Appel à contributions

Thématique : « Les normes du numérique »

Tout au long des cinq derniers numéros de la revue Réel-Virtuel, les différents auteurs ont fait émerger, dans leurs disciplines respectives, la question de l’existence de normes du numérique. À contre-pied de la tendance à penser le numérique en terme d’utopie ou de dystopie, ce sixième numéro interrogera les processus et dispositifs de normalisation du numérique.

Des normes de la machine aux normes du numérique

Dans son sens étymologique la « norme » renvoie à la mesure, en tant qu’instrument de mesure. Au cours des siècles, elle va progressivement prendre le sens d’une règle en tant qu’habituelle et régulière. La norme n’est pas chose de singularité mais renvoie au général, voire au généralisable. Elle est aussi une moyenne statistique, c’est le plus grand nombre, ou un type idéal, qui devient ce à quoi l’on doit se référer, ou encore une convention, elle définit par exemple les usages de la langue.

La norme ne serait pas de fait, elle se construirait au cours du temps, notamment au niveau des objets techniques où elle se développera plus particulièrement avec le machinisme, la fabrication en série. Parler de normes du numérique est, avant tout, une réflexion sur le gabarit, la standardisation, l’uniformisation, etc, permettant qu’il y ait du numérique.

Des normes aux utopies, et inversement

De nombreux auteurs, de différentes disciplines, ont tenté de scander les utopies à l’œuvre dans la conception du numérique, que ce soit le village globale, le technotribalisme, le technoboudhisme, etc., étudiant alors la manière dont ces utopies venaient remettre en questions les normes de l’époque. En même temps ne vont-elles pas créer de nouvelles normes? Ces normes seraient alors produites par la réinterprétation numérique de ces conceptions. La question est alors est-ce ces utopies qui viennent normer le numérique ou le numérique vient-il donner des normes à ses utopies?

Dans ses utopies le numérique, notamment le Web, est majoritairement considéré comme libérateur des normes, comme émancipation des normes, par les possibilités d’être autre à soi-même soit dans un univers numérique, comme les mondes persistants, soit par la communication, le printemps arabe. Ces changements viennent-ils dépasser les normes ou simplement déplacer vers d’autres normes?

La dimension fictive des utopies normaliserait le numérique. La question est alors de savoir si les fictions sur le numérique viendraient normer le numérique. Cela, par exemple, en prenant en compte les figures sombres (dark) que sont les dystopies. Serait-ce tant les particularités du numérique qui rendraient possible des normes de la fiction dystopiques, ou les dystopies qui viendraient limiter les possibilités du numérique? Ici se pose la question de l’éthique et des normes visant à limiter les possibilités du numérique, en ce qu’il aurait une puissance destructive.

Le Web design : accessibilité et normalisation

Il ne s’agit pas seulement d’interroger les possibilités de production qu’offrent les appareils numériques, c’est-à-dire la manière dont les possibilités offertes aux utilisateurs et concepteurs vont déterminer ce qui leur est possible de faire, mais aussi les règles à respecter pour que leur production soit diffusée dans le numérique, à la manière des guidelines, (l’application étant refusée si elle n’y correspond pas). Les normes recoupent par exemple des enjeux liés à l’ergonomie, au eye tracking, aux heatmaps, etc. Elles ne sont pas seulement présentes dans le design graphique, mais aussi dans le code lui-même, avec ASCII et ses normes d’encodage, UTF8, etc.

L’accessibilité à la technologie, soit à un public néophyte, ne crée-t-elle pas des normes, comme avec les CMS ? N’a-t-elle pas une dimension démagogique qui vient conférer aux starts up un pouvoir politique remettant en question l’hégémonie des gouvernements ? La connaissance technique viendrait alors conférer une légitimité qui dépasse les frontières de ces compétences, et contraint les politiques nécessitant ces compétences.

Pathologies du numérique : le hors-norme

À travers ces enjeux ingéniériques et du design, la norme en constituant ce qui est normal, soit dans la norme, va du même coup différencier ce qui ne peut pas lui correspondre, ce qui est aberrant. En posant ses propres normes le numérique poserait ainsi ses propres pathologies, son propre hors-norme. Quel est alors ce hors-norme? Les normes renvoient aussi à une question d’uniformisation. Quelles normes ? Les normes des usagers, les normes des interfaces, les normes des us et coutumes à avoir sur le Net : existe-t-il des façons de faire, dire, d’être présent sur le Net ?

