summer › Twitter Hashtags Are Destigmatizing Menstruation, And It’s A Much-Needed Discussion », Bustle, 31 mai 2016, [En ligne], https://www.bustle.com/articles/163946-the-tweet-your-period-red-summer-twitter-hashtags-are-destigmatizing-menstruation-and-its-a-much-needed
  7. [7] Je parle de dispositif dans le sens proposé par Giorgio Agamben, soit comme « réseau » reliant des « éléments hétérogènes » (p. 10) et, en suivant Michel Foucault, reliant « savoirs » et « pouvoirs » (p. 11), cf. Qu’est-ce qu’un dispositif ?, trad. de l’italien par Martin Rueff, Paris, Rivages, 2006.
  8. [8] J’ai expérimenté une approche similaire dans un article récent analysant les applications de livraison de nourriture à domicile ; cf. «  Done by app  : du design de services au quadrillage du réel », MEI : Information et Mediation, no 40, 2017, [En ligne], http://mei-info.com/revue/40/63/
  9. [9] L’acronyme AFAB signifie en anglais « Assigned Female at Birth » (assigné/e fille à la naissance).
  10. [10] Sam Bourcier fait ainsi un usage intéressant de l’astérisque dans Homo Inc.orporated, Le triangle et la licorne qui pète, Paris, Cambourakis, 2017, voir plus spécifiquement les pages 9 à 11.
  11. [11] Mamo Laura, et Jennifer Ruth Fosket, « Scripting the Body: Pharmaceuticals and the (Re)Making of Menstruation », Signs: Journal of Women in Culture and Society vol. 34, no 4, 2009, p. 925‑49.
  12. [12] Mamo et Fosket définissent la biomédicalisation comme « l’ensemble des processus disciplinaires rationalisés par lesquels les technologies médicales produisent les corps tout en autorisant des possibilités de transformation pour la corporéité et la subjectivité » (« a set of rationalized, disciplining processes through which medical technologies produce bodies while also producing transformative possibilities for corporeality and subjectivity », ma traduction). Elles fondent leur argumentaire sur leur travaux antérieurs de 2003 (voir : Clarke, Adele E., Janet K. Shim, Laura Mamo, Jennifer Ruth Fosket, et Jennifer R. Fishman, « Biomedicalization: Technoscientific Transformations of Health, Illness, and U.S. Biomedicine », American Sociological Review vol. 68, no 2, 2003, p. 161–94), ibid., p. 926-27.
  13. [13] Ce cours, Queer[ed] Design a fait l’objet d’une mise en forme interactive, [En ligne], http://piapandelakis.com/queer
  14. [14] « Pour nous il n’y a pas d’être-femme ou d’être-homme. “Homme” et “femme” sont des concepts d’opposition, des concepts politiques », dans : Monique Wittig, La pensée straight [2001], Paris, éd. Amsterdam, 2013, p. 64.
  15. [15] Il existe de nombreux enjeux politiques derrière cette expression. À l’heure où j’écris ces lignes, les débats font encore rage autour de ces sujets. Les féministes dites exclusionnistes considèrent ainsi que les femmes trans ne sont pas de « vraies » femmes, au motif qu’elles peuvent posséder une anatomie génitale « masculine ». Je me dissocie ici de cette approche cissexiste, qui prend appui sur une distinction entre vrai et faux qui me paraît largement fondée sur des a-priori essentialistes, et autres approximations quant à la compréhension de ce qu’est ou n’est pas « le » sexe.
  16. [16] On appelle généralement « cisgenre » une personne dont le sexe assigné / identifié à la naissance correspond à son identité de sexe et de genre. L’expression, qui existe depuis les années 1990, semble aujourd’hui pénétrer progressivement le langage courant et se rencontre parfois abrégée en « cis ». Les écrits de Julia Serano ont largement contribué à le populariser, notamment Whipping Girl [2007], Berkeley, Californie, Seal Press, 2016.
  17. [17] Il convient en effet de distinguer les personnes n’ayant pas de règles, pour des raisons anatomiques variées, de celles possédant l’anatomie ad hoc et n’ayant pas de règles mais pouvant en avoir, ou en ayant eu.
  18. [18] On appelle appelle « quantified self » (« soi quantifié ») la subjectivité spécifique générée par l’usage de technologies numériques visant à quantifier, mesurer, jauger les comportements et habitudes d’un/e individu/e, principalement en lien avec son corps (par exemple la consommation d’eau, le nombre de calories ingérées et dépensées, le nombre de pas parcourus en une journée…). Gary Wolf et Kevin Kelly ont proposé le terme en 2007 lorsqu’ils ont fondé la plateforme quantifiedself.com visant à inventorier ces pratiques de mesure appareillées ; cf. Wolf Gary, « Know Thyself: Tracking Every Facet of Life, from Sleep to Mood to Pain, 24/7/365 », Wired.com, 22 juin 2009, [En ligne], https://www.wired.com/2009/06/lbnp-knowthyself/
  19. [19] Anthony Masure, Le design des programmes, des façons de faire du numérique, thèse de doctorat dirigée par Pierre-Damien Huyghe, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UFR Arts plastiques et Sciences de l’art, 2014, [En ligne], http://www.softPhD.com
  20. [20] Ceci faisant écho aux réflexions de Michel Foucault sur l’absence d’« extériorité » entre « techniques de savoir et « stratégies de pouvoir », cf. Histoire de la sexualité, I, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1976, p. 130.
  21. [21] Voir l’introduction de l’ouvrage dirigé par Etienne van de Walle et Elisha P. Renne, Regulating Menstruation - Beliefs, practices, interpretations, Chicago, The University Of Chicago Press, 2001, p. XIX.
  22. [22] Cf. Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Witches, Midwives, and Nurses: A History of Women Healers, 2e édition, New York, The Feminist Press at CUNY, 2010, p. 61-87 ; Brodie Janet Farrell, « Menstrual Interventions in the Nineteenth-Century United States », dans : Etienne van de Walle & Elisha P. Renne (dir.), op. cit., p. 40.
  23. [23] Marilène Vuille, « Gynécologie », dans : Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2016, p. 286.
  24. [24] Susan E. Klepp, « Colds, Worms, and Hysteria: Menstrual Regulation in Eighteenth-Century America », dans : Etienne van de Walle et Elisha P. Renne (dir.), op. cit., p. 24.
  25. [25] Nahema Hanafi et Caroline Polle, « Fluides corporels », dans : Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2016, p. 263.
  26. [26] Voir l’introduction de l’ouvrage dirigé par Etienne van de Walle et Elisha P. Renne, op. cit., p. XVIII-XIX. Les travaux de Thomas Buckley et Alma Gottlieb servent d’appuis aux auteur/e/s.
  27. [27] « The menstrual plot », ma traduction, dans : Aviva Briefel , « Monster Pains: Masochism, Menstruation, and Identification in the Horror Film », Film Quarterly, vol. 58, no 3, 2005, p. 16.
  28. [28] « gendering of the pain », ma traduction, ibid., p. 25.
  29. [29] Le terme « ménarche » désigne les premières règles qui apparaissent à la puberté.
  30. [30] La culture populaire en propose une représentation dans la série Nip/Tuck. Dans l’épisode « Mrs. Grubman » (2004), le personnage d’Annie McNamara fait l’expérience de la ménarche à 8 ans, un phénomène précoce que ses parents associent aux hormones de croissance présentes dans la viande du commerce. Les pollutions extérieures constituent un des éléments d’explication du déplacement de la ménarche, et plus largement de la puberté des jeunes filles cisgenre à un âge de plus en plus précoce ; cf. Laura Beil, « Early arrival: Premature puberty among girls poses scientific puzzle », Science News, vol. 182, no 1, 12 novembre 2012, p. 26-29.
  31. [31] Cf. Joan Jacobs Brumberg, «  Something Happens to Girls ›: Menarche and the Emergence of the Modern American Hygienic Imperative », Journal of the History of Sexuality, vol. 4, no 1, 1993, p. 106 et l’introduction de l’ouvrage dirigé par Etienne van de Walle et Elisha P. Renne, op. cit., p. XIX.
  32. [32] Source de l’expression « techno-règles » : Paul B. Preciado, Testo Junkie : Sexe, drogue et biopolitique [2008], Paris, J’ai lu, 2014, p. 161.
  33. [33] ibid., p. 158.
  34. [34] ibid., p. 161. Le terme « drag » signifie en anglais « travesti » ou « travestir ». Ce vocable fait directement écho à la notion de genre performée développée par Judith Butler dans les années 90. Le terme « biodrag » renvoit donc à une performance de genre effectuée au niveau du corps biologique plutôt que par le vêtement, comme cela est traditionnellement suggéré par le terme.
  35. [35] ibid.