Le hors-norme n’est pas seulement ce qui n’est pas normal mais ce qui est pathologique. Le normal s’opposerait au pathologique. Il y a lors deux possibilités de penser le numérique : soit le numérique viendrait produire des nouvelles formes de pathologie en écartant l’homme de la réalité, soit le numérique créerait de nouvelles formes de normes psychiques si bien que des façons d’être considérées comme non pathologiques hors du numériques deviendraient pathologiques dans le numérique.

Se jouent ici les conséquences de l’appareillage numérique. Les appareils ne viennent-ils pas permettre de penser le fonctionnement du psychisme, et en ce sens ne viennent-ils pas normer notre modélisation du psychisme ? Les normes du psychisme : la psychologie grâce aux appareils de mesure de l’activité neuronale pourrait-elle émettre des règles et des norme, faisant alors de ce qui n’est pas numériquement saisissable un hors-norme, un pathologique. La technophobie n’est plus alors à envisager seulement comme une critique de la technologie en soi. Elle devient une objection à la production de normes scientifiques de la technologie sous la technoscience.

La numérisation de l’art : vers une normativité ?

Les artistes utilisant les arts numériques créent-ils pour autant une esthétique? Existerait-il des critères esthétique définissant une oeuvre comme numérique? Les pionniers de l’art numérique, qui hybridaient les différents médias, n’ont-ils pas posé des normes, notamment à travers la question de la multimédialité ? Ne viennent-ils pas aussi interroger les catégories esthétiques des interfaces numériques en révélant la potentialité plastique et surtout le sens des bugs, de l’hybridation, etc. ? Et paradoxalement, en questionnant les normes des interfaces, produire des normes de ce que serait un art numérique ? Ou, si l’on conclut à une impossibilité des normes de l’art numérique, ne vient on pas poser une norme extrinsèque par la convention selon laquelle ce qui fait appel au numérique serait de l’art numérique ? Ne vient-il pas, en s’introduisant dans le processus de création, modifier ce dernier : soit en le limitant à ce qui est traduisible en langage machine, soit en démultipliant les hybridations possibles, en altérant les limites des catégories artistiques (des médiums, des supports, etc.) ?

La performativité numérique ou cybertroubles du genre

Le transgenre, le cyborg, le numérique permettraient-ils de remettre en question les normes du genre, ou le changement d’identités remet-il en question les normes ? Cela permet-il d’éprouver les limites des normes, de les remettre en question, voire de dépasser les normes ? Ces démultiplications des identités, par les réseaux sociaux, les avatars dans les jeux vidéo peuvent permettre de performer la dichotomie des genres mais aussi réaffirmer les stéréotypes, voire dériver vers le sexysme. Les sites de rencontre proposant des formulaires d’inscription, en proposant des choix de genre, ne viennent-ils pas participer à la construction des genres, et même l’orientation sexuelle des individus en les catégorisant ? Lorsque des applications comme Siri, censé lancer les commandes d’appel ou d’information pour l’individu, ne faisait rien pour une femme violée, cela affirme une idéologie, une norme culturelle encodée dans les logiciels. La polémique sur les émojis ne proposant que des personnages de types caucasiens vient relancer la norme de ce à quoi doivent s’identifier les usagers (lorsqu’on envoie d’un téléphone à un autre un personnage noir, c’est-à-dire une sous-case de l’unicode, il prend la case principale, le personnage blanc). Le numérique peut-il permettre un multiculturalisme ou imposer une uniformisation ?

La revue Réel-Virtuel

La revue en ligne Réel-Virtuel s’inscrit dans une recherche pluridisciplinaire sur les enjeux du numérique. Nous proposons de penser le réel et le virtuel non en opposition mais dans différentes relations, à l’épreuve de pratiques et conceptions contemporaines (artistiques, sociales, etc.), en appuyant la réflexion sur des références théoriques issues de la philosophie, la sociologie, la psychanalyse, l’anthropologie, l’histoire de l’art, etc.

Nous vous invitons à transmettre vos PROPOSITIONS d’articles jusqu'au 23 avril 2017 à l’adresse contact@reelvirtuel.com. Les propositions se font via un Google Form que vous trouverez à l’adresse suivante : http://bit.ly/normes-numeriques.

Alexandre Saint-Jevin (TEAMeD, Université Paris 8, Art&Flux, Université Paris 1), directeur de la revue.
Anthony Masure (maître de conférences en design, université Toulouse – Jean Jaurès), comité éditorial.
Anne-Lyse Renon (docteure en Sciences Sociales EHESS-CNRS, post-doctorante Ensci-Les Ateliers / Telecom ParisTech), comité éditorial.

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