  36. [36] On parle de cishétéronorme pour désigner le cadre normatif dans lequel tout/e individu est d’abord, et par défaut lu comme hétérosexuel/le et cisgenre. Par conséquent, les identités trans, lesbiennes et/ou gays sont vues comme des écarts ou spécificités vis-à-vis d’un cadre (hétérosexuel, cisgenre) qui se veut « naturel », transparent, objectif et ne questionne jamais sa positionnalité. Cette logique qui sépare un sujet universel de sujets seconds et donc minoritaires est la même que celle qui distingue les hommes des femmes. Le vocable « Sciences de l’homme » qui désigne en fait les sciences de l’humain, est un bon exemple de cette logique normative et totalisante.
  37. [37] « female corporeality and subjectivity are understood as constituted in and through (cultural) practices of (techno)science: bodies are both objects and effects of technoscientific and biomedical discourse. As such, bodies are not born; bodies are made », ma traduction, dans : Laura Mamo et Jennifer Ruth Fosket, op. cit., p. 927.
  38. [38] « body-technology project », ibid., p. 935. Le terme est emprunté à Joan Jacobs Brumberg.
  39. [39] « cleanliness, purity, and sexiness », ibid., p. 935.
  40. [40] Voir par exemple Sara Wachter-Boettcher, « Tech’s sexism doesn’t stay in Silicon Valley. It’s in the products you use », The Washington Post, 8 août 2017, [En ligne], https://www.washingtonpost.com/news/posteverything/wp/2017/08/08/techs-sexism-doesnt-stay-in-silicon-valley-its-in-the-products-you-use
  41. [41] Une application lean se veut légère et minimale, tant dans son code technique que sa restitution visuelle. Le terme lean est très utilisé dans les discours sur la nutrition aux États-Unis, ce qui pourrait nous inciter à parler de site « maigre » pour désigner ces productions.
  42. [42] Joan Jacobs Brumberg, op. cit., note 1, p. 99-100.
  43. [43] ibid., p. 99-101.
  44. [44] « In the small pocket-sized diaries she kept for 65 years of married life, she penciled a small ‹ + › in the margin every 28 days except the months when she was pregnant or breast-feeding. She used her menstrual record to recognize as early as possible whether she might be pregnant », ma traduction, dans : Janet Farrell Brodie, op. cit., p. 44.
  45. [45] « As I penciled in the date, I noticed something missing. In between the Versace show and dinner at Moomba… There it wasn’t », dans : « The Baby Shower », épisode 10 de la saison 1 de la série Sex and the City (1998-2004), 1998, produit par Darren Star Productions.
  46. [46] Daniel A. Epstein, Nicole B. Lee et. al., « Examining Menstrual Tracking to Inform the Design of Personal Informatics Tools », Actes du Colloque CHI (Conference on Human Factors in Computing Systems), Denver, Colorado, 6 mai 2017, [En ligne], http://dl.acm.org/citation.cfm?id=3025635
  47. [47] On reconnaît dans ce dernier cas une référence à une expression populaire qui personnifie les règles comme une tante dont on reçoit la visite mensuellement, cf. supra.
  48. [48] Parmi les styles identifiés dans la production du web design, on voit souvent opposés le style « flat » qui repose sur des masses juxtaposées de couleur opaques et une certaine économie dans le jeu de signes et le style « skeuomorphique », qui utilise des formes au fort degré d’iconicité, avec des ombres et effets de brillance destinés à représenter de manière mimétique des objets du quotidien.
  49. [49] Mona Chollet, Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine [2012], Paris, La Découverte, 2015, p. 67-69.
  50. [50] Anthony Masure et Pia Pandelakis, « Archéologie des notifications numériques », communication dans le cadre du colloque scientifique « Archéologie des médias et écologies de l’attention », dir. Yves Citton, Emmanuel Guez, Martial Poirson et Gwenola Wagon, Cerisy-la-Salle, juin 2016, [En ligne], http://www.anthonymasure.com/conferences/2016-06-archeologie-notifications-numeriques-cerisy
  51. [51] « Get it Girl », puis « Your period positive squad », ma traduction.
  52. [52] « Hey Pia », « We’re jazzed to have ya on Eve » ; ma traduction.
  53. [53] « girl-to-girl messages », dans : Laura Beil, op. cit., p. 26.
  54. [54] 4 filles et un jean (Sisterhood of the Traveling Pants) est une série de romans pour adolescents écrite par Ann Brashares en 2003. Il y est question de quatre amies qui, malgré leurs physionomies différentes, partagent la même paire de jeans.
  55. [55] « sophisticated » ; « cutting edge science » ; « Our algorithm is the brains behind the app », ma traduction.
  56. [56] Parmi les méthodes de contraception non chimiques ou mécaniques, la « méthode des températures » a connu un certain engouement. Cette méthode consiste en général à éviter des rapports sexuels comportant un risque de fécondation certains jours identifiés comme plus fertiles en fonction des variations de température corporelle.
  57. [57] Voir Rhadika Sanghani, « Looncup - the period gadget that texts women from inside their bodies - Telegraph », The Telegraph, 10 juin 2015, [En ligne], http://www.telegraph.co.uk/women/womens-life/11913962/Looncup-the-period-gadget- that-texts-women-from-inside-their-bodies.html
  58. [58] « Our simple calendar allows you to easily see your monthly cycle, so you know when to order french fries and rent a movie », ma traduction.
  59. [59] « Now they can know why you’re edgy, when you need chocolate, and when to dim the lights and get busy! », ma traduction. J’ai ouvert le genre du sujet, mais il paraît clair que l’idée de « s’activer » sexuellement certains jours du mois ne concerne pas prioritairement les couples de lesbiennes / queer.
  60. [60] « Surprise her with a kiss before she can finish a sentence » ; « Hold her dinner chair like a real gentleman » . Cette application permet d’ailleurs de gérer plusieurs femmes et de visualiser différents cycles.
  61. [61] « You’ll be a cool couple! » ; « soon there’ll be additional updates that will allow you and your partner to be more and more one and the same ».
  62. [62] « La garantie de trouver ni fleurs, ni papillons, ni euphémismes, ni roses - jamais » (Clue) ; « Not pink and flowery - we know you’re a woman, but we don’t assume you NEED things to be pink because you are » (Period) ; « save yourself from the fake happiness and flowers, and help women and girls in need! No flowers. No butterflies. Just humor and honesty » (Aunt Flo).
  63. [63] «  Every part of the body [should be] as clean as the face, › wrote Dr. Joseph H. Greer in his well-known guide (1902) », ma traduction, dans : Joan Jacobs Brumberg, op. cit., p. 114.
  64. [64] Le discours médiatique autour des règles témoigne de leur inscription culturelle. Lorsque la célèbre bande dessinée Fraise et chocolat d’Aurélia Narita (2006) a été publiée, les critiques enthousiastes mettaient souvent un point d’honneur à saluer que les sujets conjoints de la sexualité et des règles étaient abordés de manière sincère mais jamais « vulgaire » — comme si les règles, en tant que telles, constituaient un sujet à éviter.
  65. [65] « Set discrete reminders », ma traduction.
  66. [66] Mathilde Loire, « Que deviennent les données des applications pour le suivi des règles ? », Le Monde, 24 août 2017, [En ligne], http://www.lemonde.fr/pixels/article/2017/08/24/que-deviennent-les-donnees-des-applications-pour-le-suivi-des-menstruations_5176119_4408996.html
  67. [67] Mona Chollet, op. cit., p. 152-157.
  68. [68] « Own your cycle and feel good in bed » ; « Blowjob gem », ma traduction.
  69. [69] J’ai montré ailleurs comment les applications de livraison alimentaire à domicile, et plus largement les applications dites « de conciergerie » travaillaient à faire disparaître la notion d’effort. Dans : Pia Pandelakis, op. cit.
  70. [70] « We’ll show you what to look for », ma traduction.
  71. [71] Acronyme désignant le syndrome prémenstruel.
  72. [72] Paul Preciado, op. cit., p. 168.
  73. [73] Sarah Shearman, « Are period tracking apps an invasion to women’s privacy? », Evening Standard, 16 mai 2016, [En ligne], http://www.standard.co.uk/lifestyle/london-life/are-period-tracking-apps-an-invasion-to- womens-privacy-a3273916.html
  74. [74] Katie Heaney, « Your Period-Tracker App Might Be Messing With Your Head », The Cut, 1er juin 2017, [En ligne], https://www.thecut.com/2017/06/your-period-tracker-app-might-be-messing-with-your-head.html
  75. [75] Laura Beil, op. cit., p. 26-27.
  76. [76] « Anxiety, stress, mood swings are all normal, cus you’re a woman », ma traduction.
Réel-Virtuel